‹ Génie du dix-neuvième siècle: ou Esquisse des progrès de l'esprit humainChapitre 55 sur 88 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Ce que la religion chrétienne a fait pour les sciences et les arts.

Il a plu à Féternelle sagesse de se borner à révéler pleinement aux hommes les vérités qui importaient à leur salut. Une seule chose nous QSt nécessaire : la connaissance du but qu'il nous est ordonné d'atteindre en courant dans la carrière, et de^ seuls moyens à prendre pour gagner la couronne incorruptible.

Il était donc aussi juste qu'indispensable que Dieu, en nous créant pour le servir, se donnât pour maître à nos cœurs dans la science de Tamour : aussi, rien de ce qui touche à nos immortelles destinées ne nous est demeuré inconnu; rien de ce qui intéresse nos devoirs n'a fui notre intelligence. La morale est devenue immuable comme Dieu, parce que la sainteté tout entière

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s'est rendue visible. Sans doute le Christ s'est montré à la terre comme Fauteur de la nature; il a fait voir que les lois du monde, tout en régissant Funivers, obéissaient à sa parole. Mais si les prodiges semés par sa main toute-puissante ont attesté que celui-là qui venait nous enseigner à vivre et à mourir était le principe de la vie et le vainqueur de la mort, il ne s'est pas dévoilé dans la plénitude de sa lumière en tant que père et créateur de tout ce qui est. Il lui a suffi de nous apprendre que : « Toutes choses ont été faites » par lui; et que rien de ce qui a été fait n'a été » fait sans lui (a)o »

Cependant, nous ayant créés à son image , il a déposé dans notre âmjeFempreinte de sa céleste unité. Les organes du corps sont comme le miroir à travers lequel Fintelligence humaine contemple Funivers. Les sensations nous. apportent les images incohérentes et diverses arrachées çà et là au grand tableau du monde. Notre âme, qui jouit de la merveilleuse puissance de tout ramener à sa propre simplicité, considère tour à tour chacune de ces images ; puis elle ramasse ces traits épars sous Fœil de son attention, et leur communique de nouveau Funité, qu'elle n'a qu'à tirer de son incorruptible essence. Telle est Forigine de nos idées, sublimes imitations de la raison suprême qui embrasse à la fois tons les rapports des choses. Nos organes se mettent en rapport avec les pliénomènes , tandis que notre âme communique avec Félre infini. Ainsi, la matière agit sur la matière, Fesprit sur l'esprit; et les attributs de puissance , de justice et de vérité , manifestations de Dieu sur la terre , deviennent

(a) Saint Jean, ch. I,.v. 3.

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pour notre raison les inébranlables fondements sur lesquels sV'Iève tout Tcdifice de nos connaissances.

La science , à l'envisager sous cette haute lumière, est donc le fruit de Tunion de notre âme avec la divine intelligence. Nous nous faisons perpétuellement stir les hauteurs de notre pensée un nouveau Sinaï enveloppe du nuage où retentit la voix de Tétemel législateur.

Comment donc la religion chrétienne pourraitelle se déclarer ennemie de la science? Saint Paul lui-même nous enseigne que : « Les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité , sont devenues visibles, depuis la création du monde, parla connaissance que les objets créés nous en donnent {a). » Ces seuls mots renferment tout Téloge de la science. Les successeurs des apôtres Tout bénie en la cultivant. L'utilité du savoir a été proclamée et sanctifiée par les Pères de TÉglise , entre autres par Clément d'Alexandrie , saint Basile , saint Grégoire de Nysse, saint Grégoire de Nazianze, saint Jérôme, saint Augustin, saint Ambroise, etc.

L'empereur Julien célébra, de la manière la plus éclatante, les avantages que la défense du christianisme retirait de la culture des sciences, lorsque, au lieu de jeter les chrétiens aux lions. Il voulut les livrer à l'ignorance. Pour anéantir leur foi, il leur défendit d'éclairer leur raison ; et renonçant à tourmenter les corps , il se fit le botr'rréau des esprits.

L'étude seule de la théologie donna un grand essor aux facultés de l'esprit , et les controverses religieuses imprimèrent à la raison une direction

(a) Epitre nnx Romains, chap. I, v. ao.

Utile à la culture des sciences. Toutes les connaissances humaines auraient péri étouffées par la chute de Tempire Romain, si les étincelles de ces précieuses lumières n'eussent été soigneusement conservées au monde par les apôtres du Dieu de vérité. Dans cette nuit universelle , Grégoire de Tours ressaisit le lyirin de Tbistoire ; Salvien traça une éloquente peinture des malheurs dont il fut témoin, et ce vertueux prêtre de Marseille retrouva quelques-uns des soupirs de Jérémie. C'est un ministre de Jésus-Christ qui seconda les efforts de Charlemagne pour percer les ténèbres qui s'étaient appesanties sur tout rOccident. Alcuin , précepteur d'un monarque et d'uqe nation, porta en lui seul l'héritage d'un monde df^truit. Le ix« et le x^ siècles après Jésus- Cbris( virent les lettres cultivées par Agobard, iirpb^véque de Lyon, Tun des plus savants personnages de son temps; par Jonas, évêque d'Orléans, véritable splendeur de TÉglise ga^^licaue ; par Servatius Lupus, abbé de Ferrières, écrivain dont le style, plein de grâces polies et de fines délicatesses, s'embellit des nuages mêmes de la barbarie; par Eutycbius, patriarche d'Alexandrie, auteur d'une Histoire univevselle qui fit sa gloire en Orient; par Hélène, chanoinesse de Gaudershiim, auteur de plusieurs poèmes que Leibnitz a recueillis et vantés; par le pape Sylvestre II, qui mêla au gouvernement de la chrétienté Tapplication aux mathématiques et l'amour des sciences exactes.

Depuis cette époque jusqu'au siècle que le grand saint Thomas a Aquin , Y Ange de t école, a rempli de ses travaux et de sa gloire, on distingue le bienheureux Guignes, cinquième prieur de la Grande-Chartreuse, qui imposa aux religieux de

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son ordre FoUigation de polir leur esprit par Tétude des lettres et la transcription aeê plus beaux ouvrages de l'antiquité ; Lanfranc , araie> véque de Cantorbëry , savant apologiste de la religion chrétienne, qui le premier rabaissa Torgueil de la philosophie humaine; Baldéric, é véque de Dol en Bretagne , poëte et hist9rien ; Guillaume deChampeauXy fondateur d'une célèbre école de l^osophie et de théologie; Abailard, son disci«

Ele , dont nous oublions ici les fentes et les maleurs pour rappeler sa vaste érudition et ses talents universels; saint Bernard, qui mit aux prises les deux moitiés de Tunivers par le |seul effet de ces mots: Dieu le veut! Jean de Salisbury, élève d'Abailard, secrétaire du Pape Alexandre III ^ regardé comme le plus grand écrivain du xil" siècle; Albert-le-Grand, prodige du xiii*, dominant de si haut la sagesse de ses contemporains, que leur admiration approchait de la terreur.

Saint Thomas parait, et consomme Talliance de la lumière naturelle et de la religion. Il réfute avec toute la grandeur du génie les objections tirées de Texistence du mal contre la justice de la Providence et de la prescience de Dieu contre la liberté de Tbomme. La philosophie moderne, qui affecte des airs superbes envers la scolastique du moyen-âge, n a pas eu à toucher dans la métaphysique transcendante une grande question dont les solutions diverses ne se trouvent semées dans les écrits de saint Thomas et de ses disciples.

La science doit tout à la religion. Ce sont des évêques ou des princes animés d'un zèle pieux qui ont fondé toutes les universités de FEurope. La seconde éducation du genre humain, après Textinction des lumières, a été faite par TEglise.

Les sciences, exilées de Byzance, et Tart de Timprimerie, banni de la plupart des Etats de TEurope, trouvèrent un asile à l'ombre de la croix. Quelque opinion que Ton se forme des croisades, il faut avouer qu'elles ont répandu en Occident le goût des arts et la variété des connaissances, 9mené la chute de mœurs grossières et d'aveugles préjugés, et procuré à une classe nombreuse qu'elles enrichirent, le loisir nécessaire pour cnercher les nobles plaisirs de l'étude.

A peine élevé sur le trône pontifical, Léon X établit à Rome une université, dont les professeurs, payés sur son trésor particulier, étaient au nombre de près de cent, et dans laquelle on enseignait, indépendamment de la théologie et du droit canon, le droit civil, la médecine, la botanique, la philosophie morale, la logique, la rlié- .torique et les mathématiques. Bientôt on vit paraître les premières éditions grecques des oeuvres de Platon et des tragédies de Sophocle, et une réimpression des odes de Pindare et des poëmes d'Homère. Ce pape, si zélé protecteur de la science, récompensa magnifiquement Angelo Arcomboldo, qui avait découvert dans une abbaye de Westphalie un exemplaire manuscrit des œuvres de Tacite.

L'étude des langues orientales ne fut pas encouragée avec moins de libéralité que celle du grec et du latin. Les manuscrits orientaux furent recherchés; on publia une édition polyglotte du Psautier, et plusieurs chaires d'hébreu furent fondées à Rome.

Jaloux d'accroître les trésors contenus dans la

. bibliothèque du Vatican , Léon X envoya dans

toutes les contrées de l'Europe, et même dans les

pays les plus lointains et les plus barbares , des

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savants chargés d^y recueillir les précieuses reli > ques de la science.

Nous n'avons pas besoin de rappeler ici les encouragements prodigués par ce pontife aux grands poètes et aux artistes immortels dont les gloires porteront la sienne jusque vers la postérité la plus reculée. Comme un fils reçoit le nom de son père 9 une propriété celui de son maître , et un mausolée le nom du mort dont il pare les restes , ainsi Léon X transmit son nom au siècle qu'il avait comblé de bienfaits et tenu sous ses lois, et dans lequel est déposé Tillustre souvenir de son pontificat. Ce grand siècle est Tune des dates les plus glorieuses de Tesprit humain , et toutes les fois qu il plaira aux sciences et aux beaux-arts de mesurer leurs progrès en interrogeant le passé, ils verront la religion romaine assise auprès de leur berceau.

Les successeurs de Léon X marchèrent noblement sur ces traces. Rome mérita de plus en plus le nom de capitale du monde. Sur les doubles ruines de la Rome des anciens Césars et de la Rome du moyen-âge, s'éleva une cité qui semblait user des nobles restes amoncelés par les ravages du temps et par les horreurs de la guerre, eomme de degrés pour atteindre la majesté achevée d'une troisième création. On priait dans les temples, on enseignait dans les académies, on peignait et on sculptait dans les ateliers. Tous les travaux de la science et toutes les productions des arts servaient de manifestations extérieures à la gloire du Créateur de Tunivers. Les édifices, les ornements qui les décoraient et Fusage auquel ils étaient consacrés, ne formaient qu un tont harmonieux, pareil à Tunité que forment dans rhomme le cœur, Tesprit et la volonté. Les ou-

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vriers se posaient la première pierre d'unmouu* ment qu'après avoir assisté aux saints mystères et nourri leur âme du pain de vie. Sixte-Quint employa tous ses trésors à faire monter dans les airs la coupole de Saint-Pierre. Sa seule crainte était que ses yeux ne se fermassent avant d'avoir ouvert ce dôme magnifique à la majesté du Sauveur des hommes. Six cents ouvriers y travaillèrent jour et nuit; la mort lui permit de bénir de SCS mains défaillantes le plus neau monument €^m ait jamais été construit par le génie et la patience humaine.

Depuis cette époque, Rome n'a pas cessé de cultiver la science et les arts sanctifiés par la religion. Une suite non interrompue de papes éclairés et vertueux a toujours encouragé le développement de rintelligence et l'élan du génie. Aujourd'hui même, il n'est pas de contrée -où l'instruction générale soit mieux encouragée que dans la capitale du monde chrétien.

On pourrait compléter ce tableau en rappelant que la découverte de TAmérique a été due au désir de porter, par un chemin plus court, les lumières de l'Évangile aux peuples de la Tartarie; que plus tard l'établissement de la première compagnie des Indes a été facilité par l'ascendant 'que de pieux missionnaires avaient obtenu dans cette partie de l'Asie; et que, dans l'ordre des sciences, ce sont des religieux établis à Pékin qui, dans l'année 1755, découvrirent une série de phénomènes électriques qui devinrent le germe de l'immortelle découverte de Volta.

Ainsi, un monde entier révélé à l'Europe, l'Inde conquise au commerce et à la civilisation, la science de la nature éclairée par la connaissance d'un secret que son auteur même semblait s'être

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réservé: tels sont les fruits de la charité apostolique, tels sont les services rendus au monde et à la science par les humbles apôtres de cett« religion dont on regarde le règne comme fini parce qu'elle serait devenue inutile aux hommes. S'il est une époque qui ait réclamé pour la défense de Féternelle vérité Tunion de la science avec la foi, c'est assurément la période dans laquelle nous vivons. Le progrès de toutes les connaissances humaines a été si rapide et si général que pour instruire les peuples dans la science des sciences, il faut pouvoir construire avec les matériaux que recueille l'esprit humain un noble sanctuaire au Dieu crucifié. lï est donc d'un pressant intérêt pour la prédication apostolique que les dépouilles de la raison, toujours si prête à s'enfler de ses conquêtes, soient suspendues comme des trophées au pied de la croix. « Soyez prudents comme des serpents et simples comme des colombes, » disait notre Seigneur à ses disciples. Or, ne peut-on regarder la science comme comprise dans cette prudence humaine dont le serpent nous présente la figure, dans ce céleste avertissement? Les savants de ce monde doivent rencontrer partout la vérité du christianisme : elle brillera avec l'étoile qui vient d'un milliard de lieues se jouer dans leurs télescopes; elle montera avec la vapeur qui se dégage de leurs creusets; sortira des entrailles du globe interrogé dans ses ruines antédiluviennes ; reparaîtra dans les plus vieilles archives de l'histoire des hommes à mesure qu'on essuiera sur les monuments du passé la poussière de l'oubli, et rayonnera en caractères lumineux dans la pensée de l'homme impatient d'une lumière stable, et dans le fond de son cœur avide d'un amour sans dé-

clin. Ainsi, les hommes ne pourront se dérober à réclat de la vérité, non plus qu'aux ardeurs du soleil, et chacun des sages du siècle sera forcé de s'agenouiller devant le Dieu des chrétiens, en lui disant :

« Votre science est élevée d'une manière merveilleuse au-dessus de moi; elle me surpasse in 4 animent, et je ne pourrai jamais y atteindre.

» Où irai-je pour me dérober à votre esprit?

et où m'enfuirai-je de devant votre face?

« Si je monte dans le ciel, vous y êtes; si je descends dans l'enfer, vous y êtes encore (a).

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