GENEST
Il n'en est plus besoin.
Dedans cette action où le ciel s'intéresse, Un ange me soutient, un ange me redresse.
Est-ce qu'il ne jouerait déjà plus pour la loge des empereurs, mais devant la cour des anges? La vérité est qu'il y a là pour le spectateur une opération trop compliquée qui consiste à prendre le fil d'un rôle, pour suivre le développement d'un autre, et revenir ensuite au premier, sans que l'acteur ait changé de costume ni même de physionomie. Et voilà déjà trois sujets dans un.
Car. si le même interprète reste en scène, selon qu'il est Adrien ou Genest il rencontre, pour atteindre au même but, des obstacles différents, et donne la réplique à des personnages divers. Ce sont deux affaires à suivre, comme on dit au Palais. Adrien discute contre Flavie. officier de l'empereur, et il est soutenu par sa femme Nathalie, qui, à son insu, était chrétienne de naissance; or l'intérêt des scènes entre les deux époux est médiocre, puisqu'ils sont condamnés à se prêcher entre convertis. Mais Genest a affaire à ses camarades, à la comédienne Marcelle, qui le supplie au nom de la compagnie; et que nous sommes loin de la lutte entre Pauline et Polyeucte! Vous plaît-il de remarquer encore que la comédienne Marcelle reprend de toute nécessité plusieurs des arguments de Flavie, tandis que Nathalie refait, sans pouvoir s'y soustraire, les tirades de Genest luimi'me, et qu'en dernière analyse, c'est une pièce à double fond, où chaque personnage a, par surcroit, sa doublure. Enfin de quel effet pouvait être le duo de Genest et de Marcelle, dont l'intérêt se disperse en des considérations utilitaires, et le pathétique s'émousse sur des redites et des arguments déjà vus?
Nous touchons ici au défaut le plus intime du sujet. Ecoutez les premiers vers du rôle d'Adrien :
Ne délibère plus, Adrien, il est temps
De suivre avec ardeur ces fameux combattants;
Si la gloire te plait, l'occasion est belle;
La querelle du ciel à ce combat t'appelle.
Et comparez la dernière stance du rôle de saint Genest au cinquième acte.
Puisqu'on ne vainc qu'en combattant, D'une vigueur mâle et guerrière Courons au but de la carrière, Où la couronne nous attend.
C'est-à-dire que du premier acte au dernier, le personnage n'a point fait un pas : Adrien prépare Genest, et Genest répète Adrien. Notez, je vous prie, que je ne parle pas des fragments du rôle que l'acteur repasse et qui reviendront dans le rôle débité, et que j'en ai au rôle entier, celui d'Adrien joué par Genest, celui de Genest calqué sur Adrien, le double rôle de saint Adrien et de saint Genest. Si, au début, le martyr qu'on représente s'exhorte à la mort en beaux vers, c'est aussi en vers fort beaux que l'acteur s'entraîne à mourir. Même musique, même voix, même sentiment : il y a substitution de personne, et voilà tout le progrès. Quelle péripétie vraiment dramatique prétendait tirer Rotrou d'un caractère qui n'avance pas? La plus soudaine et la plus attendue, la plus piquante et la moins pathétique, est le transport de Genest et l'acte de foi qu'il improvise. La scène est d'un beau mouvement, et l'effet théâtral sans portée. Témoin l'impression produite sur la cour, qui l'écoute.
Voyez avec quel art Genest sait aujourd'hui Passer de la figure aux sentiments d'autrui.
D'un comédien aussi exercé aucun jeu n'étonne. En vain Genest s'exalte, en vain Lentule reste court,
et Marcelle demeure stupide; cette catastrophe encore ne provoque qu'une incrédule admiration.
Pour tromper l'auditeur abuser l'acteur même De son métier, sans doute, est l'adresse suprême.
Il faut que Dioclétien intervienne, et crie aux artistes : « Qui trompe-t-on ici? » pour que du même coup la péripétie soit claire et manifeste; tant il est vrai que ce rôle compliqué de Genest est, à l'origine, frappé d'impuissance, et que, d'un mot, un personnage secondaire tranche la situation et dénoue la crise. C'est que les actes de foi trop répétés éveillent moins d'émotion que de scepticisme, et qu'au théâtre le scepticisme tue tout ce qu'il effleure d'un sourire.
Aussi la pièce de Saint Genest a-t-elle disparu de la scène, en dépit des beaux vers qui s'y trouvent et des agréments que l'auteur y a semés d'une main prodigue. L'éditeur anonyme d'une édition déjà ancienne, que j'ai sous les yeux, écrit ces lignes un peu naïves : « Il est peut-être digne de remarque, que cette variété des tons employés par Rotrou, que la vérité des divers sentiments qu'il a décrits et mis en jeu, furent la cause principale de l'oubli dans lequel est tombée cette tragédie. »
Hélas! non. Saint Genest est un sujet imprudemment choisi, malgré une imitation heureuse et des beautés de détail, par un dramaturge qui procédait d'instinct, et savait peu son métier.
Il est fâcheux de se tromper; mais la confession d'une erreur est chose douce.
L'exemple m'en fut donné naguère par une femme d'un rare mérite, — et qui réfléchit quelquefois. Elle me contait le dépit et la surprise qu'elle eut, lorsqu'elle découvrit, au détour d'un vers de ï Ecole des femmes, qu'Arnolphe est âgé de quarante-deux ans. Jusqu'ici elle l'avait cru quinquagénaire au moins. La faute en est aux comédiens, qui pour ne laisser perdre aucun effet du rôle, le vieillissent volontiers; à notre société, qui, sacrifiant au positif, fait crédit à l'amour et au mariage, pleine d'indulgence pour les cheveux gris du célihataire mollissant '. (D'un homme de quarante ans, qui épouse une jeune fille de dix-huit, on