D'Aubignac
sein de l'Église comme dans le monde, il y avait décidément là un préjugé tenace, qu'on n'affrontait point sans risque. Il semblait donc que la curieuse érudition de Corneille se fût aventurée, cette fois, en un choix fâcheux. J'ajoute qu'il en dut avoir le sentiment, même après qu'il eut écrit la pièce, pendant cette fameuse lecture qu'il fît « en visite » à l'hôtel de Rambouillet.
Plusieurs ont profité de l'anecdote pour décocher, à distance, un dernier trait à la mémoire des Précieuses. Que dis-je? Des pécores, dignes d'entendre et d'admirer les sermons et les sonnets de l'abbé Colin! Des piaffeuses et des pâmeuses, dont l'esprit étroit avait pu craindre pour le succès de Polyeucte et les sublimes beautés de cette œuvre surhumaine! Je ne sais trop, mais j'oserais pourtant croire que ces craintes étaient suffisamment justifiées, et que les Précieuses ne furent point tant bêtes. Elles étaient d'Église, au moins par leurs relations (ce fut, si je ne me trompe, l'évêque Godeau qui porta le jugement le plus sévère). Pourquoi eussent-elles été exemptes du préjugé régnant à l'endroit des pièces sacrées? Elles étaient du monde, d'un monde accoutumé (depuis peu sans doute) à la mesure, à l'ordre, et déjà à l'étiquette, qui est l'ordre réglementé. Peutêtre avait-on senti, à l'hôtel de Rambouillet comme ailleurs, l'idéale conception de l'œuvre, la grandeur de Polyeucle, la gloire de son martyre, les généreuses angoisses de Pauline; et peut-être aussi avait-on le droit, étant du monde, d'en être un peu choqué ou effrayé. Car enfin le temps des martyres était loin; et le moyen, dans un salon tendu de bleu, où la dis-
cipline morale et les grâces réservées triomphaient discrètement, le moyen, dis-je, de ne point récriminer, au tréfond de soi-même, contre la violence d'un néophyte en fureur, et de s'enthousiasmer en cercle, pelotonnées dans des fauteuils moelleux à ressorts doux, pour les sublimes et rudes effets de la Grâce? Et puis, en vérité, cette divine grandeur du sujet ne risquait-elle pas d'écraser le théâtre? L'humaine souffrance de Pauline y faisait-elle une suffisante diversion, à la lecture, comme savait lire Corneille? Car c'était un pauvre lecteur vraiment, et je le vois d'ici, un peu gourd et fruste au milieu de ces gens de cour, dont il avait pris l'accoutumance plutôt que les manières, bredouillant et martelant ces vers si beaux, qu'après les avoir écrits on peut bien dire qu'il était indigne de les lire? Aujourd'hui encore, imaginez Polyeucte récité entre les paravents d'un salon, et dites si, même en dépit d'une admiration consacrée, l'ouvrage ne perdrait pas, étriqué, faute d'espace et d'air?
J'inclinerais donc à croire que les Précieuses firent preuve d'une clairvoyance bienveillante pour leur poète; qu'elles avaient vu tout le danger et la difficulté d'un pareil sujet, n'en ayant pu sentir, dans le privé, toutes les précautions et la prodigieuse dextérité dramatique; qu'elles avaient enfin donné à Corneille un avertissement sensé et point du tout pédant. Par contre une anecdote rapporte que ce fut un acteur, nommé Laroque, qui ranima Corneille découragé, et le décida à porter sa pièce au théâtre. L'anecdote est digne d'être vraie. Le comédien avait saisi, en homme du métier, la beauté du rôle, et d'un coup
d'œil jugé l'habileté scénique et la rouerie de praticien, de dramatiste, dont Corneille s'était mis en frais pour imposer cette idée neuve, ce glorieux ricochet, cet admirable retour aux sujets religieux, œuvre sublime et osée, et qui, comme vous le pouvez voir, n'allait pas toute seule à la scène. Et si j'ai rappelé un peu longuement la lecture de l'hôtel de Rambouillet, c'est que je voulais réhabiliter les Précieuses, ces premières analystes, pour qui notre époque d'analyse est odieusement sévère, et aussi parce que l'occasion étant rare, disent les sages, de louer les femmes de lettres, il la faut toujours saisir avec un grand empressement.
Nous ne sommes pas au bout des périls que courait la pièce. Remarquez que Pohjcucie était aussi contraire aux théories dramatiques qu'aux préjugés mondains. Ces sujets sacrés ne vont pas sans quelque personnage d'une bonté parfaite, d'une vertu entière et grandiose qui risque d'apparaître sur la scène, selon le mot de Corneille, « comme un dieu Terme sans bras ni jambes ». Car chacun sait qu'il n'y a rien de fade et d'ennuyeux comme la vertu, je dis la vertu en représentation; car dans le secret, elle s'humanise avec le péché qu'elle oblige et qui en profite. Alors déjà, on n'en était plus à remarquer que l'absolue perfection, si rare dans la vie, n'est d'aucun effet au théâtre, et que l'idéal stoïcien, fût-il et beau, et grand, et roi, ne ferait dans une tragédie qu'un rôle faible et ennuyeux. Mais qu'augurer de Polyeucte, qui est la vertu chrétienne, la vertu essentielle, portée à son plus haut point, de Polyeucte déjà couronné au ciel, impitoyable exemplaire d'un héroïsme
intransigeant? Croyez bien que Corneille avait senti tout cela. Il savait trop le théâtre, et connaissait trop son public pour ne s'en point clouter. Il faut voir comme, pour défendre la conception des personnages, il accumule les exemples, les autorités de poids, comme il appelle à lui Heinsius, Grotius, tous les savants en us. Et, si vous voulez noter que, bien des années après, Boileau, encore sous le joug du même préjugé opiniâtre, condamnera le genre religieux sans en citer au moins une heureuse exception, vous conviendrez que seuls les hommes de génie ont de ces sublimes audaces, comme les martyrs, et qu'ici même le génie n'eût pas pleinement réussi, sans l'habileté de la mise à la scène et une très sûre entente du métier dramatique. Voltaire voulait qu'on écrivît au bas de chaque page de Racine : admirable, sublime! 11 faudrait écrire à la fin de chaque acte de Polyeucte : avisé, malin, adroit, roué et quelquefois truqué (style de théâtre), et sublime tout de même !
Et maintenant, vous vous demandez pourquoi Corneille, qui était un homme de théâtre si expert, avait eu l'imprudence de choisir un sujet qui heurtait à la fois l'opinion, le préjugé et la critique. Je voudrais pouvoir vous le mimer, au lieu de vous le dire. Il suffit de parcourir le passage de la Vie des saints, d'où il a tiré sa pièce, pour en avoir l'immédiate inteli ligence.
Figurez-vous Corneille, dévoreur de livres (il suffit de voir combien il a mis d'époques différentes au théâtre), feuilletant Y Abrégé du martyre de saint Polyeucte de Siméon Métaphraste, rapporté par Surius (plus tard il lira et traduira Y Imitation). Cette
lecture austère ne l'ennuie pas; et, comme il a toujours l'œil au guet, ayant l'esprit toujours en quête d'un sujet nouveau et piquant, voici qu'il tombe, parmi les interminables longueurs de cet abrégé, sur le morceau qui suit :
« Polyeucte et Néarque étaient deux chevaliers étroitement liés ensemble d'amitié : ils vivaient en l'an 250 sous l'empire de Détins. » — (Cette époque lui sourit assez; il ne lui déplairait pas d'attraper, à l'autre bout de l'histoire romaine, une pièce qui fît pendant à Horace en passant par China.) — «...L'empereur ayant fait publier un édit très rigoureux contre les chrétiens, cette publication donna un grand trouble à Néarque, non pour la crainte des supplices dont il était menacé (voilà un homme!), mais pour l'appréhension qu'il eut, que cette amitié ne souffrit quelque refroidissement par cet édit » (voilà un caractère!)... — Suit le récit d'un songe... (Un songe est très séant à l'exposition d'une tragédie.) Puis ... « 0 Néarque, si je ne me croyais pas indigne d'aller à votre grand Messie sans être initié de ses mystères et avoir reçu la grâce de ses sacrements, que vous verriez éclater l'ardeur que j'ai de mourir pour sa gloire et le soutien de ses éternelles vérités! » — (Corneille relit le passage : en lui vibre la poésie du
grand duo entre Horace et Curiace) — « Aussitôt
notre martyr, plein d'une sainte ferveur, prend l'édit de l'empereur, crache dessus, et le déchire en morceaux qu'il jette au vent (il faudra trouver mieux); et, voyant les idoles que le peuple portait sur les autels pour les adorer, il les arrache à ceux qui les portaient, les brise contre terre, et les foule aux
pieds, étonnant tout le monde et son ami même par
la chaleur de ce zèle — (Voilà le coup de théâtre;
mais il faudra peut-être donner plus de solennité à la cérémonie, pour que l'attentat soit plus tragique. Peut-être aussi qu'une narration suffira : le public est rétif à de certaines violences. Mais enfin c'est un beau coup de théâtre; et Corneille, alléché, presse sa lecture.) — ... « Son beau-père, Félix (tiens! tiens!), qui avait la commission de l'empereur pour persécuter les chrétiens... (à merveille! tragédie domestique comme celle à.' Horace), tâche d'ébranler sa constance, premièrement par de belles paroles, ensuite par des menaces, enfin par les coups qu'il lui fait donner par ses bourreaux sur tout le visage... » — (Passons, passons : détails impossibles à la scène)... — « Mais n'en ayant pu venir à bout, pour dernier effort il lui envoie sa fille Pauline, afin de voir si ses larmes n'auraient pas plus de pouvoir sur l'esprit d'un mari que n'avaient eu ses artifices et ses rigueurs. » — (Ob ! oh! la scène à faire! La voilà, d'autant plus émouvante qu'il s'agit de deux jeunes époux... Quelle trouvaille!)... Le reste n'a plus d'intérêt. Corneille ferme le livre. Il réfléchit à cette situation tragique et neuve d'un néophyte partagé entre la séduction d'une femme jeune et la grâce de Dieu, entre ce Dieu, qui l'appelle soudainement au séjour de gloire et de lumière, et les liens du monde et les charmes enveloppants de l'épouse d'hier, qui s'attache désespérément à lui, sans rien comprendre aux célestes douceurs dont cette âme est ravie. Il réfléchit, et il prend feu. La belle scène ! Le grand sujet! Mais combien délicat!
Et il songe à l'opinion, au préjugé, aux théoriciens. La grandeur du sujet eût-elle raison de tous ces obstacles, le public comprendra-t-il, acceptera-t-il les effets de l'influence divine ?Voudra-t-il s'intéresser, cinq actes durant, à cette poussée de la Foi? Et il songe aussi que, sans doute, il est beaucoup question de la Grâce, depuis quelque temps, qu'on cite un M. Lemaitre, avocat en renom, qui vient de quitter le barreau pour se retirer dans la pieuse compagnie de Port-Royal, et qu'il n'y a pas deux ans que l'abbé de Saint-Cyran fut enfermé au donjon de Vincennes, qu'on parle même à Rouen d'un évêque d'Ypres qui fait des adeptes, et que cette pointe d'actualité aurait quelque ragoût. Mais il tremble aussi que. cette idée de Dieu ne paralyse les acteurs, n'écrase le théâtre, à la représentation, sur la petite scène de l'hôtel de Bourgogne. Ah! que les Grecs étaient à l'aise, qui faisaient jouer devant dix mille spectateurs leurs légendes nationales et religieuses! Le voyezvous, le grand Corneille, qui se passionne, qui se raidit contre l'obstacle, qui pressent des scènes qui sont dans son jeu, des scènes d'enthousiasme et de force, et des morceaux de bravoure, et des duos d'éclat! Le beau rêve que la lutte entre Polyeucte et Pauline! Décidément, il l'écrira, ce rêve à la fois si tentant et décourageant; et il le mettra en scène, et il trouvera un moyen. Ce ne serait pas la peine d'avoir créé sur le théâtre le Cid, Horace, et Cinna, et en partie inventé son métier de dramaturge, s'il ne trouvait pas un moyen.
TOLYEUCTE 55
11 l'a trouvé; et, comme il ne pensait point avoir découvert une panacée universelle, il nous a confié sa recette sans réticence ni détour.
La trouvaille a été, en un sujet tout divin, de faire à Dieu même sa part. Oui, en même temps qu'il fut ravi par la grandeur du sujet, il vit combien il était difficile d'incarner les effets de la volonté divine en la personne d'un acteur, qui se démène entre le côté cour et le côté jardin, quel qu'en soit d'ailleurs le talent. Il vit que, malgré ses ressources et ses prestiges, l'art dramatique n'offre aux yeux qu'une image artificielle et raccourcie, qui cadre mal avec la notion d'un Dieu, partout présent et agissant, infini dans sa grandeur comme dans son ubiquité. îl se rendit compte que dans les limites étroites de ce stéréoscope qu'on appelle le théâtre, il n'y avait pas l'espace nécessaire à un pareil personnage, qui ne souffre guère les comparses, et, à peine entré en scène, absorbe tout le reste. A Polyeucte il a donné la place d'honneur, mais il la lui a mesurée. Pour parer aux empiétements, il a opposé à Dieu, sur le théâtre, la seule force qui puisse balancer un temps l'influence de Dieu même, celle d'un cœur à l'autre uni par ses commandements, et qui se déchire violemment, avec délices, aux prises avec la passion. « Les tendresses de l'amour humain y font un si agréable mélange avec la fermeté du divin, que la
représentation a satisfait tout ensemble les gens du monde et les dévots. » Ne craignez plus maintenant que l'intérêt se disperse en de lyriques envolées, entraînant l'imagination de l'auteur et du spectateur jusqu'à des régions inaccessibles. L'amour humain donne dans le concert mystérieux des anges une note plus discrète et plus tendre, qui nous retient ici-bas par le charme d'une émotion toute terrestre et de tous ressentie. Un heureux mélange de sensations contraires prestement dosées et tempérées, telle est la part du métier dans ce chef-d'œuvre, et. l'explication du succès, qui était à ce prix.
Il a donc créé Polyeucte el l'a poussé au ciel par les voies directes, par un amour de Dieu toujours croissant, et par une passion mystique et rectiligne. Et les bienheureux s'en sont réjouis là-haut, et les dévots ont applaudi dans la salle.
Pour nous, les gens du monde, les âmes plus communes ou moins enthousiastes, plus attachées à la terre et plus moyennes dans leurs sentiments, mais aussi plus facilement attendries par les cris du cœur et l'humaine souffrance, pour vous, pour moi, pour le grand public enfin il a créé Pauline, épouse d'hier et que le néophyte abandonne aujourd'hui; et, comme ce n'était pas assez d'une épouse toujours mourant, toujours pleurant, par la raison que son époux est à elle et qu'elle est à lui, et qu'elle n'entend rien aux trésors cachés où de toute l'âme Polyeucte aspire, de cette païenne délaissée il a fait une femme, une vraie femme de raison et de cœur, et qui a des sens; et dans cette femme il a mis un amour de jeune fille à peine éteint, et pourtant
maUrisé par devoir, par un devoir méconnu et mal récompensé. Pour les gens du monde il a créé Pauline et ressuscité Sévère, qui l'aime et qu'elle n'a pu oublier. Et les gens du monde et le public, et tous ont applaudi avec les dévots et se sont réjouis avec les bienheureux. Et voilà tout le secret, qui était de tempérer, à la représentation, le mysticisme de Polyeucte par l'humanité qui vit, souffre, et s'agite en Pauline et en Sévère, de mélanger l'amour humain et l'amour divin, et d'en alterner les effets, pour la gloire des dévots et le régal des honnêtes gens.
De sa pièce il a fait deux parts; mais des deux parts il a fait une pièce.
Comme dans le Cid, China, Horace, une idée morale fonde et féconde l'unité de l'œuvre. Il s'empare ici de « cette idée grondante de la grâce » qui est comme le ressort à brusque détente de celte double machine. Il s'en saisit avec précaution, mais avec empressement, parce que, notez-le, il n'en avait jamais rencontré une aussi dramatique, ni qui fût mieux selon la pente de son talent. Nous avons vu que cette question de la Grâce avait juste cette pointe d'actualité qui surprend l'attention du public sans l'absorber. On en parlait, non jusqu'à se passionner. De plus elle se prêtait singulièrement à l'unité de l'action, aux péripéties, et aux coups de théâtre, sans compter qu'elle était pour justifier tous les dénoûments. Or chacun sait que le dénoûment n'est pas la moindre difficulté d'une pièce bien faite. Elle devait réunir les personnages dans une conversion finale, conclusion logique, nécessaire, et, sans elle, assez invraisemblable. Il n'y a pas à dire : c'était décidé-
ment une idée commode à la scène, et beaucoup plus maniable que le patriotisme d'Horace, qui avait égaré la pièce en un cinquième acte assez discutable et froid.
Or voyez comme le duel de l'amour humain et de l'amour divin, et cette idée scénique de la grâce permettent à Corneille d'échelonner et de disposer ses personnages sans trop de peine. Au haut, tout au haut, à un degré où n'atteignent que les âmes d'élite, où la raison s'évapore en une céleste extase, à michemin entre Dieu et nous, il dresse Polyeucte et un peu au-dessous son ami Néarque; plus bas, beaucoup plus bas est Pauline, encore aveugle aux divines clartés ; cependant que, entre la foi ardente et l'amour passionné, Sévère, l'honnête homme qui est un peu nous-mêmes sur la scène, par sa tolérance et son ouverture d'esprit ménage les transitions, comble l'abîme qui sépare Polyeucte de Pauline, et Pauline de Félix, son père, le malheureux préfet d'Empire, glacé dans ses affections les plus sincères par la raison pratique et la diplomatie timorée. N'oublions pas Stratonice, une femme du peuple, païenne intolérante, d'un étage plus bas encore. Nous aurions tort de l'oublier; car, pour une fois, c'est une confidente au profil nettement dessiné, non par hasard.
Comme cela devient très simple, et que les personnages ainsi groupés sont en parfaite opposition et très lucides à définir, l'homme de théâtre est assez content; et Corneille, suivant le fil de la grâce sanctifiante, qui sera le continu point de repère, engage sa pièce en son double mouvement, la compose sur deux rythmes développés parallèlement ou plutôt qui
s'enlacent, se mêlent et se heurtent, qui tour à tour nous élèvent jusqu'aux joies du ciel et nous ramènent sur la terre aux émotions de nos cœurs faibles et humains, avec une entente du théâtre, que nos plus modernes constructeurs dramatiques n'ont point surpassée.
Dès lors, vous devinez les scènes importantes, et Corneille les a, dans le songe de Pauline, tracées par avance. Toutes les fois que l'influence divine sera en jeu, Polyeucte et Néarque seront en scène; quand l'amour humain luttera contre elle, c'est Polyeucte, Pauline et Sévère que le dramaturge va mettre en présence. Et le voilà qui bâtit son plan, qui coupe les actes, qui alterne les motifs, qui oppose les contrastes, qui espace les coups de théâtre, qui contraint le lyrisme parla passion, et rehausse l'un par l'autre. Que de plaisir pour les dévots! Mais quel régal pour les gens du monde!
Qu'on me pardonne d'esquisser dans leur facture les cinq actes successivement. Mais vous sentez bien que j'attrape ici le fond même de mon sujet. Habileté consommée, logique, souplesse, tout le métier dramatique y est résumé; l'amour humain et l'amour divin se développent de pair, rigoureusement, et coupent chacun des cinq actes (sauf le troisième, qui est la crise même et tout consacré à la passion) en deux parties à peu près égales. C'est la foi qui ouvre la pièce; c'est la grâce qui aura le dernier mot. Mais la passion, à chaque instant, s'oppose à elle et occupe la scène.
D'abord l'entretien entre Polyeucte et Néarque, le chrétien militant et le prosélyte encore tiède. Mais
voici venir la femme et avec elle l'intérêt humain de l'acte : la crainte d'une jeune épouse, qui sent qu'elle n'est déjà plus tout pour son époux, qui cherche à le devenir, qui craint de n'y réussir jamais, et qui redoute une influence étrangère qu'elle ne peut combattre, ne la pouvant préciser; puis, un coin de la vie intime, dans un ménage à peine fondé, tout cela d'une psychologie familière, discrète, et point du tout compliquée, tout à fait neuve dans la manière de Corneille, et qui n'est aucunement romantisme avant la lettre, mais précaution dramatique avant la crise.
Tu vois, ma Stratonice, en quel siècle nous sommes; Voilà notre pouvoir sur les esprits des hommes; Voilà ce qui nous reste, et l'ordinaire effet De l'amour qu'on nous offre et des vœux qu'on nous fait. Tant qu'ils ne sont qu'amants, nous sommes souveraines, Et jusqu'à la conquête, ils nous traitent en reines; Mais après l'hyménée ils sont rois à leur tour.
STHATOMCE
11 est bon qu'un mari nous cache quelque chose, Qu'il soit quelquefois libre et ne s'abaisse pas A nous rendre toujours compte de tous ses pas.
Conseils de sagesse domestique, que tout le monde peut entendre, les hommes sans déplaisir, les femmes avec résignation et recueillement.
Et puis, ce sont les regrets, les surprises des sens, le travail sourd et intérieur d'une inclination sacrifiée, et les inquiétudes, et les angoisses, et les pudeurs, et, au bout de tout, Sévère qui reparait, tout-puissant, non oublié. Ce premier acte pourrait porter en sous-titre : la Grâce et l'Amour.
Que dire du second, sinon qu'il pourrait se résumer : l'Amour et la Grâce? Sévère est dans la place, et il apprend que Pauline est mariée; il veut la revoir et il la revoit. La scène est empreinte d'une mélancolie tendre et discrète. A peine des reproches, mais des regrets aussi à peine voilés, écrits d'une langue imagée, un peu précieuse et révérencieuse, qu'on a reprochée, je ne sais trop pourquoi, à Corneille, et dont je lui sais gré doublement ici, puisqu'aussi bien c'était la langue des amants malheureux (car les autres simplifient le vocabulaire depuis des milliers d'années) et qu'elle nous montre un coin de la vie réelle, avant de nous entr'ouvrir les célestes splendeurs.
Adieu, trop vertueux objet, et trop charmant. Adieu, trop malheureux et trop parlait amant.
Pauline en est encore tout émue; c'est le moment que choisit Polycucte pour raffermir ce cœur un peu troublé, et, avec quelque gentilhommerie, lui faire l'éloge de Sévère et d'elle-même, et lui déclarer son amour ou plutôt une tendresse profonde, une sincère admiration, qui ne sont, à tout prendre, que l'égoïsme instinctif et supérieur de l'amour.
0 vertu trop parfaite et devoir trop sincère,
Que vous devez coûter de regrets à Sévère!
Qu'aux dépens d'un beau feu vous me rendez heureux,
Et que vous êtes doux à mon cœur amoureux!
Plus je vois mes défauts et plus je vous comtemple,
Plus j'admire... —
Seigneur, Félix vous mande au temple.
Voyez-vous le dramaturge! Voyez-vous comme il nous a enveloppés, enivrés de ces délicieuses longueurs, de ces langueurs attendries, pour nous frapper à terre, à l'instant que nous nous abandonnions à la tendresse de l'amour humain. Alors le drame tourne court, la scène est bouleversée. Dieu n'a pas le loisir d'attendre. La Grâce s'empare de l'élu et l'arrache à la séduction de la félicité profane. La scène grandit, éclate dans un coup de lyrisme, après le délicieux moment de faiblesse qui la précédée. Polyeucte est tout plein de son Dieu; en lui frémit la foi héroïque et aveugle; il aspire à la béatitude et entame avec Néarque un duo sublime (mouvement cher à Corneille, qui lui a déjà réussi dans Horace) entre l'ardent enthousiasme du néophyte et la foi sincère, mais plus calme du chrétien, avec une éblouissante prodigaliLé de sentiments surhumains qu'idéalise encore la divine musique du vers. Oh! que nous oublions, pour un instant, et la terre, et Pauline, et les serments, et les passions, dans un ravissement préparé, comme vous l'avez vu, avec une prodigieuse dextérité d'artiste!
Le lyrisme continu ennuie comme l'éloquence, surtout au théâtre. Aussi le troisième acte nous ramènet-il du ciel sur la terre, où nous reprenons pied sans déplaisir. Il y a là un temps d'arrêt, ou de recueillement. Une destinée comme celle de Polyeucte ne se résout pas sur l'heure. Le ciel même s'y reprend à deux fois pour parfaire un pareil sacrifice. La crise s'engage. L'humanité, notre pauvie humanité, s'agite sur la scène. Nous nous abîmons dans les calculs timorés, les craintes intéressées, les hésitations
molles : c'est l'acte de Félix. L'atmosphère terrestre nous enveloppe et nous pèse. A présent, nous sommes prêts à revoir Polyeucte transfiguré.
Le voilà, ce quatrième acte, qui est exactement le symétrique du premier. Le rideau se lève sur Polyeucte en extase. Ici le dialogue ne suffit plus. C'est proprement un chant d'allégresse, le prélude de la victoire, le jet éloquent et lyrique de la Grâce, qui nous emporte glorieusement au ciel. Les stances du Cid sont jolies; celles-ci sont dramatiques : il y a une nuance. Pauline entre, et la lutte s'engage entre la passion et la foi, entre l'élément humain et l'amour divin. Mais la femme est impuissante devant Dieu. Le martyr exhale sa tendresse en une prière inexorable. C'est le point culminant de la pièce; et le contraste est si vif, l'émotion si intense, que l'amour humain, la grâce divine se heurtent, se brisent et s'évaporent vers Dieu; aux supplications éperdues répondent des cris de joie, tant qu'enfin, par un progrès insensible et miraculeux, l'image de Pauline se déforme, disparaît, s'évanouit, et Polyeucte n'a plus devant les yeux que l'étrange hallucination de l'éternité; tout de même que, par des reflets de lumière habilement combinés, une figure jeune et belle se trouble, s'efface et se change en un fantôme décharné : elle n'est pas encore le spectre froid de la mort, et déjà elle n'est plus la femme souriante et pleine de vie. — C'en est assez. Sévère rentre en scène, et avec lui l'idéal humain, pour terminer le quatrième acte. C'est une dernière peinture de la passion outragée et désespérée, qui commence le cinquième.
Mais il faut finir. Nulle part Pauline ne fut plus
pressante, plus ingénument femme; la grâce l'emporte, et triomphe par une puissance irrésistible. L'humanité est misérable, les dieux païens impuissants, la passion réduite à néant. Et avec la grâce c'est l'unité de la pièce qui triomphe en un dénoûment nécessaire et logique. On a reproché à Corneille l'invraisemblance de la conversion de Félix. Je la cherche et ne la vois point, la grâce étant comme la foudre essentiellement hasardeuse et accidentelle; elle pouvait frapper Félix, comme vous, moi, ou quelque autre, et même le comédien en scène, ainsi que cela se passe dans le Saint Genest de Rotrou. Et puis, ajoute Corneille, c'était la seule façon de retirer honnêtement mes personnages du théâtre. Or cette raison en est une, n'est-il pas vrai? Le bienheureux moment, prédit par Polyeucte, est venu; seul Sévère demeure dans ses croyances ébranlées, comme le trait d'union nécessaire entre l'amour humain et l'amour divin si habilement combinés et réglés par une profonde expérience de la scène.
Oui, je crois fermement que, sans ce soin continuel et manifeste que l'auteur a pris de se rabaisser à nous aussitôt après que, d'un seul bond, il s'est élevé jusqu'à Dieu, la pièce eût peut-être été plus uniformément sublime, et que le génie de Corneille eût suffi à cette dépense de poésie lyrique durant cinq actes, mais qu'elle eût été tout ce que vous voudrez, sauf une œuvre de théâtre, et qu'aucun public n'en eût supporté la grandeur, et qu'aucun interprète n'en eût soutenu le fardeau. C'est ce mélange de l'amour humain et de la fermeté du divin qui en a rendu la représentation accessible, c'est la trouvaille du dra-
maturge qui a mis l'œuvre à la portée de tout le public et de tous les publics. Tant et si bien, qu'aujourd'hui même, avec notre libéralisme sans discipline, ou nos sentiments religieux sans objet, les uns entichés d'un scepticisme aimable et doux, et les autres alanguis par un bouddhisme distingué, nous voyons et nous admirons Polyeucte sans peine, et avec sympathie, à raison de l'amour humain qui y a prévalu; et que. si au déclin de notre siècle, ou au début du suivant, par hasard une sève nouvelle de la Fui germait dans les esprits, on jouerait et Ton admirerait encore Polyeucte, et de plein cœur, — tout justement pour le motif contraire, à cause que le sentiment de l'amour divin, cette fois, y prévaudrait. Et n'est-ce pas là, je vous prie, le triomphe du métier dramatique?
Ainsi j'arrive, sans trop d'appréhension, à un problème où la critique littéraire s'est souvent exercée et quelquefois égarée.
Polyeucte aime-t-il Pauline? En est-il entièrement détaché? Pauline aime-t-elle Polyeucte? Ou restet-elle attachée à Sévère? Les modernistes, qui veulent rajeunir la tragédie, nous tiennent sur Polyeucte ce langage : « Je vois un homme, qui a manqué sa vie, qui sait que sa femme sacrifiée garde, au fond du cœur, un cher souvenir. Initié à la religion chré-
tienne, Polyeucte s'y jette avec ferveur, un peu par jalousie, beaucoup par désespoir. Il résigne sa femme à Sévère et court à la mort. » Ce martyre devient une manière de suicide passionnel, en effet très moderne, et digne de cette benoîte troisième page des faits divers, si chérie des concierges en leur loge. — Quant à Pauline, il y a un mot sur elle, un terrible mot de femme, dont elle a bien de la peine à se relever. « Eh bien, voilà la plus honnête femme du monde, mais qui n'aime pas son mari. » Notez, mesdames, que je ne dis point que les termes en soient contradictoires ni que le cas ne se puisse rencontrer; je dis seulement que ce n'est pas le cas de Pauline. — Sainte-Beuve, qui a exagéré en Pauline le calme et la possession de soi-même, la comparant à Mme de Sévigné et à Mme Rolland, en a pourtant dégagé le trait essentiel, qui est la raison, capable de tous les dévouements, et de tous les sacrifices. Oui, le fond du personnage de Pauline, la qualité qui commande ce caractère si charmant et si solide, c'est la raison; et (si je ne craignais par-dessus tout le paradoxe), je dirais encore que c'est le fond de Polyeucte; seulement, au lieu de la raison, je prononcerais la logique, la logique du système cornélien, celle du Cid et de Chimène, celle d'Horace qui marche droit au combat, une logique inflexible, inexorable, qui est la ligne directe du développement dramatique. La critique littéraire a souvent altéré les caractères de Polyeucte et de Pauline, selon qu'elle a été plus sensible au début ou à la fin des deux rôles, suivant qu'elle a jugé en femme du monde ou en dévote, plus accessible aux tendresses de l'amour humain ou à la fer-
meté du divin. L'analyse dramatique éclaire ces personnages d'une lumière manifeste.
Par une bizarre contrariété, il y a dans le rôle de Polyeucte toute une partie qu'on n'y veut pas voir, et précisément celle qui a le plus agréé dans celui de Pauline. Oui, avant le baptême, Polyeucte aime Pauline d'un amour consacré par un récent mariage et vivifié par les qualités morales de la femme. Même cette sincère affection balance une autre ardeur que déjà il sent germer en lui.
Je vous aime, Le ciel m'en est témoin, beaucoup plus que moi-même.
Il le lui dit, et il ne lui fait pas là une simple politesse, car il l'a confié à Néarque, car il le répétera à Pauline en un moment unique de délicieux abandon, au deuxième acte, où avant de rejeter l'humanité brutalement, il abaisse un dernier regard d'amour sur elle, s'oublie dans un instant de bonheur calme et pur, et, par une satisfaction d'amourpropre très légitime, s'attarde à recueillir sur les lèvres de cette très honnête femme l'aveu d'une inclination antérieure, étouffée sans une plainte, pour l'amour de lui. Et voilà le Polyeucte des deux premiers actes, même après le baptême, quand la Grâce ne l'a pas encore irréparablement sanctifié. C'est au troisième, où il ne parait point, qu'il se transfigure ; et on le revoit assuré contre les humaines faiblesses, mais non pas insensible. La Grâce a fait son œuvre, la lutte est finie, et domptée la passion, dont les stances ne sont que l'éloquent prolongement.
Saintes douceurs du ciel, adorables idées,
Vous remplissez un cœur qui vous peut recevoir...
En celte âme le centre de gravité s'est déplacé. De l'homme il ne reste plus qu'un souvenir, quelques soupirs et quelques pleurs. Dieu lui-même a opéré ce changement; la logique, l'irréductible logique fera le reste. Et c'est une gradation si simple, si unie, si continue, un acheminement si aisé vers l'absolu détachement; l'homme disparait à mesure que grandit le martyr; et, à peine pourrions-nous suivre sa glorieuse trace, si de ses yeux illuminés ne tombaient quelques larmes, de son cœur déchiré ne coulaient quelques gouttes de sang, derniers vestiges de l'humanité morte en lui. Au quatrième acte, sa tendresse désormais infinie s'exhale en une prière; au cinquième, elle s'impose par un acte de foi.
Jusque dans l'aveuglement final, dans cet outrageant appel à Sévère, dans ce cruel abandon qui a heurté d'abord le public, Polyeucte suit tout droit le développement de son caractère. 11 ne fait pas un sacrifice. Il fait de la logique. En présence de la mort, à l'heure où le monde pour lui n'a plus rien, où il va enfin contempler Dieu dans sa gloire et dans sa puissance, il enveloppe tous les êtres d'un égal amour, et, rêvant de félicités infinies, il meurt pour unir ceux qui lui étaient chers, assurer leur bonheur, et, en mourant, leur préparer une vie digne de lui. Ce renoncement défie la raison; mais c'est le dernier terme d'un raisonnement tout chrétien, semblable à celui de Christ qui de son sang lave les fautes des hommes. Et vous voyez de reste que Corneille ne pouvait prendre trop de précautions pour faire accepter ce religieux martyre à la scène, puisque cette forme même de la charité chrétienne, qui est
le fond du dogme, a pu paraître outrée et rebutante.
La composition du rôle de Pauline n'est pas moins forte, ni la progression moins logique. A mesure que Polyeucte se déprend d'elle, elle s'attache à lui. L'ordonnance des deux rôles est dessinée au compas. Non, Pauline n'aime pas son mari, si la seule impression des deux premiers actes subsiste dans votre esprit. Elle l'estime, comme on disait au xvne siècle. Et c'est là un sentiment très peu compliqué, et admirablement rendu par Corneille, beaucoup plus fréquent qu'on ne saurait croire, surtout dans les débuts d'un mariage de raison. Seulement, c'est une très honnête femme, et une volonté ferme. Aussi peutelle revoir, en s'y préparant, celui qui la charma jeune fille, sans être infidèle, même de cœur, à Polyeucte. Ces abords du rôle sont exquis, d'une séduction, d'une analyse délicate, toute de tons moyens et de nuances reposées. C'est de la tragédie familiale et d'une pénétrante psychologie.
Une femme d'honneur peut avouer sans honte Ces surprises des sens que la raison surmonte.
Mais, au moment de retrouver Sévère, elle a des craintes d'enfant; la jeune fille revit en elle avec des inquiétudes délicieuses et troublantes.
11 est toujours aimable et je suis toujours femme.
Et enfin, quand elle le retrouve, c'est un charme subtil d'aveux voilés et de décision sûre, de regrets qui meurent sur les lèvres et de courageuse honnô-
teté, qui est presque unique dans la veine de Corneille, et si neuf que la critique s'en tient là volontiers. J'en demande pardon à Voltaire. Mais il en est resté au début du rôle, à cet instant où Polyeucte n'est encore que le mari de Pauline. Il n'a pas vu ou voulu voir la gradation dramatique, qui se dessine uniment par la suite.
Le troisième acte s'ouvre par un monologue, où Pauline débrouille ses idées, son émotion, l'état de son âme, et dresse le bilan de son cœur. Chaque vers y est d'importance; tout y vaut par le .détail de l'analyse. Corneille faisait grand fonds sur ces monologues ainsi placés, qui sont comme le lien de la composition, et resserrent fortement les deux parties de la pièce. C'est la minute précise où le dramaturge normand, avec sa bonhomie finaude et son expérience du théâtre, tire le spectateur par l'habit, et lui dit à l'oreille (un peu longuement quelquefois, par excès de précaution) : « Spectateur, mon ami, vous voyez une femme très perplexe. Jusqu'ici sa raison a triomphé de toutes les épreuves. Mais prenez garde. Il se fait un mouvement dans son cœur. Qui sait? Peut-être aime-t-elle déjà Polyeucte plus qu'elle ne dit, et Sévère moins qu'elle ne croit. Il suffit d'un coup violent pour dégager ces amours-là. Prenez-y garde, spectateur, mon ami. » Cet avis donné, le caractère entre dans sa voie, délibérément, logiquement. El, cette fois, c'est bien de l'amour qu'elle ressent pour Polyeucte.
Vous aimez trop, Pauline, un indigne mari.
— Je l'ai de votre main; mon amour est son crime.
POLYEUCTE 7 i
Souvenez-vous des qualités qui en Sévère ont flatté son âme de jeune fille : il était généreux, noble, il avait le mérite et le courage. Aussitôt qu'elle découvre en Polyeucte, à un signe manifeste, même générosité, même noblesse, même mérite, avec, parmi une détresse autrement touchante, un héroïque aveuglement dont la grandeur l'étonné, un étrange désintéressement qui l'écrase, n'est-il pas logique que la passion germe, et, prête à éclore , s'exaspère et s'exalte avec le danger? De plus, élevée par un père très soucieux de ses intérêts, dans le palais d'un préfet d'Empire, où les calculs de la politique et de l'ambition suppriment les élans du cœur nobles et détachés, n'est-il pas naturel que, malgré sa raison, ou plutôt grâce à cette raison même , elle soit entraînée à subir la séduction des vertus contraires et tellement supérieures au train un peu plat de la vie banale et trop comprimée, où elle a grandi? Plus Polyeucte dédaigne le bonheur, plus il s'arrache à elle, plus en elle la passion s'accroît, suppliante, outragée, éperdue. Après les prières, les supplications, qui amènent les reproches, qui enfin aboutissent à un appel plus touchant, à une soumission toute féminine, à un aveu ramassé en un vers éclatant et sonore, dernier terme d'une gradation poétique — et logique :
Ne désespère pas une âme qui t'adore.
Ainsi les deux rôles vont, avec la même rigueur, à leur conclusion nécessaire. Polyeucte échappe à Pauline pour s'élever jusqu'à Dieu; Pauline se détache
de Sévère pour se hausser jusqu'à Polyeucte. Et certes, c'est un plaisir très lucide et très complet, justement mesuré à nos forces, et varié selon nos goûts, à nous, dévots ou gens du monde, public capable d'enthousiasme ou d'attendrissement, que Corneille, habile homme de théâtre, a merveilleusement connu et ménagé dans ce chef-d'œuvre qui a nom Polyeucte, martyr, tragédie chrétienne.
J'ai essayé d'étudier de près et avec méthode la facture dramatique de Polyeucte; et peut-être suis-je tombé moi-même dans le défaut (que je signalais tout à l'heure) de ravaler le sujet en le prenant par le côté qui paraîtra petit et mesquin à ceux qui n'aiment véritablement ni la tragédie ni le théâtre. Je vous ai montré les dangers qu'affrontait la pièce, et les habiletés scéniques que Corneille a développées pour y échapper, apprivoiser son public, séduire la postérité. Dirai-je que je n'ai point eu, un seul instant, l'idée de rabaisser le génie de Corneille au seul métier, mais de faire voir en cette occasion quel ferme soutien le métier a offert au génie, qui aurait couru de grands risques à prétendre s'en passer?
Si quelqu'un me demandait pourquoi Polyeucte est la seule tragédie sacrée qui ait pleinement réussi au théâtre, et la cause de son succès persistant (encore que l'intérêt s'en soit un peu déplacé, le rôle de Pauline avant de nos jours empiété surles autres), je répon-
drais : « Allez entendre Polyeuctc. Laissez à la porte vos préjugés, vos idées courantes, et tâchez à imaginer que vous êtes à l'Hôtel de Bourgogne, où l'on donne une tragédie chrétienne de M. Corneille. Asseyez-vous bonnement, en toute candeur d'âme, attendez le lever du rideau, et répétez, en votre mémoire, ces quelques lignes de l'auteur : « Les tendresses de l'amour humain y font un si agréable mélange avec la fermeté du divin, que sa représentation a satisfait tout ensemble les dévots et les gens du monde. A mon gré, je n'ai point fait de pièce où l'ordre du théâtre soit plus beau et l'enchaînement des scènes mieux ménagé. » Puis, écoutez le premier acte, démêlez-en l'ordonnance; songez à ce qu'il y a pour les âmes communes de révoltant et d'outré dans cette conception d'un Dieu si jaloux, qu'il exige tous les sacrifices, même celui du cœur, même celui de la vie, et demandez-vous, à votre tour, en sortant du théâtre, si le succès unique de Pobjeucte n'est pas dû à la collaboration intime de l'homme de génie et de l'homme de théâtre, et si ce chef-d'œuvre encore vous persuadera de renier la formule, qui résume notre art dramatique, et contre laquelle s'élèvent, à l'heure présente, tous les néophytes de la scène : « Pour être un maître dans cet art, il faut être un habile dans ce métier. »
Pour juger Poli/eucte, il est profitable de lire Saint Genest l. Six années après le chef-d'œuvre de Corneille, alors que la primeur en était à peine passée, Rotrou compose un martyre, travaillant sous l'inspiration de son maître, avec le souvenir du triomphe encore récent. C'est une imitation de bonne foi.
11 ne se pique pas de renouveler tous les ressorts de Polyeucte ni même d'en remanier entièrement la mise en œuvre. Il en a vu les représentations, retenu les principaux effets; des jeux scéniques, qui avaient brillamment réussi, des motifs consacrés par les applaudissements il s'empare sans vaine prétention ni fausse honte. Le songe, la prison, les stances, la prière, l'acte de foi, les tableaux, une partie du mécanisme se retrouvent dans Saint Genest, et par-
J. Cf. l'Illusion comique, acteurs en scène.
fois avec un bonheur de forme, qui rappelle le génie de Corneille. Le maître s'était hardiment lancé dans une voie difficile, et en était sorti à sa gloire; Rotrou s'y engage après lui, relève quelques-unes de sestraces, et s'en tire sans déshonneur, pas trop meurtri. On lit dans Tillemont (Mémoires pour servir à l'Histoire ecclésiastique, IV, 419) l'aventure de Genest, un comédien, qui, pendant qu'il jouait les chrétienssur la scène, fut frappé de la Grâce, et plus tard conduit au martyre.
Ne semble-t-il pas d'abord que le sujet de Rotrou soit encore plus malaisé à transporter au théâtre? S'il suit la tradition religieuse, il doit reculer jusqu'au dénoûment la conversion de son héros et l'intervention de la Grâce. Mais, pour l'intelligence et le mouvement de la pièce, il est de toute nécessité que l'acteur éclate un peu plus tôt. Ajoutez que ce Genest est un comédien célèbre, mais sans famille, sans attaches morales, sans affections du cœur : or, c'est un mince personnage qu'un comédien sous Louis XIII, guère plus considérable sous Dioclétien. Je sais qu'il joue le rôle d'un homme d'importance, Adrien, ministre de l'empire, qui devient chrétien au moment de persécuter ses frères, et qu'il y a là un curieux coup de théâtre. Je vois aussi que ce fonctionnaire est marié depuis peu, comme Polyeucte. Mais encore, auquel des deux nous intéresse-t-on ici? Si je suis vivement ému par la mort de l'un, qui a rang, famille, et « tous les honteux attachements de la terre et du monde », l'autre ne risque-t-il pas de paraître fade ou inutile? A moins que Genest ne soit le martyr principal. Alors, pourquoi égarer ma sensibilité sur Adrien? Je
ne suis point de la pièce, je l'écoute, et j'en cherche l'unité. La difficulté du sujet était presque inextricable : Rotrou en tire quelque avantage, assez habilement.
Pas plus que Corneille, il n'a la prétention d'intéresser le public, durant cinq actes, à la seule exaltation d'un cœur nouvellement touché. 11 sent, lui aussi, ou du moins il voit par l'exemple que le lyrisme veut être tempéré, qu'il y faut un contrepoids, des adoucissements, et, comme la conversion de Genest est encore plus merveilleuse que celle de Polyeucte (un comédien frappé de la Grâce sur la scène même, « ce sanctuaire de Vénus, cette caverne du démon, cette fabrique publique de crimes, cette école d'infamie »), il tire des dessous mêmes du théâtre l'élément humain qui repose le spectateur par une note de friande actualité ou des digressions plaisantes et voulues. Genest ne va pas sans sa troupe, la troupe sans actrices jeunes et coquettes, les actrices sans adorateurs assidus; les adorateurs fréquentent les coulisses, qui souvent dérobent au public une pièce plus curieuse que le drame représenté : et voilà le double jeu de cette tragédie. Pendant que le célèbre acteur, en scène, révèle les étranges aspirations qu'il sent germer en lui, pousse jusqu'au ciel des soupirs extatiques, et se détache insensiblement de la terre, — derrière le décor, on tient ferme à la vie de ce monde, on pousse des soupirs moins épurés et moins mystiques. Ce sont deux pièces différentes et habilement soudées, dont l'une est le divertissement de l'autre. Par une vue de métier, qu'il emprunte à Corneille, Rotrou compose ainsi une
tragédie classique, taillée inconsciemment et à deux siècles d'avance, sur le patron du drame romantique.
Tout ce qui touche à la bordure, à la pièce greffée, n'est que digressions plaisantes et d'un agréable esprit. Il y a là une mise en scène qui flatte l'œil et séduit l'imagination. On ne marche que sur des détails exquis par devers ces bas côtés du sujet. L'empereur Dioclétien a pris le parti de marier sa fille à son collègue Maximin. 11 mande pour la fête ses comédiens ordinaires : Genest parait, qui est l'orateur de la compagnie. Il propose à la cour les œuvres de son répertoire, et, par un détour de conversation familière, on en arrive à causer de la question des anciens et des modernes, de l'auteur en vogue (qui est Corneille et non pas Rotrou, s'il vous plaît); puis, après quelques considérations sur le génie des Grecs et celui de l'auteur de Polyeucte, on convient, sans plus de façons, qui de jouer, qui d'entendre le martyre d'Adrien. C'est charmant. Tout cela se passe entre amis des arts : on se croirait au palais de Néron. .
A.u deuxième acte, le théâtre s'ouvre, dit la brochure; et nous poussons une pointe dans les coulisses de l'époque. D'abord, quelques remarques sur les décors de la tragédie. Genest s'habille, et, pendant qu'il se grime, il reproche au décorateur négligence et parcimonie. Cela rappelle, en quelques vers descriptifs, le morceau de Molière sur le Val-de-Grâce, à cette différence près, qu'à la langue artistique la précision fait encore défaut.
Le temps nous a manqué plutôt que l'industrie, Joint qu'on voit mieux de loin ces raccourcissements, Ces corps sortant du plan de ces refondrements :
L'approche à ces dessins ôte leurs perspectives,
Et confond les faux jours, rend les couleurs moins vives;
Et, comme à la nature, est nuisible à notre art,
A qui l'éloignement semble apporter du fard.
Puis Genest repasse son rôle, lorsqu'il est interrompu par sa camarade Marcelle, qui achevant, elle aussi, de s'habiller, et le manuscrit à la main, fuit l'invasion des soupirants, plus étourdie de leurs madrigaux qu'effarouchée par leurs avances. Ingénieuse exploitation du goût très vif qu'a toujours eu le public français pour le théâtre, ses entours, et ses dessous. Encore que cela ne ressemble guère aux appréhensions de Pauline ni à son entrevue avec le chevalier romain, veuillez croire que c'est pourtant l'effet cherché et voulu d'une même combinaison dramatique et d'un procédé analogue. Prenez garde que, quelques vers plus loin, Genest qui répète ses tirades, va sentir de la Grâce l'influence secrète, et que voici le moment où une voix d'en haut, signe manifeste de l'intervention divine, arrive jusqu'à lui, mystérieuse et dominante :
Poursuis, Genest, ton personnage.
Seulement, chaque acte, au lieu d'être divisé, comme dans Polyeucte, en deux parties, l'une consacrée à « l'amour humain » et l'autre à la « fermeté du divin », est uniformément encadré dans cette spirituelle bordure; et à mesure que Genest s'élève aux accents lyriques, le cadre fourmille d'agréments et de jolies choses pour les yeux et l'oreille. Enfin, Rotrou recule chaque péripétie aussi près que possible de la
lin de l'acte, tourne court, et par un repos plaisamment ménagé, amortit les secousses et divertit les esprits. Au quatrième acte, Genest a opéré sa conversion; il avoue son crime soudain et irrésistible; on le traîne à la geôle. La situation est tendue ; les cœurs se serrent; avant de quitter la scène, il a jeté au ciel quelques vers d'une sublime envolée. Vite, il est temps de rasseoir les esprits, de rasséréner le front menaçant de Dioclétien ; et Rotrou s'échappe en une scène plus calme, légèrement comique, qui égayé le miracle et tempère l'émotion. C'est Plancien,le préfet de police, qui fait comparaître les artistes de la troupe et ouvre l'enquête. « Répondez. Etes-vous aussi des chrétiens? — Dieu m'en garde! Le ciel m'en préserve! Que plutôt mille morts, mille flammes! » Et les pauvres diables de se draper dans leur innocence et leurs costumes, de prendre des poses, de faire des mines, de protester à grand renfort d'interjections classiques, à beaux souvenirs du répertoire. Au dénouement, le cadre déborde sur le tableau, par excès de précaution. Après que saint Genest s'est montré transfiguré, lui aussi, et ardent à mourir, on revient au mariage de Valérie, à la fête de famille; et reparaissent sur la scène les acteurs, privés de leur chef, humbles et suppliants, trop tard. Genest est immolé. Pour adoucir encore l'impression de cette mort si prompte, une réflexion de Maximin rassure les consciences et rétablit le calme dans les esprits : grossière oraison funèbre, dont le sentiment vaut le style.
>ïe plaignez point, madame, un malheur volontaire, Puisqu'il a pu franchir et s'être salutaire,
El qu'il a bien voulu par son impiété D'une feinte, en mourant, faire une vérité.
Pour le coup la précaution dépasse le but, par la crainte de rester en deçà. La langue s'en ressent.
Par malheur, l'ingéniosité de la mise en scène, renouvelée de Corneille, n'a pas suffi, comme dans Polyeucte, à résoudre toutes les difficultés du sujet. Et d'abord, quel est-il précisément? 11 semble que le titre de la pièce soit assez long pour nous renseigner sans ambages : « Saint Genest, comédien païen, représentant le martyre d'Adrien. » Cela est clair. Mais de quoi est-il donc question pendant le premier acte presque entier? Je vois une jeune fille, Valérie, qui craint d'être contrariée dans ses inclinations, et qui ne m'a pas du tout l'air d'être résignée à se laisser sacrifier . J'apprends qu'elle a eu un songe (très embrouillé, celui-là), que ce songe l'alarme, qu'elle doit devenir l'épouse d'un berger. (Jadis les reines épousaient des bergers.) J'entends même qu'elle craint les volontés d'un père parfois bizarre en ses projets, et qu'elle se soucie assez peu de cette bergerie. Mais voici que le berger est Maximin, aujourd'hui associé à l'empire, jadis élevé dans une étable, dont il a gardé plus que des souvenirs. Allons, tout est pour le mieux, et veuillent les dieux protéger cette auguste union! Genest mort, le mariage revient sur le tapis. Mais alors, c'était donc le fond de la pièce? Et moi, qui avais complètement oublié les époux, spectateurs sur le théâtre, comme moi au parterre, avec cette différence qu'aux bons endroits ils avaient sur les lèvres le sourire égoïste du bonheur à deux. J'avais fini par les confondre en scène avec
les petits marquis. Il parait que j'avais tort, puisque la tragédie s'ouvre sur leurs fiançailles et se termine par leur mariage.
Mais, encore une fois, le véritable sujet est saint Genest représentant le martyre d'Adrien.
Et pourtant, j'ai grand peur d'en rencontrer un troisième qui s'emboite dans le véritable. A la lecture, je remarque qu'il est assez difficile de faire l'exacte démarcation entre le rôle de Genest et celui d'Adrien. Qu'étail-ce à la représentation? Sans doute, Rotrou a multiplié les notations ingénieuses et les jalons de ce double rôle. Ici, c'est une voix qui descend du ciel, là une tirade ajoutée d'enthousiasme, et la réplique de Marcelle qui ne vient point. Je. distingue même que Genest prolonge à plaisir cette partie improvisée, et semble prêter l'oreille à un invisible souffleur, qui planerait au-dessus des frises.
LENTULE
Holà, qui tient la pièce?