‹ Génie du dix-neuvième siècle: ou Esquisse des progrès de l'esprit humainChapitre 57 sur 88 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Rapports delà religion chrétienne avecla science de la société.

L'esprit du christianisme s'introduit dans la législation de tous les pays, savoir même de ceux où la foi, à demi éteinte sous les tempêtes politiques, aie plus de peine à se ranimer. Partout la liberté de la défense devant les tribunaux a été mieux garantie, le sort de laccusé adouci par des ménagements plus équitables, l échelle des peines mieux établie, la liberté, la fortune et la vie des citoyens placées sous des sauve gardes plus tuté^ laires. Le principe chrétien de la justice et de l'expiation a été substitué dans la théorie du droit pénal au principe de Futilité : bel hommage rendu aux maximes éternelles des lois canoniques! Plusieurs nations ont effacé de leurs codes la mort civile, dont les conséquences entraînent une violation manifeste des lois de FÉglise; cellesci ont aboli la peine de mort, celles-là ont supprimé, dans le catalogue des peines, la marque et les mutilations corporeUes. Enfin le trafic des noirs a été proscrit par un contrat solennel entre les nations ; et la question délicate et compliquée de Fabolition de Tesdavage est partout agitée. Tous les gouvernements sont préoccupés de la révision des lois qui règlent le sort des prisonniers; mais la reUgion seule peut faire descendre un Dieu de miséricorde dans une âme souillée par le crime: seule, elle bénira la solitude des

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cachots. Pressée par le remords de monter vers un horizon inconnu, Fâme emprunte des ailes au crime lui-même. Dans ce silence épouvantable et perpétuel qui Tenvironne, elle entend de bien loin je ne sais quelle voix divine; n'ayant plus d'aqtre réalité que le souvenir, elle se trouve amenée peu à peu en présence d'un nouveau juge qu'elle ne connaissait pas. Que dans ce moment la religion chrétienne se présente et lui dise : «Tu invoques l'oubli, mais je te promets le pardon ; tu veux perdre le souvenir, je t'apporte l'-espérance ; l'ennui te dévore, grâce à moi tu te fuiras en Dieu; dégradé aux yeux des hommes, tu te relèveras devant ton créateur! « L'âme la plus grossière etlaplus criminelle comprendra quelque chose à ce céleste langage, et le châtiment de la loi tournera en discipline religieuse.

De nos jours on a exalté le bien-être matériel comme le but de la vie humaine; le culte des richesses a été prêché sous les formes rigoureuses de la science 7 on a célébré dans le travail non le principe de la vertu, mais le moyen d'atteindre à la jouissance. On a été plus loin : puisque la volupté, a-t-on dit, naît du besoin, l'homme aura d'autant plus de chances d'être heureux qu'il aura plus de désirs, et le vrai but de l'économie politique est d'exciter sans cesse l'homme au travail par l'attrait de plus en plus vif du plaisir.

Ce n'est pas ainsi que le christianisme nous fait envisager fa destinée humaine: il n'érige pas le travail en loi primitive, mais le représente comme une dure nécessité, signe de la condamnation prononcée contre la race humaine ; il ne voit pas dans la richesse la faculté de multiplier nos . jouissances, mais l'obligation de soulager le mal- Jieur des autres. Loin d'enseigner à Thomme à

rechercher et à étendre les satisfactions des sens, il lui apprend à modérer ses désirs et à placer la vraie félicité au-dessus du bien-être du corps.

Il était naturel que deux doctrines si contraires se condamnassent mutuellement. Aussi» tandis que rÉvangile résiste aux maximes abusives des économistes modernes, ceux-ci, de leur côté, accusent la loi chrétienne d'une rigueur funeste aux progrès de Findustrie et de la civilisation. Mais en toute chose le christianisme permet Tusage et ne réprouve que Tahus : puisqu'il impose le travail comme une loi, il ne saurait contrarier Findustrie humaine. Dès qu'il recommande la charité aux riches, il encourage la production. En un mot, il fait un-devoir aux gouvernements « de rendre la vie plus commode et les peuples plus heureux (a); » c'est assez dire qu'il permet les douceurs que les invention s de Fart procurent aux sociétés.

Quelques économistes ont cru découvrir un moyen de supprimer la pauvreté dans les États modernes, et ce moyen consiste à cesser de la secourir. Ils ont proscrit la charité comme un encouragement à la paresse et une récompense pour l'oisiveté. Selon eux, chaque individu doit se suffire à lui-même , et Findigence est toujours Fexpiation d'une faute que la société ne doit pas se charger de réparer.

Le christianisme repousse de toute sonautorité des maximes aussi barbares. Il demande Faccord du travail et de la charité; il exige que Foisiveté accompagnée de forces soit réprimée, mais sans ôter à la plus belle vertu, que la loi divine ait imposée aux hommes, Foccasion de s'exercer libre-

(a) Bossuet.

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ment; il livre à la sévérité de la loi les mendiants valides et vicieux, et confie à la pitié du riche les pauvres à qui le malheur a tout ravi, excepté rhonnéteté.

La gloire de cette religion sera d enseigner aux sociétés modernes» les vrais principes de la lé* gislation applicable aux prisonniers et aux in* aigents. Déjà elle a fait entendre sa voix dans l'expression des vœux formés par des hommes dont la raison, guidée par la foi, était digne de lui servir d'oracle. Ceux-ci voient dans l'agriculture le genre de travail qu'il conviendrait d'accorder aux condamnés qui , après avoir acquitté leur dette envers la justice , invoqueraient le moyen de gagner honnêtement leur subsistance, et qu'il faudrait imposer aux mendiants vagabonds qui , assez forts pour travailler , .vivent aux frais de la miséricorde abusée. Ils ont donc proposé d'ouvrir ici au repentir, là à la paresse , de vastes établissements sur des fonds de terre incultes.

On mettrait ainsi en valeur les bons sentiments des uns, la vigueur des autres, le travail de tous. Cette idée sublime, que pouvait seul inspirer le génie du christianisme , a été réalisée dans plusieurs États de l'Europe. Des colonies agricoles y ont été fondées, avec succès, pour la réhabilitation du crime et la punition de la mendicité.

Les progrès du commerce et de la navigation contribuent dans les vues secrètes de la Providence à la diffusion générale des lumières du christianisme : la vapeur n'a été découverte que pour servir de véhicule à la vérité. La science se dit à elle-même : «Je changerai la face du monde; le secret de la nature est à moi. » Oui , l'univers sera changé ; mais la raison superbe n'a d'autre grandeur que de travailler pour le compte de

r Évangile. Si toutes les distances sont abrégées , sirhomme communique aux agents qui le transportent d^un bout de 1 univers à l'autre la célérité de la pensée et la vitesse de Tespérance ; si tous les peuples de la terre échangent entre eu^, dans leurs continuels rapports, non-seulement les productions de leur sol , mais encore leurs coutumeset leurs opinions , ne prévoit-on pas , comme un effet de la fusion universelle, lafpréparation à cette grande unité que le genre humain doit consommer par la foi? Il faut quela parole dévie soit annoncée à toute créature|: or, il n'est rien qui ne s'achemine sur la face du monde versTaccomplissement de cette sublime parole.

Lorsque Dieu voulut préparer la terre-à Tavènement de son fils, il rassembla le monde sous la loi romaine. L'Eglise naissante avait besoin, pour prendre racine , de ce mélange de tous les peuples dans Tobéissance à une même domination. Une fois les germes de la parole semés aux quatre vents du ciel, le lien brutal de la servitude qui unissait tant de nations se rompit , comme trop usé, au gré delà Providence ; la ruine de l'ancien monde était déclarée : tout se mêla de nouveau ; le souffle de vie passa sur d'effroyables ruines pour les rendre fécondes; des semences di; christianisme sortit le monde moderne.

Aujourd'hui le commerce semble avoir pour mission d'opérer, en place de la guerre , la jnouvelle unité de l'univers. Les peuples ne se joindraient plus sous le niveau de la servitude guerrière, mais seraient doucement unis par l'industrie et la civilisation.

La Méditerranée n^est pas seulement destinée à joindre , sous le rapport commercial , l'Europe avec l'Afrique et l'Asie; elle portera les trésors de

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\^ ^iei|ce et de la foi chrétienne vers TOrient^ longé encore dans les grossières erreurs de rislamisme ou dans les ténèbres de Tidolàtrie. La religion catholique reparait à Tombredu drapeau français sur' les rivages qui ont vu fleurir la célèbre église de Garthage; sa lumière se lèvera sur les pays qui bordent la mer Ropge , redevenue le passage au commerce de Tlnde. La foi chrétienne pourra forcer Tislamisme dans son centre jusque* là leplus inviolable,jeveuxdire{dansson berceau. Ce ne sera pas en vain que la foi de l'Europe passera et repassera sans cesse dans le voisinase de La Mecque. Cernée au nord par la croix arborée dans FAlgérie, et à Touest par le commerce de la mer Rouge et par les croyances chrétiennes de TAbyssinie, qui est peut-être appelée à d'importantes destinées pour le salut des habitants du centre de cette partie du monde , l'Afrique sera encore menacée au sud par les progrès toujours croissants des colonies européennes fondées au cap de Bonne-Espérance.

L'empire Ottoman, pressé dans sa partie européenne entre la Méditerranée et la mer Noire, na pourra résister aux idées et aux lumières qui lui arrivent par le Bosphore, par la Grèce et le Danube. Ses fréquentes relations avec la Russie l'exposent, sur son littoral asiatique, à une lutte de plus en plus menaçante avec la civilisation chrétienne ; et le plus grand péril que doive redouter peut-être l'islamisme des Turcs est cette cupidité humaine qui rentre, sans le savoir, dans Tordre universel.

La Perse, située entre la mer Caspienne et le golfe Persique , recevra, de ces deux côtés, les coutumes et les intérêts qui s'y donneront rendezvous et s'y disputeront les j)rofits du commerce

et Tascendant de la civilisation. Les Anglais , maîtres de Flnde, commencent à ne plus redouter d'afEaiblir leur autorité en laissant prêcher I'£- Tangile à tant de millions 4*infortunés qui vivent dans Tignorance du vrai Dieu. Ils ont reconnu que la propagation de la foi dans ces vastes contrées n'oflensait que les brahmes, prêtres des faux dieux qu'on y encense, mais que leur domination sur ces peuples gagnait à remplacer une sujétion aveugle et grossière par la soumission plus noble et plus durable des esprits.

Les barrières qui ont si longtemps défendu Faccès de la Chine se laissent surmonter, et le moment n*est peut-être pas éloigné où le courant des arts et des idées de l'Europe débordera sur cette vaste portion de FAsie.

Nous avons montré qu'il s'était formé dans la mer Pacifique un monde, rejeton de la vieille Europe; ajoutons qae les deux Amériques sont chrétiennes.

Dans cet état du monde, Fétonnante rapidité des communications qu'établissent entre toutes les parties de Funivers le commerce et la navigation doit être rapportée à un dessein particulier de la Providence, pour tout chrétien persuadé que la loi dernière de ce monde est la connaissance de plus en plus générale des lumières qui importent au salut des hommes.

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