CHAPITRE IV
BeauX'Arts.
La théorie de Fart a exercé les méditations de$ plus illustres penseurs et des plus brillants écrivains de FAllemagne moderne. Les ouvrages de Novalis, des frères Sehiegel, de Tieck, de Shadow, ont servi d'enseignement au génie des artistes.
Cornélius et Overbeck sont les plus illustres parmi ces peintres allemands qui ont ranimé la peinture religieuse, et fait revivre les plus anciennes traditions de Técole italienne. L'un a mérité, par Ténergie et la sublimité de ses compositions, par la majesté de son style et la mâle vigueur de sa touche, le surnom de Grand; lautre^ suave dans son dessin, expressif et gracieux dans ses figures, catholique dans ses sujets, se rapproche des plus célèbres maîtres de Técole romaine. Cependant ils ont encouru le reproche d'avoir remonté un peu trop haut dans le choix de leurs modèles, et de fonder la résurrection de l'art sur les principes qui prévalaient à 1 époque même de son enfance.
Aujourd'hui, l'un des foyers de la renaissance de la peinture en Allemagne est l'école de Dussel dorff. Après avoir été dirigée par le grand Cornélius, elle obéit à l'impulsion que lui donne Shadow, connu par ses tableaux religieux. La doctrine de ce peintre habile dans Téducation des
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artistes consiste à étudier le génie particulier de chacun d'eux , et à les pousser nardiment vers la manière qui leur est propre , au lieu de les enchaîner à la gênante imitation d'un style uniforme. Ce qui a le plus de prix à ses yeux, c'est l'inspiration primitive. Il craint presque de la voir s'effacer sous une correction trop sévère. On a comparé avec raison l'école de Shadow à celle de Léonard de Vinci.
Le chef de l'école qui brillait en France, au commencement du XIX* siècle, est David. Il avait caractérisé en ces mots le but qu'il se proposait dans son art : a Je veux que mes ouvrages por> « tent le caractère de Fantiquité, au point que V si un Athénien revenait au monde , ils lui pa- » russent être l'ouvrage d'un peintre grec. » Gros, Gérard et Girodet , ses élèves, ont porté très-haut dans les jours de l'Empire, l'école de leur maître et la gloire de la peinture. A la même époque se rattachent les plus beaux tableaux de Prudhon et de Guérin. M. Ingres, qui a travaillé sous la direction de David, est encore le premier de nos peintres d'histoire; ses ouvrages respirent cet enthousiasme qui sort d'une âme sérieuse , et qui sait peindre avec vérité Théroïsme et la foi. Il serait injuste d'oublier ici l'auteur du Naufrage de la méduse^ l'infortuné Géricault qui a laissé un chef-d'œuvre pour souvenir d'un génie méconnu. Depuis, une nouvelle école, s'écartant des traditions du passé, a cherché à innover à la fois dans la théorie et dans la pratique. Son ambition est de surpasser toutes les écoles connues par l'expression et la couleur : c'est le romantisme dans la peinture. Pour achever de justifier cette comparaison, les peintres qui tentent des voies si téméraires introduisent dans
leurs compositions religieuses le christianisme social adopté par les poètes modernes.
M. Ary Scheffer est à la tête de ceux qui cherchent à rendre visibles sur la toile les sentiments de Tâme ; son pinceau est tellement expressif, que sur la figure de ses personnages on croit lire toute leur destinée. M. Paul Delaroche marche comme conciliateur entre l'ancienne et la nouvelle école.
Martin s'est rendu célèbre en Angleterre par l'exagération de ses tendances vers le sublime. Les abîmes de Tenfer, les catastrophes qui ont enseveli des mondes, les scènes majestueuses de l'univers aux premiers jours de la création , tels sont les sujets ordinaires de ses tableaux, épopées colorées où revit quelquefois l'imagination puissante du Dante et de Milton.
Léopold Robert» Suisse de naissance, est {e peintre de la douleur. Le plus beau ciel du monde éclaire dans ses tableaux la souffrance de rhomoie.
C'est surtout la peinture au chevalet qui a été cultivée dans le xix« siècle. L'idéal dans les arts s'étant évanoui avec la foi dans les cœurs, la société, devenue égoïste, a voulu se voir représentée elle-même. Aussi les tableaux de genre, images de la vie positive, se sont multipliés. David Wilkie, peintre anglais, a fait revivre, par le fini de l'exécution, la manière de l'école flamande. Son tableau Y Ouverture du Testament semble échappé au pinceau d'Ostade. Cependant, il surpasse les Flamands par la pensée délicate qui donne, dans ses œuvres un caractère philosophique aux scènes les plus familières. M. Granet s'est depuis longtemps créé en France un domaine particulier : il lui appartient de rendre les vues d'intérieur et les effets de clair-obscur.
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M. Horace Vernet, qui réussit dans tous les genres, s'est approprié celui des scènes militaires.
La tendance de la littérature et des arts à s'occuper des individualités, au lieu de s'élever à un type général , se rend visible dans la peinture par l'ardeur avec laquelle on s'est aussi livré au genre du portrait. T. Lawrence, célèbre artiste de la Grande-Bretagne, a tracé les images de tous les souverains ei grands personnages de l'Europe ; mais cet artiste a surtout excellé dans les portraits de femmes. La dignité mélancolique , les grâces modestes, la vie de l'âme voilée à demi par la pudeur, rien ne se dérobe à son pinceau dans la physionomie des femmes de son pays; et il a vraiment rendu immortel, dans ce sexe , le type fier, élégant et réservé de l'aristocratie anglaise. Sa manière se rapproche beaucoup de celle de Van Dyck. Il réussit surtout à donner à l'œil une lumière qui,, sans rien ôter à la ressemblance, illumine le visage , du rayon de la pensée ou du sentiment.
Les Anglais se sont épris depuis quelque temps du genre de l'aquarelle. T. Girtin, Landseer et Westall ont élevé chez eux cette branche de l'art jusqu'à une perfection dont on s'étonne, en la voyant réalisée.
La peinture sur verre, qui, depuis le xvi° siècle , jetait abandonnée, commencée exercer de nouveau le talent des artistes. C'est le roi de Bavière qui a encouragé les premières tentatives faites pour retrouver ce genre de peinture. On admire aujourd'hui les vitraux qui ont embelli, par ses ordres, la cathédrale de Ratisbonne.
La sculpture et la musique sont, de tous les beaux-arts, les seuls qui aient fait un véritable progrès.
91 r.IVRE DEUXIÈME.
Le grand nom de Canova appartient au xix« siècle. La première époque de son talent fat marquée par le groupe de Dédale et Icare. ÎSe bornant alors à étudier la réalité matérielle dans le modèle particulier qu'il avait sous les yeux, il ne s'était pas encore élevé à ce type de beauté idéale qui n'est nulle part, et que cependant le grand artiste sait trouver. Le premier ouvrage qui ait illustré la carrière de ce sculpteur, dans la période qui nous occupe, est le groupe en marbre di Hercule furieux précis pitant Lycas. Ce morceau prouva que Canova n'était pas seulement destiné à sculpter les images de la beauté dans sa fleur, et celles des grâces dans leur mol abandon. Faute de pouvoir mentionner les œuvres remarquables de son ciseau, je me bornerai à citer la statue de la Made^ leine pénitente. Dans ce dernier morceau, considéré comme son chef-d'œuvre, Canova a réussi à enrichir son art de l'expression qui n'appartient ordinairement qu'à la peinture. C'est cette alliance inusitée qui caractérise surtout le génie créateur de Canova.
Thorwaldsen est aujourd'hui le plus illustre sculpteur du xix® siècle ; sa gloire s'est élevée à ce point de balancer même la renommée de Canova. Son principal mérite réside dans l'invention : il conçoit, imagine et réalise en terre ou en plâtre ses modèles avec une vérité et une hardiesse qui n'appartiennent qu'au génie; mais il trahit sa gloire en dédaignant de manier luimême le ciseau, pour sculpter le marbre (7).
Décidés, comme nous le sommes, à ne mentionner que les véritables progrès en tout genre, nous n'avons à célébrer 1 architecture que dans les grands ouvrages d utilité publique. La cons-
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truction perfectionnée des ponts suspendus est presque une des merveilles de ce siècle : tantôt on les élève sur un bras de mer, comme un défi jeté aux vents et à la tempête, et Ton voit rouler des chars au-dessus des vaisseaux voguant à pleines voiles ; tantôt , soutenus dans les airs par d'imperceptibles chaînes, ils servent à joindre deux montagnes escarpées. Mous faisons ici allusion au pont construit par M. Telford entre l'île d'Anglesey et la côte de Caernarvon, et à celui que M. Chaley a suspendu sur la vallée de la Sarine, et qui conduit à Fribourg. Au rang des plus hardis monuments de l'industrie, on doit placer le tunnel construit sous la Tamise par Fingénieur Brunel : cette galerie souterraine est un pont d^un nouveau genre qui, au lieu de surmonter un grand fleuve, passe sous son lit et supporte le poids de ses eaux.
On peut dire que jusqu'à Tépoque qui a vu paraître Haendel, Gluck et Piccini, la musique ignorait encore la grandeur de ses ressources, Tétendue de son empire, et la liauteur des destinées qu il lui était réservé d'atteindre.
La musique de Gluck, majestueuse dans ses allures, sévère dans ses formes, retenue et modérée jusque dans la passion, correspondait à un état de société qui, bien qu'à la veille d'être profondément troublé , conservait encore un calme et une régularité exprimés par les beauxarts.
Haydn et Mozart surpassèrent Haendel et Gluck. Le premier opéra une vraie révolution dans la musique sacrée, anima du fe^u de son enthousiasme la composition religieuse, et fit exhaler des plaintes plus vives et plus tendres à la prière mélodieuse qu'on nomme oratorio.
II fit jaillir de rinstrumentation tous les trésors d'harmonie qu elle renfermait : grâce à lui, chaque instrument recouvra son individualité sans cesser de concourir à Teffet de Tensemble. On vit naître la symphonie, cette âme de l'orchestre, ce lien vivant entre toutes les parties qui s'interrogent et se répondent.
Le second parcourut, à pas de géant , Tempire de Fart musical : enfant, il sembla plutôt se res'souvenir de la musique que l'apprendre; à douze ans, il avait composé son premier opéra. Son âipe profonde était un trésor inépuisable de chants passionnés. On ne connaissait pas avant lui tout le parti qu'on pouvait tirer des instruments à vent; il découvrit et mit en <}euvre, avec une puissance admirable, ce moyen d'enrichir Tharmonie. Du reste, toutes les parties de Tart se fécondèrent entre ses mains : la musique eut des accents pour interpréter les sentiments vifs, tendres, brillants, mélancoliques, pathétiques et sublimes. Sa place est tellement haute dans l'art musical, que d^une voix unanime on Ta proclamé roi de la musique. Son Don Juan parut un an avant que la révolution française éclatât. Le caractère de ses œuvres est en rapport avec le temps qui les vit éclore; la grandeur mélancolique de son génie était bien faite pour charmer les derniers moments de cette société mourante qui allait disparaître d'une partie de TEurope.
Enfin, nous entrons sur les pas de Beethoven dans le xixe siècle. L'audace aventureuse de ses inspirations, l'originalité de ses caprices, son énergie dramatique, mais souvent désordonnée, eignent assez bien les émotions de (!ette grande utte européenne au milieu de laquelle il faisait
retentir ses accords. Son Fidelio fut représenté en i8o5. C'est vers la même époque qu'il composa ses ouvertures de Proméihée^ de Coriolan et d'Egmont^ et son oratorio du Christ au mont des Oliviers,
Mais le jour approchait où Tltalie devait remonter au premier rang, enchaîner toute TEurope sous la loi de ses accords, et faire pâlir momentanément jusqu'à rétoile de Mozart. Une paix générale succédait enfin aux terribles*guerres qui avaient ensanglanté le monde durant vingt années; fatiguée des émotions douloureuses que lui avait fait éprouver une lutte si meurtrière et si prolongée, la société se précipitait partout, en Europe, vers le repos, la distrac lion et l'oubli du passé. L'art musical ne pouvait manquer d'embellir les fêtes de la paix. Mais pour répondre aux besoins de cette société avide de délassements, et blasée par le prodigieux spectacle de tant de coups imprévus de la destinée, la musique devait prendre un nouveau caractère. Ce n'était plus une extrême sensibilité, un enthousiasme rêveur, une passion profonde, une mélancolie majestueuse qui devaient respirer dans ses accents ; on lui demandait l'expression du plaisir, la gaieté qui enivre, le charme intarissable de la variété. Rossini prit sa lyre, et la mollesse épicurienne de ses accords fut un délice à des oreilles offensées si longtemps par le bruit des armes et les sons du clairon. // Barbiere et Ote//o parurent en 1816.
Le règne de l'école italienne représentée par Rossini et ses disciples dura sans contestation et sans partage jusqu'à l'apparition du Freischutz par Weber. Ce compositeur était revenu aux véritables inspirations de l'école allemande; rien
ne pouvait différer davantage de la musique de Hossini. La musique de Weber ressemblait à un souffle plein de vie et de fraîcheur venu de la cime des montagnes, du bord des lacs ou de la profondeur des forêts. Elle répondit au besoin des âmes, fatiguées d accorder dans leur jouis* sance un trop grand partage aux sens. Les sentiments religieux reprenaient un certain empire sur la société; l'école allemande profita de cette tendatice générale vers la sphère la plus élevée de Fart, vers Tinfini.
Rossini comprit cette révolution, et y conforma son génie. Après avoir essayé une dernière fois de lutter avec ses anciennes armes en composant la musique du Comte Ory^ il fit Guillaume Tell. Dans cet opéra, qui parut en 1827, il changea complètement sa manière, soigna son instrumentation, approfondit ses idées, concentra sa chaleur. Kn se métamorphosant, il réussit presque à n'avoir d'autre vainqueur que lui-même. Ses disciples le suivirent dans le pays ennemi qu'il venait de conquérir. Les ouvrages de Bel]ini, tels que \à Sonnambula^ NonnUy I Pùritani, marquent cette heureuse fusion entre le génie allemand et le génie italien. Cette alhance^ qui est aujourd'hui le caractère dominant de l'art musical, a été cultivée par les Allemands eux-mêmes, et a triomphé avec un éclat extraordinaire dans la musique de Meyerbeer, auteur de Bobert-le- Diable et des Huguenots.
Pourquoi ne puis-je parler ici de la musique sacrée? mais elle est partout déchue de son ancienne splendeur. Le genre de l'oratorio et de la cantate d'église est entièrement négligé. Je ne trouve à citer dans la musique d'église que le nom de Cherubini, et ceux de deux compo-
siceurs allemands, Eybler et Frédéric Schneider. Cependant Rossini ambitionnant ia gloire de relever ce noble genre, a donne récemment un oratorio qui a rompu harmonieusement le long silence de son génie.