Cf. II, 2. Arnolphe dit parlant d'Horace
Aurais-je deviné, quand je l'ai vu petit, Qu'il croîtrait pour cela?...
L ECOLE DES FEMMES 9 l
ii a trop présumé de son esprit, et dont l'égoïsme îxalte jusqu'à convoiter avec douleur ce qu'il tenait )ur partie intégrante de lui-même, ce cœur et cet prit de jeune fille qu'il a pétris comme de cire, lêtis avec méthode, qui lui échappent enfin, et dont
finit par subir, misérable, l'inconsciente cruauté, îez ce sceptique le sang s'échauffe, le cœur se précite, et la nature est la plus forte; et c'est l'ordinaire •océdé dont Molière dessine les caractères de la lute comédie.
Égoïste, Arnolphe l'est donc avec un cynisme tranîant et raffiné. Il a tiré du célibat tout ce qu'il en lavait attendre, et même des satisfactions relevées ir son goût d'observation. Le mariage des autres li a procuré de doux instants. Il a prolongé sa unesse autant qu'il a pu, avec la parfaite sérénité de lomme qui a pris de loin ses précautions pour ne is vieillir isolé. Ce n'est pas un sot; et au contraire,
passerait pour très parisien aujourd'hui. Ce n'est as un hésitant que guette le mariage de raison au turnant de l'âge. C'est un égoïste sagace et pré- H'ant. Depuis quatorze années (on l'oublie trop) il mijoté, mitonné cette Agnès, qu'il a prise à quatre is. Par son air de petite fille modeste et passive, le lui plut d'abord, et donna les espérances d'une lénagère soumise, pleine d'attentions et de dévoueient, d'une mignonne esclave un peu supérieure et erfectible aux menus soins que réclament la santé, ! bien-être, la sécurité d'un maître soucieux de lites ses aises, l'honneur y compris.
Un air doux et posé parmi d'autres enfants M'inspira de l'amour pour elle dès quatre ans.
Amour est un lapsus; cela ne lui est venu que plus tard, avec l'inquiétude et la jalousie, pendant que sous les fenêtres le rossignol chantait. Songeons-y. Cet homme de vingt-huit ans, qui est dans la fleur de sa jeunesse, à l'heure où le sang bout comme un vin fraîchement pressuré, où le cœur s'enivre, en ses rêves, d'amour sans fin et de plaisirs sans nombre, cet homme était susceptible de passion prudente, de fantaisie clairvoyante et calme. Il achète ou il emprunte Agnès à sa mère, que sais-je? La question n'est pas éclaircie, il n'importe. Il la prend à côté de l'étable, tout près des bonnes vaches laitières. Il a des idées à lui, une théorie à lui, une enfant à lui, à sa guise et à son usage. Il soumet froidement cette fillette à son système d'éducation négative, qui est un résumé de son expérience du monde. On lui enseigne à lire et à écrire, parce qu'une ménagère doit tenir ses comptes : encore le savoir en est-il dangereux, et Arnolphe ne l'avait pas voulu pour elle. Mais elle saura coudre, repasser, raccommoder, faire des coiffes et bonnets de nuit. Cela est utile. Au reste, il l'élève loin de toute pratique, en toute sottise et niaiserie édifiantes. Sur ce point il est, comme le bonhomme Chrysale, assez ami de la féodalité. Il forme Agnès pour lui, et non pour elle. Il ne s'occupe d'elle que par réflexion à lui.
Comme il n'est pas né d'hier et qu'il a vu le monde, il en connaît « les tours rusés et les subtiles trames ». Il sait de quel bois se font les maris que partout on renomme. Il est expert en ces jeux d'adresse. Il recueille les anecdotes. « C'est plaisir de prince. » Il compilait, compilait, compilait toutes les histoires
de femmes. Les déboires des pauvres maris sont pour lui des suavités. Il se sait supérieur. Il revoit le jeune Horace; l'interroge. Sur quoi? Sa santé? Sans doute. Mais encore? Il le pousse, le fait jaser des impressions que le jeune homme éprouve en voyant Paris, et des plaisirs qu'il y prend, et des « maris trompés », et des femmes, oh! ces délicieuses coquines de femmes qui les trompent à la journée!
Bon, voici de nouveau quelque conte gaillard, Et ce sera de quoi mettre sur mes tablettes.
Et le plaisir que ressent Arnolphe à cette comédie humaine n'est point celui d'un spectateur impartial. N'est-ce pas pour lui un régal, que de se sentir au-dessus des autres, exempt des disgrâces qu'ils endurent, par le seul pouvoir de son esprit, de ses idées, et de la douce vieillesse qu'elles lui préparent, grâce à l'application qu'il en fait sur Agnès?
Du cercle, où il vit, il est le centre; il résume tout en lui. Il est content de son moi; tout lui réussit, à ce mai. Ce moi a recueilli une enfant, qui est aujourd'hui une jeune fille, sotte à souhait, disgrâce fâcheuse pour elle, mais rassurante pour moi. Elle est un spécimen de la femme sans malice et de l'épouse sans danger. Et le moi se réjouit. Après quatorze années de soins attentifs et d'abêtissement minutieux, il est doux à l'amour-propre de ce théoricien tyrannique et avisé de voir son bonheur à point, et il est temps d'y mordre. Le célibat touche à sa fin; la porte s'en- Ir'ouvre pour quelques invités admis à considérer l'innocent produit de cet égoïsme et de ces théories. II
prie Chrysalde, un connaisseur, à souper en compagnie de la charmante idiote.
Ce soir je vous invite à souper avec elle; Je veux que vous puissiez un peu l'examiner Et voir si de mon choix on me peut condamner.
Mais ce moi s'épanche surtout en présence d'Agnès. Il devient un moi directeur d'àme, à la fois vénérable et patelin, austère et caressant, avec l'onctueuse maîtrise d'un abbé qui s'intéresserait beaucoup, et d'expérience faite, à un certain côté de la vie. Il aime à confesser et à catéchiser. La morale qu'il prêche tient d'ailleurs en un mot : moi.