‹ Génie du dix-neuvième siècle: ou Esquisse des progrès de l'esprit humainChapitre 70 sur 88 · ROMANS · texte numérisé non relu

ROMANS

(6) Jamais aucun siècle n*a vu paraître autant de romans que le xix® ; ce genre de littérature est cultivé d'un bout de l'Europe à Tautre avec un zèle et une fécondité extraordinaires; les plus beaux génies lui. ont payé leur tribut. Depuis longtemps, grâce à Richardson et à Fieldmg, l'Angleterre tenait le sceptre dans cette branche de littérature, et personne ne croira qu'elle Fa laissé échapper dans un siècle qui a joui des chefs-d'œuvre de Walter Scott. Le roman de mœurs et de caractères , celui qui a pour principal objet d'offrir le tableau des passions ou des travers de l'homme, a été cultivé, sur les traces glorieuses de Richardson, par la plupart des romanciers de la Grande-Bretagne, et, en première ligne, par William Godwin, auteur de Caleb fVilliam et de Mandeville. Le premier de ces ouvrages est une amère et injuste sat:re de toutes les institutions sociales ; les mystères du cœur humain y sont éclairés d'une effrayante lumière. Le style est un impétueux courant d'idées pressées, qui semblent s'y disputer l'espace; quelquefois là phrase de Godwin imite, dans sa sombre et énergique concision, le mouvement des lèvres et l'éclat des yeux, qui, sur la physionomie, laissent deviner ce que n'a pu dire la parole. En résumé , Caleb William est une œuvre de génie.

L^ Homme de sentiment , par Henry Mackenzie, est un petit roman du plus haut mérite. Cette touchante production , aélicat miroir d'une imagination tendre et d'une âme faite pour aimer, a procuré à Tauteur un rang élevé dans la littéra^

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ture anglaise. En effet, la réputation tient surtout à la mesure que le talent donne de lui-même, et qu'il peut fournir en quelques pages comme (laus un grand nombre de volumes.

Simple Histoire, nouvelle par madame Inchbald, appartient à la même école d'où est sortie le pathétique vrai , profond , épuré , qui brille dans les romans de Mackenzie.

Madame d'Arblay, dans Evelina et dans quel* q\ies autres productions, avait fait preuve d'un goût très-fin et d'un rare talent pour dessiner les portraits ; madame E. Hamilton , miss Ferrier, miss Jane Porter et sa sœur Anna Maria se distinguent par des qualités du même genre.

Miss Edgeworth a imprimé un caractère particulier au roman de mœurs ; elle en a fait une ingénieuse école de philosophie morale et un cours d'éducation pour l'esprit et le cœur de la jeuiiesse. Ses Contes moraux , ses Contes populaires ^ ses Contes de la Vie élégante^ son roman intitulé Ifélène; enfin toutes les productions de cette

Flume noble et féconde ornent de chastes fleurs enseignement de la vertu , et fout aimer le bieçi en captivant l'imagination.

Hannah More, en voulant s'élever jusqu'à la religion, n'avait pas aussi bien réussi. Le mélange du sacré et du profane ne sert ni la vérité ni le bon goût. Veut-on prêcher? le langage de la fiction vous trahit. Aspire-t-an à plaire ? l'austérité des idées effarouche les Çrâces. Cependant on ne saurait refuser l'hommage de son admiration et de son respect au zèle et au talent avec lesquels Hannah More ne cessa d'enchaîner les Muses au joug céleste de la parole divine.

On ne peut mieux célébrer Walter Scott, créa-

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teur du roman historique, qu'en disant qu'on s afflige,après l'avoir lu, de n'avoir plusàle lire. |8tt gloire, aux yeux des amis de la morale, est surtout de n'avoir jamais écrit une ligne dont la pudeur ait à prendre ombrage , et d'avoir dérobé un si grand nombre d'heures dans la vie de tant de millions d'hommes à la pensée du mal.

L'Irlande se glorifie d'avoir produit un romancier qu'elle a surnommé son Walter Scott : c'est R. C. Maturin. On ne peut nier que les productions de cet écrivain ne brillent par une vive originalité, un vigoureux dessin de caractères, un dialogue habile et bien coupé; mais il manque du goût nécessaire pour mettre en ordre et en lamière les ressources de son talent. Sa composition est confuse, inégale, désordonnée : les hardiesses de son imagination dégénèrent souvent en extravagance. Les deux romans de Maturin qui ont obtenu le plus de succès sont intitulés, Tun les Femmes, lautre Melmoth,

Au même pays appartient lady Morgan, auteur de plusieurs romans dans lesquels se fait remarquer un esprit fin, prompt, fertile en traits heureux qui n'échappent habituellement qu'aux écrivains français. Son meilleur roman est la Novice de Saint-Dominick,

Nous devons mentionner aussi avec beaucoup de distinction, Marie Mitford, qui peint dans ses romans les scènes e^ les mœurs de la vie champêtre; Théodore Hook, qui s'attache , au contraire , à représenter les passions et les travers des grandes villes ; James Hoog , qui colore le monde entier d'une lumière idéale, et qu'on pourrait nommer le TzecA: de l'Angleterre; Horace Smith, qui cherche à imiter tous les romanciers , et semble se servir de son prodigieux talent

pour se moquer d'eux, du public et de lui-même ; Dickens dont la réputation grandit tous les jours, grâce à sa verve inépuisable et à ses divertissants tableaux de la vie populaire; lady C. Bury, lady Blessington et Lister , qui retracent les mœurs élégantes, les travers et les passionsdugrandmonde; etenfînEd. Lytton Bulwer, prince des romanciers actuels de la Grande- Bretagne, à qui la nature aurait dû accorder un génie plus inventif et une force plus dramatique, si elle eût voulu nous consoler de la perte de Walter Scott.

Trois écrivains ont excellé, particulièrement en Allemagne , dans le genre du roman : Tieck , Steffens et Spindler. Le monde est peint avec une imagination naïve, une touche fraîche, une ironie fine et déliée dans les romans et les nouvelles de Tieck ; Sternbald et la Vie de poète sont deux productions suffisantes pour ne laisser jamais périr son nom dans Fadmiration de ses compatriotes.

Steffens, né en Norwège, a puise la plupart de ses sujets dans l'histoire et les mœurs de son pays. Il abuse de la beauté de son imagination; mais on trouve dans ses écrits un trésor d'observations morales et de peintures qui relèvent de la plus haute poésie.

Spindler, imitateur de Waltei- Scott, a importé en Allemagne le roman historique. Son imagination est riche, son style souple et brillant, sa verve féconde et impétueuse; mais il se complaît dans les peintures du vice : la société réelle est un idéal auprès du monde abject dont sa fantaisie compose les images. Jeune encore, il a besoin de compléter et de mûrir son talent.

Les romanciers qui sont, après ces trois chefs

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d'école, en possession de la faveur du public allemandl sont, pour la nouvelle et le conte, Zschokke, Kind Houwald, Lamotte-Fouqué, etc.; pour le roman domestique : Kœhler, Ë. Wagner, Rocblitz ; pour le roman historique : Wilibald Bronikowsky, F. Laun, etc.

M^^ de Staël compare, dans son livre sur TAllemagne, les productions de Jean-Paul aux sons de Tbarmonie qui ravissent dabord et font mal au bout de quelques instants. Ses compatriotes le placent à côté de Sterne et d'Addison. Peut-être la comparaison la plus applicable à son style original et désordonné, qui franchit par sauts et par bonds l'empire des idées, devrait-elle être empruntée à Fimage de ces chevaux d'Homère qui parcouraient en trois pas l'espace des airs.

Les Dernières lettres de Jacobo Ortis, par Foscolo Ugo jouissent en Italie d'une grande réputisn. Ce roman a quelque ressemblance avec celui de Werther par le célèbre Goethe. L'auteur y peint aussi le vague désespoir qui se mêle dans une âme ardente et fière au feu d'un coupable amour, mais il réunit au tableau de la passion des considérations politiques que l'auteur de Werther a sagement évitées.

L'un des plus beaux romans qu'ait vus paraître le xix^ siècle est celui des Fiancés , dû à la plume de Manzoni. La description d'une peste à Milan y forme un morceau achevé où le drame et l'histoire, le roman et la poésie se confondent avec une vérité, une énergie et un pathétique, audessus de toute louange. Le style des Fiancés^ envisagé sous le rapport de l'art avec lequel est maniée la langue italienne, est, de la part des compatriotes de Fauteur , Fôbjet d^une admiration universelle.

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Varèse s'est exercé avec succès dans le roman historique: le plus Intéressant de ses ouvrages est Sibula OdaUta , épisode des guerres d'Italie à la fin du XV* siècle.

Dans la même carrière s'est distingué Rosiai , auteur de Luisa Sirozzi^ histoire du wv siècle , et de la Nonne de Monza^ histoire du xvii*^.

Les romans de mesdames Gottin, de Genlis et de Souza ont joui d'une assez grande réputation dans les premières année de ce siècle; mais« Corinne^ de M™* de Staël, doit être citée comme la production la plus éminente qui ait paru^ vers le même temps, clans cette branche de littérature: l'Italie revit tout entière avec son beau ciel , ses orangers en pleine terre , ses parfums , ses volcans , ses ruines, dans cette brillante composition, dont l'héroïne est, sous un nom fictif, l'auteur lui-même.

Parmi les romanciers de nos jours, MM. V, Hugo et Alfred de Vigny tiennent le premier mng. Notre-Dame de Pam, par M. Hugo, renferme des pages étincelan tes d'imagination ; les cloches de rantique cathédrale, quand lepoëteles met en branle, y rendent une harmonie qui captive les oreilles de la muse elle-même : c'est un vrai monument de style et une belle œuvre d'archéologie que la description du vieux Paris. Mais plusieursscènesdece roman blessent la décence, offensent la vérité et révoltent le bon goût.

Cinq-Mars y par M. de Vigny , est le meilleur roman que nous possédions dans le système de Walter Scott. Les mœurs du temps de Louis Xlfl y sont reproduites avec talent; la composition en est habilement tissue , et l'histoire y prête Èine certaine grandeur aux jeux de la fiction.

Les contes et nouvelles de M. de Balzac sont une

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rej[iroduction trop fidèle des mœurs de ce siècle, dans leurs caractères les plus frivoles^ les plus mondains, quelquefois même les plus licencieux. 11 peint avec finesse et talent ces passions désordonnées qui usent la vie de cette société qui vit comme si elle ne devait jamais mourir. Il est d'autres noms célèbres que nous aimerions à citer, s'ils ne rappelaient un abus du talent tellement funeste à la morale, que dans Timpossibilité de ne pas les louer sous le rapport du talent , nous avons préféré les faire célébrer et condamner à la fois par notre silence.

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