‹ Génie et métierChapitre 12 sur 64 · TRAGÉDIE CHRÉTIENNE DE PIERRE CORNEILLE · texte numérisé non relu

TRAGÉDIE CHRÉTIENNE DE PIERRE CORNEILLE

Soit par un recul du temps, soit par l'effet d'une vénération traditionnelle et obligatoire, qui a tué la tragédie lentement, mais sûrement, beaucoup plus sûrement même que n'aurait pu faire, à lui tout seul, le drame romantique, il se produit à l'égard des chefs-d'œuvre classiques, et en particulier de Pofyeucte, un effet de mirage, une illusion d'optique singulière. Pohjeucle ne nous apparaît plus, depuis bien des années déjà, comme une pièce de théâtre destinée, en son principe, à tenir l'affiche, à attirer le public, à être jouée par des comédiens, sous la clarté du lustre ou à la lueur des chandelles, en grand

i. Conférence de TOdéon.

danger d'ailleurs d'être chutée, si elle ne plaît point, mais comme quelque chose de très respectable et de très ancien, quelque relique de marbre, un monument de littérature enfin, éternel et presque inaccessible, tout à fait en dehors des vicissitudes du théâtre et des conditions matérielles dont il vit. Vousmêmes, qui venez entendre Polyeucte, vous y venez avec dévotion, ainsi qu'à un religieux office, mais sans une curiosité excessive, la tête pleine des vers qui chantent dans votre mémoire, mais sans inquiétude excessive pour les émotions que vous y pourrez éprouver. Ce n'est plus pour nous du théâtre : c'est de la littérature, infiniment vénérable et un peu démodée. Et pourtant, demandez son opinion à l'artiste chargé d'interpréter le personnage devant vous, et qui, en ce moment peut-être, derrière la toile de fond repasse ses couplets avec quelque appréhension sans doute, et en revoit tous les effets, il vous dira que le rôle est difficile, mais admirable, que la pièce est bien faite, prestigieusement faite, et que notre illusion, que je viens de vous décrire, est une vérité absurde; et il aura raison, cent fois raison contre toute la critique, qui depuis Voltaire a. trop négligé de s'en souvenir.

Aussi qn'arrive-t-il? — Qu'à force d'avoir entendu, dès le collège, l'expression enthousiaste et uniforme d'une admiration officielle (Corneille, génie merveilleux, mais génie inégal, inconscient, etc., j'en passe), à force d'avoir appris par cœur des tirades de la grande scène de Pauline avec des chapitres d'études exclamatives sur ces tirades, vous n'avez conservé, au fond de vous-mêmes, qu'une estime un

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peu passive et ennuyée de ces beautés qui sont belles depuis si longtemps et quotidiennement.

11 arrive aussi, qu'en dehors de l'Ecole, la critique, désireuse de rajeunir ces chefs-d'œuvre, y trouve des beautés où l'auteur sans doute ne songeait point, s*exerce sur chacun des rôles à en renouveler l'intelligence et l'interprétation par des exégèses toutes personnelles, d'ailleurs contradictoires, et qui varient avec le goût de l'époque et de l'écrivain. Il arrive que la pièce, dont le principal mérite (le plus nécessaire au théâtre) est la clarté, en a été obscurcie, offusquée d'autant, et qu'on l'a défigurée souvent, sous prétexte de la rajeunir. Je ne parle point de ceux qui, comme Voltaire, la criblent d'épigrammes, pensant la commenter.

De I'olyeucte la belle àme Aurait faiblement attendri.

Et les vers chrétiens qu'il déclame Seraient tombés dans le décri, N'eût été l'amour de sa femme Pour le païen, son favori...

Les vers ne sont pas bons; la plaisanterie n'est pas des plus fines : madrigal de confrère. Encore est-il certain qu'à force de remuer et de retourner ces chefs-d'œuvre dramatiques dans le livre, la critique purement littéraire en a souvent troublé le sens ou faussé les effets.

Il arrive enfin qu'avec une foi sincère, et beaucoup de belle humeur , on tâche à moderniser Pohjeucte en y mettant une part d'actualité un peu frivole, nos vues et nos idées, nos préjugés et nos

caprices du jour, suivant une méthode qui étonnerait, je pense, et chagrinerait un peu Corneille, s'il voyait sa pièce ainsi commentée et rafraîchie. J'accorde que le raisonnement, qui y préside, est spécieux. Il revient à peu près à ceci : « Puisque le public ne va plus à la tragédie, il faut que la tragédie vienne à lui; puisqu'il tient ces beautés de théâtre pour littérature figée et cristallisée, il faut lui faire paraître par une transposition plaisante que des beautés de cet ordre sont de tous les temps, comme les Polyeucles de toutes les époques, et les Félix de tous les régimes; que les fanatiques n'ont point disparu du monde; que si la religion n'en compte plus guère, il se rencontre encore des néophytes déchaînés, non plus à la Madeleine, mais dans le temple législatif d'en face, et qu'il suffisait, quelques mois en çà, de traverser la place Beauveau pour y coudoyer Félix, fraîchement débarqué du chef-lieu qu'il administre, inquiet, soucieux, hésitant parfois, et prenant le vent. Enfin il convient de lui bien faire voir que l'œuvre, ainsi entendue, reprend comme une vie et une sève nouvelles, et qu'elle est vraie de toute vérité. » Et je dis que le procédé est dangereux, parce qu'il n'y a point de mesure dans ce désir de plaire, et qu'une fois cette concession faite, il n'est point de limite sûre, et qu'il est dangereux de ravaler les héros de Corneille à notre taille, tandis qu'il y aurait profit à nous hausser vers eux. Qui ne voit que Poh/eucte transplanté dans la politique, par exemple, n'est plus Polycucte : ce n'est qu'un interpellateur agité, devenu l'un des originaux de ce temps, et qui prend la tribune d'assaut toutes les fois

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que la Chambre lui crie : « assez! » et réclame l'ordre du jour?

11 y a peut-être une façon plus simple de rajeunir une tragédie, qui est de secouer l'illusion, dont je parlais tout à l'heure, de prendre la pièce à sa naissance et de voir comment elle a été faite. Polyeucte est un chef-d'œuvre, cela est vrai. Mais jamais chef-d'œuvre ne courut davantage le danger de tomber à plat : les précédents, l'opinion, le préjugé, tout lui était contraire. Et Polyeucte triompha malgré tout, parce que c'était de l'auteur l'ouvrage le mieux fait, le plus conforme à son système dramatique, si vigoureux et si puissant. Là-dessus nous avons l'avis de Corneille lui-même, qui écrit à seize années de distance : « A mon gré, je n'ai point fait de pièce, où l'ordre du théâtre soit plus beau, et l'enchaînement des scènes mieux ménagé ». Croyons-le sur parole : car ce n'était pas trop d'une exécution habile pour sauver l'audace de la conception.

Telle est précisément l'étude qu'il me plairait de faire devant vous. J'ai dessein d'appliquer, une bonne fois, à une tragédie comme Polyeucte, la critique purement dramatique. Je veux suivre l'auteur depuis sa première conception d'une pièce, dont le sujet fut hardi et délicat plus qu'aucun autre, à travers les préoccupations, soucis, précautions, habiletés qu'il dut déployer dans l'exécution. Qu'il me soit permis de m'improviser critique dramatique en 1040, critique éclairé sur les nouveaux moyens du thécàtre, qu'avait en partie inventés M. Corneille, sur ce qu'il nommait « les préceptes de l'art », et ce que nous appelons aujourd'hui « le métier », Mon objet est de vous con-

vaincre, à propos de Polyeucte (et je ne pense pas qu'aucune tragédie s'y prête davantage), que dans ce chef-d'œuvre d'un art, qu'on voudrait aujourd'hui déposséder de ses ressources matérielles et lentement acquises, ce fut assurément le métier qui ce jour-là fit accepter le génie.

Oui, l'idée de la pièce était hardie, et presque téméraire : Polyeucte, martyr, trayédxe chrétienne. Ainsi Corneille, qui jusqu'ici avait emprunté ses sujets à l'Espagne et à Rome, revenait d'un brusque saut à l'enfance de notre théâtre, à ces mystères dès longtemps répudiés et oubliés, à un genre dont à peu près rien n'avait survécu. « Chose remarquable, a dit Sainte-Beuve, ce genre n'avait rien laissé de distinct, et qui ressemblât de loin à une œuvre individuelle, ne fût-ce qu'à un accident particulier de talent. Tandis que les moralités ou farces, également rejetées à cette époque du xvie siècle, laissaient du moins le souvenir vivant de quelques œuvres, de l'une au moins (et celle-là immortelle), V Avocat Pathelin, les mystères n'avaient à offrir dans leur masse aucun échantillon pareil, aucune trace singulière qui de loin eût nom '. » Plus tard, les rares essais de tragédie sacrée s'étaient produits à la cour ou dans les collèges; l'héritage des confrères

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