‹ Génie et métierChapitre 16 sur 64 · V. la Souris de M. Edouard Pailleron · texte numérisé non relu

V. la Souris de M. Edouard Pailleron

dit aujourd'hui que leurs âges s'attirent. Et il est heureux qu'ils s'attirent, dans cette nécessité de se rapprocher.) Et puis, la faute en est à ceux qui se trompent sur la foi du jeu forcé d'un comédien ou des préjugés de la société. Et il me plaît de confesser à M. Ferdinand Brunetière que la femme d'un rare mérite et moi, qui en ai beaucoup moins, nous nous étions trompés.

Lorsqu'il vint et nous dit : « Molière est au xvne siècle le représentant de la philosophie naturelle, comme Rabelais au xvic et Diderut au xvine, et j'en trouve la preuve dans l'École des femmes », moins clairvoyants que lui, aveuglés par nos idées actuelles, nous fûmes quelques-uns qui, séduits par la nouveauté du système, restâmes pourtant rebelles à l'argumentation. Au regard de l'École des femmes, la preuve ne me parut pas concluante. Où prend-on que quarante ans soient un âge qui effraye ou décourage l'amour d'une jeune fille? Pas dans nos salons où circulent des aphorismes consolants : « Le cœur n'a pas de rides... On n'a que l'âge que l'on paraît », ni sur notre théâtre, où la Souris de M. Pailleron venait justement de faire paraître le contraire; ni même dans Molière, qui, avant ÏEcole des femmes, avait écrit le rôle d'Ariste de V École des maris. Si Agnès aime Horace et n'aime point Arnolphe, c'est que l'un fait tout et l'autre ne fait rien pour être aimé. Où voit-on là un témoignage en faveur de la nature et de l'inslinct ? Que si Molière avait représenté un Arnolphe plus indulgent et meilleur, capable de passion douce, de protection éclairée « et de cette sorte de paternité charmante qui est au fond de l'amour

de tout homme, et qui grandit à mesure que sa jeunesse diminue ' », et si l'insignifiance d'Horace avait triomphé quand même de ces qualités aimables, à la bonne heure. Mais Horace l'emporte parce qu'Arnolphe est un brutal, un égoïste, un affreux égoïste qui comprime un jeune cœur, pensant le séduire î... Et ces raisons tirées de l'analyse me parurent alors singulièrement fortes. D'autant que M. Brunetière, pour qui les seules idées ont une réelle valeur, avait fait bon marché du détail de ses preuves et s'était peu occupé de la comédie de l'Ecole des femmes envisagée en tant que comédie. J'ai reconnu depuis, et j'en bats ma coulpe, que mes raisons fortes n'étaient que poussière et fragilité. Une étude technique et dramatique, un examen plus approfondi des procédés de Molière m'a ramené au point où par une synthèse philosophique M. Brunetière avait abouti d'abord. En sorte qu'écrire à nouveau ce chapitre m'est un véritable soulagement.

Qu'est-ce donc qu'Arnolphe? Un égoïste brutal et théoricien, oui, cela d'abord. Avec ses quarante-deux ans il est moins jeune alors qu'il ne serait aujourd'hui; il est l'ami et le contemporain du père d*Hu-

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