CHAPITRE VII
Philologie.
Les recherches philologiques qui ont eu lieu depuis le commencement de ce siècle, ont porté principalement sur Tétude comparée des langues. Ces efforts ont été en grande partie couronnés de résultats plus positifs, que les tentatives apte- Heures faites par des linguistes qui se sont constamment renfermés dans un cercle beaucoup plus étroit. La science ethnographique moderne a étudié les rapports qui existaient entre les langues du globe, et est parvenue à ramener tous les dialectes à un certain nombre de groupes dans lesquels se rangent les idiomes que Ton avait regardés jusque-là comme sans amnité avec aucun autre. L'ancienne méthode suivie pour établir la filiation des langues entre elles consistait à opérer beaucoup plus par Tétymologie que par la comparaison. L'ambition de retrouver une langue qui ait été la mère de toutes les autres portait alors les philologues à conclure de la moindre
ressemblance entre deux idiomes, la génération
de Tun par Fautre.
Depuis, les linguistes modernes ont été conduits à penser que les idiomes possédant entre eux des affinités descendaient collatéralement d'une souche commune ; le moyen le plus efficace dont on se soit d'abord servi dans Fétude comparée des langues, a été la rédaction de leurs vocabulaires. La science a été merveilleusement aidée, sous ce rapport, par la nécessité où sont les missionnaires dapprendre les langues des peuples barbares qu'ils veulent ramener à la foi. On a dressé des listes de mots appartenant aux dialectes les moins connus. Les voyageurs qui ont exploré de nouvelles contrées se sont appliqués à recueillir des renseignements sur le langage de leurs habitants.
Un savant jésuite, D. Lorenzo Hervas, profitant de Favantage qu'il avait d'appartenir à une société qui annonçait la parole de Dieu dans toutes les parties de l'univers, avait publié, à la fin du xviii* siècle, l'Oraison dominicale en plus de trois cents langues ou dialectes. Les immenses matériaux qu'il avait amassés servirent à dresser, vers le commencement de notre époque, un vocabulaire polyglotte de toutes les nations connues. Les savants suivirent cet exemple, et, pour découvrir des affinités entre les langues, dressèrent de toutes parts des tables comparatives. La collection la plus précieuse qui ait paru en ce genre est le Mithridates, commencé en 1806 par Christophe Adelung et continué par le docteur Severinus Vater. Merian a présenté, dans son ouvrage intitulé Tripartitum, un tableau comparatif des mots russes et des mots de plusieurs autres langues. Klaproth a élevé à la philologie danî>
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son ^sia polyglotta^ où il traite de laffinitc des langues, un magnifique monument. Les leçons de Frédéric Schlegel, sur la philosophie du langage; Touvrage de M. G. de Humboldt, sur Vorigine des formes grammaticales; celui de M. F. Wûlner, sur la signification primitive des formes du langage; les lectures de M. Sharon Turner à la Société royale de littérature de Londres, sur le même sujet; et, enfin les recherches sur les langues tartares^ par M. Abel Rémusat, servent à marquer les progrès de la philologie comparative dans la période dont nous traçons Pesquisse.
Les philologues étudièrent avec une ardeur jasqu^alors inconnue les langues orientales : les Français s'appliquèrent à la culture du chinois, les Anglais à celle du sanskrit. La Société asiatique de Calcutta donna une grande impulsion à letude de la langue et de la mythologie des Hindous. Ces grands travaux firent découvrir des rapports inattendus entre le grec et le sanskrit, entre le latin et les langues slaves, entre laliemand et le persan. Peu à peu, on constata une affinité d'origine entre les principales langues de l'Europe et de TAsie. Le colonel Vans Kennedy est Tnn des savants qui ont mis hors de doute avec le plus de succès cet important résultat : il donna une table comparative de près de mille mots qui étaient évidemment communs au sanskrit et à toutes les langues de FEurope, sauf Tidiôme biscaïen et les dialectes finnois.
Les recherches profondes auxquelles s est livré Franz Bopp sur le système de conjugaison de la langue sanskrite ont prouvé Faffinité de cette langue avec celles de FEurqpe, par la conformité même de la structure grammaticale. M. de Hammer a confirmé aussi par la haute autorité de son
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témoignage la parenté entre les langues de l'Europe et celles de l'Asie.
La culture des langues sémitiques, c'est-à-dire de rhébreu, du chaldéen, du syriaque, de l'arabe et de l'abyssinien, n'a pas été suivie avec une émulation moins vive. Les Hollandais et les Allemands se sont spécialement distingués dans la philologie hébraïque : chez les premiers, Lette, Schultens, Scheid, Schrœder; et chez les seconds^ Michaelis, Simonis, Storr, et en dernier lieu, Gesenius et Ewald, ont posé les fondements d'un système grammatical propre à faciliter l'étude de l'hébreu et à éclaircir tous les mystères de la syntaxe de cette langue. Hoffmann a fait faire en Allemagne à la grammaire syriaque les mêmes progrès que M. de Sacy , en France , à la grammaire arabe. Cette étude des langues sémitiques a démontré les rapports intimes qui unissent les dialectes dont elles sont formées.
Le colonel Kennedy avait affirmé que le celtique ne pouvait être considéré comme une branche de cette famille d'idiomes de l'Inde et de l'Europe dont on signalait l'origine commune, mais le docteur P. Richard a réfuté cette opinion dai^s son ouvrage sur V Origine orientale des nations celtiques. Ses recherches, dont on ne saurait trop admirer l'étendue et la sagacité, ont placé à l'abri de toute contestation la similitude des racines verbales et de la conjugaison du verbe entre les dialectes celtiques et le groupe indoeuropéen.
A mesure que la science philologique s'est étendue, les méthodes se sont perfectionnées. Les ethnographes ont formulé les principes de l'étude comparative des langues ; deux écoles se sont élevées parmi eux : l'une démontrant Faffi-
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nité des langues par lanalogie entre leurs mots, lautre par la conformité dans leur structure grammaticale. La première a compté pour chets Klaprotb, Abel Rémusat, Kennedy, le jeune Âdelung, etc.; la seconde, W. A.Schlegel et M. G. de Humboldt. Ce dernier système a donné naissance à un important ouvrage qui a paru en 1834 à Berlin : je veux parler de la Paléographie du docteur Lepsius. Les affinités grammaticales que ce savant a signalées entre le sanskrit et Thébreu ont prouvé que ces deux langues sortaient d'une tige commune: le docteur Lepsius a ouvert ainsi un vaste champ aux travaux ultérieurs des orientalistes. Son travail a offert des résultats d'autant plus importants qu'il a démontré la liaison entre Falphabet sémitique et lalphabet démotique des Égyptiens, et a confirmé Topinion déjà formée par les savants, touchant laffinité de la famille des langues sémitiques avec la famille des langues indo-européennes.
\i' ethnographie n a pas négligé dans ses recherches les langues de TAmérique. Maltébrun avait inséré dans sa Géographie universelle un tableau de C enchaînement géographique des langues américaines et asiatiques. M. Baibi a fait, sur le classement des langues américaines en groupes et en familles, des travaux qui ont fixe lattention des savants. M. G. de Humboldt a montré que la plupart de ces dialectes construisent les conjugaisons de leurs verbes d'une manière analogue, et qu'ils pouvaient tous être considérés comme ne formant qu'une seule famille. Le docteur Nicolas Wiseman a exposé, avec un grand savoir, dans ses Discours sur les rapports entre la science et la religion révélée les ressemblances établies par la langue, les traditions, les mœurs et les aiiti-
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quités entre les nations américaines et les Chinois, les Japonais, les Mongols, les Mantchoux. Les progrès que doit faire encore la philologie appliquée aux idiomes des continents américains achèveront sans doute de mettre en lumière ces importantes inductions. Aujourd'hui, quelquesunes des recherches des philologues s'appliquent au système des langues qui sont parlées dans les Iles de rOcéanie, et qui ont pour clefs communes le malais et le javanais.