‹ Génie du dix-neuvième siècle: ou Esquisse des progrès de l'esprit humainChapitre 69 sur 88 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

(5)L'uri des plus beaux monuments historiques qu'ait vus paraître l'Angleterre est, sans contredit, 1 histoire de ce pays par John Liugard. La profondeur de ses recherches, son immense savoir, ses patientes investigations, qui semblent appartenir à un autre âge, lui ont permis d'éclaircir une époque sur les événements et les mœurs de laquelle ses devanciers, et Hume entre autres, n'avaient jeté qu'une vague et insuffisante lumière : ainsi il a traité, avec une science admirable, de l'établissement des Saxons dans la Grande-Bretagne après le départ des Romains, de l'invasion des Danois, et de toute la période comprise entre leur descente en Angleterre et la conquête de ce pays par les Normands. Il lui était impossible de conserver sur ses prédécesseurs un avantage du même genre, dans l'histoire de temps moins reculés et mieux connus; cependant son attachement à la foi catholique, son zèle à la venger des calomnies de l'impiété ou des bévues de l'ignorance, l'élévation que l'esprit du christianisme

communique toujours au talent, Font amené à changer, sinon la nature des faits, du moins celle des impressions que les faits produisent. Des incidents auxquels a autres historiens n'attachaient qu'une médiocre importance ont été rétablis par lui dans leur grandeur; il voit émaner de la foi beaucoup de choses que le scepticisme ne sait attribuer qu'aux passions ou à la fortune. Son style est grave, clair, assez orné : on pourrait souhaiter qu il eut plus de mouvement, mais il y a dans la vérité une secrète chaleur qui soutient Técrivain par qui elle est honorée.

L'époque si supérieurement traitée par cet historien dans ses premiers volumes a été Fobjet de deux ouvrages qui renferment une érudition remarquable : je veux parler de la Calédonie^ par George Chalmers, et de . V Histoire des Jnglo- SaxonSj par Sharon ïurner.

\^ Histoire de la guerre de la Péninsule et V Histoire du Brésil, par Robert Southey, sont deux ouvrages qui ont pris un rang très-élevé dans la littérature moderne de l'Angleterre. Dans le premier, Southey trace une peinture vraiment épique des combats dont FÈspagne fut le théâtre, lorsque ses enfants, décidés à ne pas plier sous la loi de Napoléon, poussèrent le cri de l'indépendance nationale. On sait que les Anglais, plutôt ennemis de la France qu'amis des Espagnols, répondirent à ce signal et vinrent les aidera recouvrer la liberté : tel est le sujet traité par Southey. A la richesse du style, à la connaissance des traditions populaires, à la beauté des descriptions, au feu de l'imagination qui colore des scènes de guerre, on reconnaît un poëte; mais le manque de précision dans le récit des opérations militaires, u n plan trop systématique pour retracer

Hfi APKNMCflS.

la mobilité des événements, et des considérations «ouyent hasardées sur des yolontés et des passions aussi changeantes et aussi diverses, voilà ce qu'on a trouvé à reprendre dans cet ouvrage : c'était reprocher à Tau teurd avoir écrit la guerre, sans l'avoir faite, h' Histoire duBrésil se distingue par la science et Foriginalité. Les mœurs des hordes sauvages qui occupaient primitivement celte partie de l'Amérique, et la lutte cju'ils soutinrent contre les conquérants, sontdépemteft par Southey avec une rare sagacité, une chaleur constante, une élévation qui touche souvent au génie.

l^Histoire de Laurent de Médicis et celle de Léon X, par William Roscoe, ont placé leur auteur au rang des bons historiens modernes. On trouve dans ces deux productions une étude sinon complète, du moins approfondie, du xv« et du XVI* siècle. Le jugement de l'auteur est droit et candide, son goût nn et délicat, son style animé d'une douce chaleur et soutenu par une dignité élégante. Ces qualités brillent surtout dans V Histoire de Léon X : l'auteur veut oublier qu'il est protestant ; cette impartialité révèle un noble caractère.

Rien n'est plus attachant ni plus instructif que V Histoire de Perse due à la plume de John Malcom. Sa longue résidence dans l'Inde lui avait procuré les moyens de rassembler les données les plus correctes sur les mœurs, les usages et la religion du peuple persan : il a su profiter avec un vrai talent de ces circonstances favorables. Ij^ Histoire de tinde centralcy par le même auteur, n'est pas inférieure à celle dont nous venons de parler, et sera toujours consultée, avec fruit par les hommes qui veulent connaître TO-* rient.

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James Mackintosh a laissé, en mouraDt, un beau fragment d'une Histoire dJngieterre, que sa participation aux affaires publiques ne lui avait pas permis d^achever*

L'imagination de Walter Scott était trop inventive pour se plier au genre sévère de Tbistoire : ses deux tentatives les plus sérieuses, dans ce domaine, ont abouti à la f^ie de Napoléon et à \ Histoire d'Ecosse, deux ouvrages qui, loin d'illustrer leur auteur, ont eu besoin de son nom pour n'être pas oubliés. Le meilleur titre de ce grand romancier, dans le genre historique, est une autre Histoire d'Ecosse^ destinée à l'instruction ou plutôt à Famusement de la jeunesse. Dans cette production, qui tient de la chronique, le génie de Scott se déploie avec une grâce , une fraîcheur et un coloris dignes de sa gloire et en harmonie avec la saison poétique de la vie dans ses lecteurs présumés.

J'ai dit que V Histoire de la Péninsule , par Robert Southey , péchait contre l'exactitude des détails mihtaire : le colonel Napier s'est chargé de prouver que ce regret était fondé, en publiant son Histoire de la guerre de six ans. Pour être exact, il ne lui fallait que de la mémoire : dans les combats qu'il devait décrire , il avait signalé son courage; mais un avantage qu'il a eu sur Southey , c'est que cejui-ci, en se montrant écrivain habile , n'a pu se rendre savant tacticien , tandis que le colonel Napier , en le surpassant dans la science delaguerre, l'a au moins égalé dans l'art d'écrire. Son ouvrage a étonné tous ceux qui n'y cherchaient que les souvenirs d'un brave soldat : ils Ïont trouvé le mérite de la composition, la soliité des vues ^ l'appréciation fine des causes laorales et la concision vigoureuse du style,

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réunis à la connaissance des hommes, des lieux et des choses. Ge livre serait un chef-d'œuvre si Fauteur s'était montré plus juste envers le peuple espagnol, dont il méconnaît souvent la résignation sublime etThéroïque orgueil.

Le nom de Henry Hallam , auteur de YEtat de tEurope au moyen-âge et de ï Histoire constitutionnelle de r Angleterre^ est maintenant connue de tous ceux qui s occupent d'histoire, de législation, ou de politique. Le premier de ces deux ouvrages présente le monde moderne croissant sur une terre engraissée par les cendres de Tempire Romain ; le second est le tableau du laborieux enfantement des libertés nationales de FAngleterre.

La biographie est une branche de Thistoire, qui a été cultivée en Angleterre avec plus d'émulation et de succès qu en tout autre pays de l'Europe. Nous citerons, comme les auteurs les plus renommés dans ce genre : Isaac d'Israeli, qui a composé plusieurs Vies de gens de lettres; William Hayley, auteur des Vies de Romney et de Cooper; William Godwm, à qui l'on doit celle de Choucer; Robert Southey, pour qui le plus beau titre à la gloire est la Vie de Nelson; Walter-Scott, qui s'est complu à écrire les Vies des principaux romanciers et celles de Dryden et de Swift ; Thomas Moore, auteur des Vies de Sheridan et de lord Byron; enfin Lockart, qui vient depublier la biographie de Walter Scott.

L'Allemagne occupe, au xix* siècle, une belle place dans le genre historique. Le nom de Jean de Mûller, auteur de V Histoire de la Confédération suissCy est consacré depuis longtemps par les suffrages de l'Em'ope : il suffit de rappeler qu'on lui a décerné le glorieux titre du Thucydide -mO'-

ieme. Son Histoire universelle, que la mort ne lui permit pas d^achever, est le monument d'une vaste lecture et de Tesprit le plus appliqué et le plus patient. Le professeur Heeren a publié, en 1809 , un manuel historique du système politique des Etats de r Europe et de leurs colonies^ depuis la découverte des deux Indes. Cet ouvrage n offre qu une récapitulation sommaire des événements; mais on ne saurait s^en passer, soit qu'on veuille étudier Fhistoire ou l'écrire.

Ueeren a composé un plus grand ouvrage, intitulé De la politique et au commerce despeuples de [antiquité : le véritable objet de ce livre est de rechercher quelles étaient les constitutions politiques et les relations commerciales des peuples qui florissaient dans Tépoque antérieure à Alexandre. Ces nations qui habitaient les trois parties de Tancien continent y sont Tobjet de trois divisions ; la quatrième partie est consacrée àTépoque macédonico-romaine, qui complète les recherches de Fauteur. Ce beau travail , publié dans un temps où la science des antiquités se bornait encore à la simple étude des langues, a répandu une vive lumière sur Tancienne civilisation du genre humain , sur la variété des gouvernements propres à ces peuples disséminés sur la face de la terre, et sur la politique et le commerce du monde, alors que les nations, conservant une existence isolée et originale , n'avaient entre elles aucune ressemblance par l'industrie, les mœurs, la religion.

L'un des plus savants orientalistes de ce siècle, M. de Hammer, a terminé récemment son Histoire de t empire Ottoman y qu'on ne saurait lire sans admirerla prodigieuse érudition de l'auteur et l'incroyable patience qu'a exigée le rassemblç-

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ment de tant d^nfonnations précieuses. Cet ou- Trage émtnent serait à Fabri de tout reproche, si la beauté de Tordonnance répondait à la richesse des matériaux.

U Histoire universelle j de M. Rotteck; les Chroniques de Heidelberg^ publiées par Paul us; VHistoire de la réformation en Allemagncy de Louis Wolttmann ; le Tableau des guerres des Français pendant la Révolution, par M. Posselt , tiennent un rang plus modeste, il est vrai, mais encore trèshonorable, dans lalittérature historiquede FAllemagne. Nous devons compléter cette liste en citant Y Histoire des tribus et des villes de la Grèce, par M. Miiller de Gœttingue; V Histoire du dixhuitième siècle, de Schlosser; Y Histoire des princes de la maison de Hohenstauffen, par M. de Raumer, ouvrage qui a dû un succès populaire à la composition pittoresque et à la touche brillante de l'écrivain; Y Histoire des Allemands, par Luden; Y Histoire d'Allemagne, par Pfister; Y Histoire d Italie, par Léo, et enfin Y Histoire des Pontifes romains dans les xvp et xviv siècles, par M. Léopold Ranke. La réputation de ce dernier ouvrage, dont la publication est très-récente, est due à là haute justice rendue par Técrivain protestant ail gouvernement pontifical. L'introduction renferme cette phrase singulière : « Dans les mœurs, dans la littérature, il y a une vie commune qui, dans les sociétés modernes, a toujours été considérée comme la base essentielle du perfectionnement de l'Eglise et de l'Etat; pour produire cette vie commune , il fallait qu'il vînt un temps où les nations occidentales ne fissent, pour ainsi dire, iqyL^un seul empire temporel-spirituel (a).

(a) Histoire de la Papauté, par M. Ranke, tradaite de Talle-

mattd pav M. Haiber, 1. 1, p. 58.

APPraDicfi. asi

L^illustre aateur de V Histoire de t indépendance américaine^ Charles Boita, que Turin se glorifie d a^oir vu naître et dont les lettres déplorent la perte récente, est regardé sans contestation comnie le premier historien de l'Italie dans ce siècle. Il avait voulu d^abord faire une épopée sur ce mémorable événement de lemancipation du Nouveau-Monde : il en avait même déjà écrit plusieurs chants, lorsqu'il reconnut que la grandeur de la vérité étouffait celle de Part, et que, dans un pareil sujet , Fhistoire se tenait lieu à elle-même de poésie. Il renonça donc à embellir la réalité par la fiction, et crut célébrer assez dignement la naissance d'un grand peuple en se bornant à la raconter (a). Le plus bel éloge qu'on puisse faire de V Histoire de tindépendance de Chimérique, par Botta, c'est de rappeler que cet ouvrage est celui dans lequel la jeunesse américaine apprend à connaître ses aïeux et à aimer son pays.

Un autre ouvrage du même auteur, Y Histoire de f Italie, depuis l'jSgjusgiien 1814, a obtenu un succès constaté par le grand nombre d'éditions qui en ont été faites, et par le grand prix que lui a décerné l'académie délia Crusca, de Florence. Botta a été jugé digne par l'Italie entière de servir de continuation à Guicciardini.

Je dois encore citer dans les sciences historiques les noms des écrivains suivants : Litta, auteur des Familles célèbres italiennes; César Balbo, auteur d'une Histoire d Italie; Hanno, connu par une Histoire de Sardaigne; le chevalier Sauli, à qui l'on doit une Histoire des établisse-

(a) Ce fait digne d'intérêt m'a été rapporté, i> y a qaelqaes anné«8, par Botta lui-même.

35) APPENDIGE.

ments des Génois dans le Levant; Pelopi, qui a raconté la domination des Lombards en Italie. Ces trois derniers auteurs sont Piémontais. Nous ajouterons à cette liste Papi, du duché de Modène, auteur d'une Histoire de la Révolution française; le major Vaccini, quia écrit Y Histoire des campagnes des Italiens en Espagne; Denina, auteur instruit et élégant des Révolutions d'Italie; et enfin le célèbre M icali, Florentin, qui, aussi bon écrivain que savant antiquaire, a enrichi à la fois la littérature et Tarchcologie par V Histoire de ritalie avant la domination romaine*

L'Espagne du xix* siècle ne possède qu'un seul historien digne d'appeler l'attention du reste de TEurope: c'est M. le comte de Toreno, auteur de Y Histoire de la Guerre de Vindépendance en Espagne^ depuis 1 808 jus(/u en 1 8 1 4- L'avantage d'avoir participé aux événements qu'il raconte se décèle dans les moindres détails de cette mémorable insurrection : il la rend aussi vivante pour le lecteur qu'elle le fut pour lui-même; rien de plus clair ni de plus précis que le tableau qu'il trace de la formation des assemblées provinciales, qui , sous le nom de juntes d'armement et de défense^ commencèrent à mettre l'ordre dans la résistance et le concert dans le soulèvement. 11 raconte les travaux de cette assemblée dont il était membre, et qui, réunie à Cadix, pendant que tout le reste de l'Espagne subissait un maître, gardait à la liberté nationale un refuge sur ce banc de sable battu par les flots , et préparait des lois pour l'Espagne, pour le jour où elle serait délivrée de l'étranger. 11 est à regretter que le style de M. de Toreno soit quelquefois diffus; en voulant être complet, il laisse échapper l'unité.

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