‹ Génie du dix-neuvième siècle: ou Esquisse des progrès de l'esprit humainChapitre 4 sur 88 · XI. mTR(»)UGTK>N · texte numérisé non relu

XI. mTR(»)UGTK>N

moxtde, qui sont le triomphe du chrûtiarnsme et rupiversalité de la ciyilisatioja. Lui aussi est appelé à coqstruire quelques*uus des degrés de cette mystérieuse échelle qui monte de la terre 9^\i cie). La partie incoupue de ses œuvrer, qui est cachée dans Tayenir, ne peut être que la consé-* quence de certaines causes qui existent déjà ; ^1 nous a donc é^é permis de tirer Taugure de S£| destinée; elle sera grande par les lieps de tout genre qu'il doit établir entre les hommes. Si les caractères de son génie ont été d abord guerrier, industriel et scientifique, il pourra, vers la fin de sa carrière, retrouver le flambeau des arts de Fimagination.

Avant de finir cette introduction , consacrons quelques lignes au mouvement du génie littéraire en France, depuis le commencement du XIX' siècle (a).

La partie de ce siècle déjà écoulée se divise pour nous en trois périodes : Tune qui date de

(a) Il est bien entendu que, dans cette revue'sommaire,- je ne discute pas la valeur morale des œuvres, mais quej*apprécie seulement le talent des auteurs.

INTRODUCTION. xu

j8oo, Tautre de i8i4, la troisième de i83o. On 9 beaucoup rabaissé la première; mais une flu% sure et plus utile manière de critiquer les écrt* vains de TEmpire eût é(é de les surpasser. Cependant il n'était pas si pauvre ni si méprisable, ce temps oii les lois de Fâme humaine étaient expliquées par MM. Royer-Collard et I^romi* guière, et celles du monde par Laplace et Cuvier ; ce temps où paraissaient le Génie duchristianisme^ Corinne et Y Essai sur la législation primitive ; ce teq^ps q^i voyait représenter la tr^édie à'Aga^ memnonj Fopéra de la Vestale et la comédie de Médiocre etJRampant; où la poésie héroïque, lyrique, élégiaque, était(cultivée par Lebrun, Marie- Chénier,M. Baour-LormianetMillevoye, Thistoire par M. de Lacretelle, le roman par M'^^^ Ciottin, de Genlis et de Souza, et où la critique s'élevait sous la plume des Fontanes, des Suard et des Feletz. Doit-on s'étonner que les écrivains de TEmpire aient cherché leurs modèles dans la littérature classique de Louis XIV , eux qui vivaient sous un guerrier qui avait repris le rôle de Iiouis-Ie-Grand ?

Durant la période de la Restauration, j'aper^ cois dans la polémique religieuse M. de Lamen-* . q^is, qui depuis.... mais prefîoiis sa gloire comme uoQ ^at^ ! d£lQ$ la philQsophie, M. Cousin^ dans

XLii INTRODUCTION.

la morale, M. Droz; dans l'histoire, MM. Guizot, de Barante, Thierry, de Ségiir; dans la poésie , MM. de Lamartine, Victor Hugo etBéranger; dans Fart tragique, MM. Ancelot , Jouy, Casimir Delayigne etSoumet;dans la comédie, M. Scribe; dans la critique, M. Villemain; dans Téloquence parlementaire, MM. de Serres, Boyer-Goliard, Foy, Pasquier, etc.

La période de i83o estfière .d^un nom qu'on a rapproché de celui de Montesquieu : M. de Tocqueville a illustré cette phase où nous sommes encore, par son Essai sur la Démocratie dans r Amérique du Nord, On peut aussi rappor ter à cette période les histoires de la Révolution française par MM. Thiers et Mignet. Dans la chambre élective ont brillé de nouveaux orateurs, tels que MM. Guizot, Thiers, Berryer, Lamartine, etc. et MM. le comte Mole et le duc de Broglie , pendant leurs ministères.

Mais interrogeons en France, sous le rapport littéraire, l'esprit de notre époque.

Le dix-huitième siècle montre une grande prédilection pour l'analyse, le dix-neuvième pour la généralisation; dans les sciences, le premier cherche à créer des méthodes; le second à découvrir les lois des êtres et leurs rapports entre eux. Celui-là étudie sur un corps défaillant cornaient la vie peut

INTRODUCTION. xuii

s éteindre : Fautre ouvre les tombeaux firatchement creusés pour y apprendre à triompher de la mort. Dans le dix-huitième siècle, les révolutions se font par Fempire des idées , dans le dix-neuvième parla force des armes. DansTun, nuln*èst assez supérieur pour produire ces changements : ilssontrœuvre de tous. DansFautre^c'est un grand capitaine qui remue le monde , et les idées semblent naître de ses actions. Dans le dix-huitième, les événements sont des publications littéraires ou philosophiques; les batailles se livrent entre les doctrines. Le dix-neuvième commence par une guerre universelle ; la France ne fait plus de systèmes , mais voit FEurope à ses pieds. Les hommes du dix-huitième ressemblent à des matelots qui sont menacés d'un naufrage, et qui recourant à Fivresse pour s^épargner les angoisses de Fagonie, détruisent le vaisseau qui les porte: hommes du dix-neuvième, nous ramassons les restes de Forage poussés sur la rive, et rebâtissons le navire sur un plan nouveau.

Voltaire était Fun de ceux qui avaient le plus travaillé à renverser; M. de Chateaubriand brille au premier rang parmi ceux qui ont reconstruit. Voltaire a jeté à pleines mains le sarcasme et le mépris sur la religion dont M. de Chateaubriand a célébré la grandeur et la vérité.

wv INTROOUCTIOK.

Celui-là $Q ftiit Tadver^aire de Dieu même, celui-ci $'^tablit son prophète; le premier a du génie à force d'esprit, \ç second à force d'enthousiasme; Fun se condaii^ne au brillant exil de Fer^ey pour préparer dans les idées une ré.vo- Ludion qui, passant dans l'état social, réduit l'autre à chercher un refuge w Nouveau-Monde. La. cause que Voltaire soutient de ses intaris* sahles plaisapteries est, au xvin« siècle, aussi peuve que le sera , au dix-neuvième, la thèse défendue par l'éloquence malgique de M. de Châtes^iibriand : l'un, prptée des salons, amuse UUe société mourante; l'autre, chantre de la nature, bercç un monde nouveau; celui-là, tpur à tQur prpsateur et poète 9 étincèle de grâce çf de hou goût ; celui-ci transporte l^ poési^ dans la prose, et, cpiume Bossuet , inveute s^ laugue. hsi renommée de Voltaire du|*ei^ autant que les passions huniaines; la gloire deM. de Chateaubriand est protégé^ p^r Ip besoin d'espérer et de croire» qui ne j^'éteindra jamais ^m la terre.

^rnardiu de Saiut-Pierrp, qui appartient à la fin du xvui® siècle , avait ouvert cette grande écqle de style qui a fait (a gloire de notre âge, et dont M« de Chateaubriand a été la voix la plus élQquente. 11 tiept parmi PQus , comme écrivain, la même place que Buffon oçcupp ds^ns le siècle

lOTRODUCnON. v.r

précédait. Buffon est magnifique dans son style, inais il éblouit plus qu'il n échauffe; Bernardin de Saint-Pierre est insinuant et harmonieux, mais il touche plus qu il ne persuade. L'un étudie la nature pour la décrire, lautre la chante parce qu'il Faime; celui-ci est naturaliste et orateur, celui-là poète et moraliste. Buffon agite un vaste miroir où se réfléchit la création ; Bernardin de Saint-Pierre récite un hymne adressé par Tftme à lauteur de toutes choses; celui-là décrit le monde matériel conune un tout dont l'homme pest qu'une partie; celui-ci voit dans le monde plus que le monde , et découvre des harmonies entre ses lois et nos sentiments. En lisant Buffon, je crois parcourir une enceinte où la science a réuni tous les échantillons des règnes de la nature; en ouvrant Bernardin de Saint-Pierre, je voyage avec lui dans les plus belles régions de la terre, et çà et là, sous sa conduite, j'admire les merveilles semées par la main de Dieu.

Id°* de Staël est, avec Bernardin de Saint- Pierre et M. de Chateaubriand , à la tête des écri- ^ vains qui ont créé, au xixe siècle, de nouvelles fprmes d'éloquence; elle imite Bousseâii, souvent le rappelle, quelquefois même le fait oublier. Rousseau arrive à la pensée par le sentiment, M°^ de Staël au sentiment par la pensée : l'un

xtvi INTRODUCTION,

n'est qae passion et travail, l'autre que réflexion et négligence. Rousseau sait qu'il écrit un livre, M"* deStaël veut mettre en lumière de nouvelles idées.Les sentences profondes échappent àcelle-cî aussi abondamment que les traits d'éloquence à celui-là. Rousseau trouve dans le raisonnement une source d'émotions, et, grâce au tissu merveilleux de son style et à la perfection élaborée de son éloquence, sera lu et admiré aussi longtemps que vivrala langue française ; M™« de Staël ignore l'art dépolir une phrase et de cadencer des périodes: elle compose des maximes; son style est un corps disproportionné , mais vigoureux, où l'on voit moins de chair que de muscles; elle orne ses idées avec d'autres idées. Rousseau fait des théories; M'^'® de Staël, des applications ; le philosophe de Genève prépare les révolutions, la fille de Necker les raconte : l'un enseigne au peuple ses droits, l'autre aux gouvernements leurs devoirs; celui-ci nous fait admirer le beau idéal et chimérique de l'égalité absolue; celle-là nous invite à jouir desavantages réels et pratiques d'un gouvernement libre.

L'un des hommes qui ont le mieux appliqué aux idées et aux intérêts de ce siècle les traditions de style qu'ont laissées les grands maîtres, c'est M. Royer-Collard. On peut encore le re-

ir^TRODUGTION. zlvii

garder comme celui qui a exercé la plus haute* influence dans les deuxgenres qui inspirent les actions des hommes ; la philosophie et la politique. Par son enseignement il a renversé le matérialisme; par ses discours, il a fondé le gouvernement constitutionnel. Son style mâle et pur remonte au xvii^ siècle; sa pensée originale et active appartient au nôtre* Représentant de deux époques, il a hrillé d'une incomparable grandeur dans ce siècle de renouvellement et de transformation. La vie de cet homme de bien a rautorité d'un principe : son exemple loue ou accuse. Plein de vertus^ de gloire et d'années, du fond de sa retraite il nous contemple aujour« d*bui, et demeure silencieux ; mais quand le génie, appuyé sur la sagesse, a parlé une fois , qu'importe que ses lèvres se ferment? on l'entend toujours. M. Royer-CoUard se tait, et son souvenir, qui ne cesse pas de nous exhorter, semble nous dire : Le beau n'est qu'une forme du bien et du vrai; si vous voulez retrouver l'inspiration dans la litté* rature, et l'éloquence dans les assemblées, main-* tenez avec soin dans les conseils de votre âme, comme dans ceux de la nation, la justice et la vérité !

MM. Guizot, Villemain et Cousin ont donné à la pensée humaine, au xix^ siècle, une impulsion

xiTm INTRODUCTION,

qui dure encore. Le premier a laissé bien loih derrière lui Mably et Raynal; le second n'est pas inférieur à Laharpe; ie troisième est moins profond, moins fécond, moins serré que Gondiilac, mais plus riche, plus élevé, plus éloquent* Je n'examine pas ici les doctrines : je me tiens au parallèle des génies.

Depuis vingt ans, toute notre littérature d'itnagination relève de MM. de Lamartine et Victor Hugo : celui-là a détrôiié J.-B. Rousseau, et celui* ci a fondé Técole de poésie que rêvait André Gbénier. Les Méditations poétiques et les Orieiu taies sont , en France , les monuments de la poésie contempoiaine.

Le plus grand prosateur et le plus grand poëte du XIX® siècle ont dû au christianisme leurs premières couronnes. M. de Chateaubriand avait prouvé qu'il sort de cette religion un souffle poétique qui soulève le génie; M. de Lamartine est venu, et, déployant ses ailes, a confirmé le précepte par l'exemple. Aussi, peut-on répéter ce qu'on disait d'Homère qui avait créé Virgile, c'est que si M. de Chateaubriand a inspiré M. de Lamartine, c'est son plus bel ouvrage. Ce chantre harmonieux de l'amour et de la douleur a mis la vérité dans la poésie française : il l'a forcée à rendre des sons qui descendent jusqu'au fond de notre &me\ et

iwmoiîuctfdN. iLif

lorsque nons prétons Toreille à cehe ttiëlddfe intellectuene, nous dirions qne la foi et Te^ié* rance ont naturellement un accent aussi divitl qu'elles-mêmes j^).

L'influence que M. Victor Hugo a exercée sur la littérature contemporaine est semblable à celle qa ont eue sur nos idées et nos mœurs les insti* titutions politiques. Son génie fait entrer dans les lettres la même liberté que les lois introduisaient dans notre état social.

Mais aujourd'hui que la pensée n'a plus aucun frein, elle n'exerce pas le droit illimité qu'elle a de faire des chefs-d'œuvre. De même que, dans les républiques , on abuse souvent de la liberté pour mal faire, on en a un peu abusé, dans celle des lettres, pour mal écrire. Jamais peut-être il n'y eut plus de taleut et moins de bons ouvrages. La littérature ne cherche plus à diriger la société. Le génie se tourne vers Faction. Espérons que la faculté d'inspirer, par la parole écrite, des pensées et' des sentiments à des milliers d'hommes , ne perdra pas longtemps à nos yeux son prix sublime : il est plus glorieux d'écrire des lois dans la conscience humaine

(a) On enTisa{;e ici Fauteur des Méditations et des Hat' montes.

t INTRODUCTION,

que dans les codes. Voulez-vous ajouter à la grandeur de la France? faites qu'elle s'honore de votre génie. Le jour où elle serait déchue du rang que lui donne sa supériorité dans les arts de Fesprit, elle aurait beau triompher sur les champs de bataille : elle ne saurait plus que faire de ses victoires. La force ne doit être pour elle qu'un moyen de faire régner des idées : aussi, le plus beau reste de nos conquêtes, le voici : c'est que chez les peuples, que nous avions soumis, on parle notre langue, et que Fenfance y apprend à lire dans nos chefs-d'œuvre.

-♦^iM^*«-

Page 1