ARNOLPHE
C'est dommage, mais quoi!
Nous sommes tous mortels, et chacun est pour soi.
Son sermon sur le mariage est le développement de la même réflexion qui lui pourrait servir de texte.
Votre sexe n'est là que pour la dépendance; Du côté de la barbe est la toute-puissance. Bien qu'on soit deux moitiés dans la société. Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité : L'une est moitié suprême et l'autre subalterne, L'une est en tout soumise à l'autre qui gouverne.
Et, après les préceptes de sa morale, si vous voulez connaître le fond de sa religion, c'est la croyance en soi qui s'exalte jusque dans ces menaces des chaudières bouillantes, menaces d'un justicier omniscient
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et impitoyable, et aussi dans ces maximes du mariage, qui sont l'inflexible code du mari, du chef, du seigneur, du maître.
Celle qu'un lien honnête Fait entrer au lit d'autrui, Doit se mettre dans la tête, Malgré le train d'aujourd'hui, Que l'homme qui la prend ne la prend que pour lui.
« A mesure qu'on a plus d'esprit, a dit Pascal, les passions sont plus fortes. » Il n'est point en ce monde de bonheur parfait. A surveiller, sermonner, catéchiser, ce sceptique, ce dilettante, ce théoricien, qui n'a point muré la nature en lui, ni macéré ses sens par l'austérité de ses théories, s'est vu un jour atteint d'une de ces sottes maladies de jeunesse, mortelles à l'âge mûr, et qu'on nomme l'amour. Il s'est laissé prendre au mirage du cœur.
Sot, n'as-tu point de honte? Ah, je crève, j'enrage, Et je souffletterais mille fois mon visage.
En homme d'esprit il s'aime d'abord en Agnès, il l'aime pour lui, mais insensiblement il l'aime; et aimer, c'est se détacher de soi, c'est devenir sot à son tour : et voilà sa misère, et la bonne nature qui reprend ses droits. Alors cet homme d'esprit devient superstitieux et ridicule. Puis jaloux. Puis résigné. Puis lâche, comme il convient à un dilettante qui sent sa passion rudement. Ce théoricien fanfaron du bonheur conjugal, ce railleur universel, ce gouailleur
des cocus, l'homme unique, l'homme rare n'est plus qu'une molle guenille aux mains ingénues d'une cruelle sans esprit. C'est une royauté qui s'écroule, et cela fait toujours rire. Il perd son assurance; il renonce à ses théories; il fait litière de son orgueil; il fléchit au présent et s'accommode de l'avenir. Le sceptique s'évanouit, et reste le malheureux amant, le barbon enflammé, désespérément attaché à son désir, encore qu'il soit presque au point d'en accepter toutes les conséquences.
Ou bien, s'il est écrit qu'il faille que j'y passe, Accordez-moi du moins pour de tels accidents La constance qu'on voit à de certaines gens.
L'égoïste est repoussé, l'orgueilleux humilié, le seigneur et maître se courbe. Il éclate, sermonne, supplie, se prosterne, se frappe la poitrine, s'abîme dans la contrition et le ridicule. Il ne sera même pas ce qu'il craignait tant d'être, malgré sa résignation gloutonne et son humilité friande :
Je te bouchonnerai, baiserai, mangerai.
Tout comme lu voudras tu pourras te conduire. Je ne m'explique point, et cela c'est tout dire. Jusqu'où la passion peut-elle faire aller!
La passion est d'autant plus forte qu'il semblait armé d'un triple airain contre elle. C'est la revanche de la chair sur l'esprit. Quelques comédiens ont dramatisé la fin du rôle. Il n'y a pas de doute que cette interprétation soit contraire à la pensée de Molière. Il a appuyé le crayon, forcé le trait, en maint endroit presque jusqu'à la caricature, du moins jusqu'à la gri-
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mace. Et cette grimace est la même que celle de Tartufe eu tête-à-tète avec Elmire. Il y a là-dessous du naturalisme assez poussé. Ces deux directeurs d'âmes se sont gardés de tuer en eux la bête qui frémit et qui gronde. Le désir les égare, et leur jalousie est proprement une fringale. Je n'exagère rien. La Critique de l'École des femmes nous apprend que les pédants de lettres firent la fine bouche^ et parurent choqués. « Et ce monsieur de la Souche, enfin, dit M. Lysidas, qu'on nous fait un homme d'esprit, et qui paraît si sérieux en tant d'endroits, ne descend-il point dans quelque chose de trop comique et de trop outré au cinquième acte, lorsqu'il explique à Agnès la violence de son amour avec ces roulements d'yeux extravagants, ces soupirs ridicules, et ces larmes niaises qui font rire tout le monde? » A quoi Molière répond : « Et quant au transport amoureux du cinquième acte, qu'on accuse d'être trop outré et trop comique, je voudrais bien savoir si ce n'est pas faire la satire des amants, et si les honnêtes gens mêmes, et les plus sérieux, en de pareilles occasions, ne font pas des choses... » En vérité, dès que son esprit déchoit, c'est-à-dire dès que sa passion, inconsciente d'abord, est contrariée, Arnolphe ne fait que de ces choses-là. Et il pourrait répondre à Agnès, lorsqu'elle lui demande si « l'on fait d'autres choses » (et s'il ne s'était mis, par l'éducation qu'il lui a imposée, dans le cas de ne pouvoir lui parler avec quelque franchise), il lui pourrait dire comme Tartufe à Elmire, qui est moins novice et moins sotte :
Que l'on n'est point aveugle et qu'un homme est de chair.
C'est l'autre aspect du personnage, le comique qui tempère l'odieux du rôle. Molière n'attend pas le cinquième acte pour le dessiner avec une mâle gaité, si je puis reprendre le mot avec sa pleine signification. Dès le début du second, après la première confidence du jeune Horace, Arnolphe rentre en son logis, et d'un tel air qu'il effraye Georgette. Son cœur pâlit, et son amour-propre, cruellement; mais aussi son sang bout; il ne peut plus parler; il suffoque, il voudrait pouvoir « se mettre à nu ». Le dilettante est bien malade; le sceptique s'éponge; il ne s'agit plus ici d'un amour de tête, raisonnable, prévoyant et calculé. Et le cœur, qui faut à tout le monde dans celte scène, croyez qu'il est bien la machine artérielle qui refoule le sang dans les veines, et dont les émotions vives ou les sensations trop violentes accélèrent les fonctions jusqu'à la faire éclater.
Je suis en eau : prenons un peu d'haleine;
Il faut que je m'évente et que je me promène.
Patience, mon cœur; doucement, doucement.
Pendant la scène du ruban Arnolphe « souffre en damné », comme Antony. Les épithètes de son langage sont toutes empruntées de la douleur ou du plaisir physique. Il a de la peine à cacher un « désespoir cuisant ». Tour à tour il étouffe, tousse, souffre, enrage, crève, et aime jusqu'à ne « plus pouvoir se passer de cet. amour ». Nulle part cet amour, égoïste à la fois et sensuel, n'est peint dans le théâtre de Molière par des expressions plus fortes. On cite volontiers les beaux vers d'Alceste, par lesquels il confesse
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sa grandeur et sa faiblesse, si beaux et si vrais qu'il semble que l'humanité même parle par sa voix. C'est la nature qui s'exalte sur les lèvres d'Arnolphe; et j'ai compris un peu tard , je l'avoue encore, la brûlante fièvre d'un couplet comme celui-ci :
Plus, en la regardant, je la voyais tranquille,
Plus je sentais en moi s'échauffer une bile;
Et ces touillants transports dont s'enflammait mon cœur
Y semblaient redoubler mon amoureuse ardeur.
J'étais aigri, fâché, désespéré contre elle;
Et cependant jamais je ne la vis si belle,
Jamais ses yeux aux miens n'ont paru si perçants,
Jamais je n'eus pour eux des désirs si pressants...
Comment s'étonner après cela que dans cette admirable scène du cinquième acte , que critique M. Lysidas, alors que le malheureux amant conseille à Agnès de « chasser un amoureux désir », et que l'innocente lui réplique d'un mot, dont il ressent trop la dure vérité :
Le moyen de chasser ce qui fait du plaisir?
doit-on s'étonner que ce quadragénaire tumultueux, dont l'esprit et les sens subissent de rudes angoisses, exhale sa passion d'une bouche ardente et immodeste : tel un adolescent aux appétits gloutons? Sa frénésie a suivi un naturel progrès d'un acte en l'autre jusqu'au dénoûment, insinuante, explosive, ennemie de la raison. Et voici qu'il s'humilie encore, se bat, s'arrache un côté de cheveux, se veut tuer pour donner cette preuve, à défaut d'autre, de sa flamme amoureuse, piteux dans ses convulsions, lui, le célibataire
B1BUOTHECA ^ttavi«ns't*
avisé, le sceptique mordant, le dilettante gaillard! — Il faut se rendre et reconnaître que la nature a de plaisantes revanches.
Le caractère d'Agnès est du même dessin que celui d'Arnolphe. Agnès est une bête qui n'est pas tant sotte, ou une sotte qui n'est pas si bête. Sa eomplexion de jeune fille sensible et expansive délivre son esprit muré. Elle est l'étrange produit de deux influences contraires, celle de la nature qui l'anime et l'épanouit, celle d'Arnolphe qui la mortifie et la comprime. Elle n'est ni Henriette, qui me représente une entité, un être de raison, — et de raison assez impertinente, — ni Marianne, la jeune fille modeste, sociale, si je puis dire, et un peu passive. Je ne vois que dans le Demi-Monde un produit analogue de deux influences également contradictoires : Marcelle; une pauvre enfant délurée et sentimentale, chaste sans être ingénue, piaffeuse et foncièrement honnête à la fois.
Agnès a donc été soumise, dès son plus bas âge, à un abêtissement méthodique et raisonné. Et j'avoue que cette partie du rôle me paraît outrée et qu'elle manque de mesure ou de délicatesse. Là-dessous, comme dans la scène d'Alain et de Georgette, je devine la comédie italienne; et peut-être y pourraiton souhaiter plus de légèreté de main. Molière n'avait guère vu de vraies jeunes filles, apparemment; et il
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n'est pas étonnant qu'il ait pour en peindre l'ingénuité un crayon un peu alourdi. Sur ce point j'inclinerais volontiers à partager l'avis de M. Lysidas : « Est-il rien de si peu spirituel, ou, pour mieux dire, de si bas, que quelques mots où tout le monde rit, et surtout celui des enfants par l'oreille? »
Mais je m'empresse d'ajouter qu'Agnès ne prononce aucun mot comique en soi. Son ignorance et sa naïveté ne sont ridicules, que par le cas qu'en fait Arnolphe , la gloire qu'il en tire d'abord, et les déboires qu'ensuite il en essuie. « Tarte à la crème » est par trop une niaiserie ; mais c'est une niaiserie misérable et topique grâce au commentaire qu'en fait le pauvre homme, au genre d'esprit qu'il y goûte et qui le réjouit infiniment. « Hors les puces qui m'ont la nuit inquiétée » témoigne d'une épaisse puérilité, qui n'a de piquant que l'augure qu'en tire le jaloux et les contentements qu'il s'en promet. Et, quoi que je puisse faire, tout cela me paraît encore assez démesuré. Il y a de l'Arlequin et de la Colombine là-dessous. Oh! que j'aime mieux suivre Agnès dans la pratique des leçons qu'elle a reçues avec le pain quotidien! Que Molière y est plus subtil, et comme il descend dans les ténèbres de cet esprit avec une lanterne à la main, pour rappeler un mot d'une bonne dame qui s'entendait à ces choses, la marquise de Sévigné!
De même qu'Arnolphe n'aime d'abord Agnès qu'en lui, Agnès n'est sotte et ridicule que par rapport à lui. Cette ignorance serait désolante, si elle était naturelle. Elle amuse, parce qu'elle est imposée, acquise, cultivée en serre close. Beaucoup de la joie
qu'elle nous cause lient aux suites qu'elle aura pour le cultivateur. Tous les enseignements à rebours, dont il a pris soin d'obscurcir l'âme de cet enfant, profitent contre lui. Pour n'avoir pas vu la société, Agnès se laisse séduire par des révérences. Elle ignore le style courant de la galanterie, et la voilà toute triste d'apprendre que ses yeux ont du mal, et qu'ils en donnent au monde. On lui a dit et redit que, hors du mariage, le sentiment est un péché, et il suffit qu'Horace lui promette de l'épouser pour qu'elle se laisse prendre aux promesses et douces paroles, et donne à sa sensibilité un libre cours. Quant "aux chaudières bouillantes, on n'en est menacée qu'après la cérémonie, et rien ne défend de se marier d'abord. Et vraiment, je me prends à regretter que nous n'ayons pas une Suite de l'École des femmes, comme nous avons une Suite du Menteur. 11 m'eût plu de voir se débrouiller ce jeune cerveau féminin. Je ne sais pourquoi il me semble qu'Arnolphe sera vengé, et que cet étourdi d'Horace a bien l'assurance de son âge. 11 m'eût plu devoir celte assurance à l'épreuve. Molière nous a du moins montré (c'est l'originalité foncière du rôle) comment l'esprit vient aux filles.
11 leur vient avec la sève qui monte aux branches et qui fait la fleur éclore. Il germe dans le premier billet qu'on écrit, où passe le premier frisson de jeunesse; il perce dans l'embarras des phrases et la franchise des mots. Cette lettre est un miroir d'une petite âme toute neuve et obscure, à demi cachée sous une enveloppe charmante et qui s'anime.
« Je veux vous écrire et je suis bien en peine de savoir par où je m'y prendrai. J'ai des pensées que je
désirerais que vous sussiez: je ne sais comment faire pour vous les dire, et je me défie de mes paroles. Comme je commence à connaître qu'on m'a toujours tenue dans l'ignorance, j'ai peur de mettre quelque chose qui ne soit pas bien et d'en dire plus que je ne devrais. En vérité je ne sais ce que vous m'avez fait, mais je sens que je suis fâchée à mourir de ce qu'on me fait faire contre vous, que j'aurais toutes les peines du monde à me passer de vous et que je se'rais bien aise d'être à vous... »
Ainsi vient l'esprit aux jeunes filles, puisque c'est décidément d'esprit qu'il s'agit. La nature est une bonne mère, qui s'entremet secrètement pour perpétuer les races. Elle donne aux jeunes hommes je ne sais quelle chaleur de la voix qui se communique tout droit au cœur des Agnès innocentes. Cela ne commence point par l'ennui, comme chez les femmes. Agnès ne s'ennuie jamais, avant du moins d'avoir entendu cette voix et senti pénétrer en elle cette chaleur, qui est si plaisante et si douce. Et puis, c'est comme une ivresse « des mots les. plus gentils du monde, des choses que rien ne peut égaler », et dont la caresse est un chatouillement à fleur de peau, et qui
là dedans remue Certain je ne sais quoi dont je suis tout émue.
11 y a bien du plaisir, le soir, quand la nuit est venue. à faire sa prière et se glisser au lit avec une conscience tranquille et toute remplie d'un bon sommeil. 11 y a bien du charme à coudre, d'une main régulière et dans la paix de l'âme, six chemises et six coiffes,
qui sont les gages d'une sérénité innocente et appliquée. Un jeune homme vient, qui baisse les yeux presque timidement, qui les relève à la dérobée, les fixe, les détourne, qui tient les propos qui chatouillent, qui effleure les bras et les mains d'une caresse vagabonde des lèvres : c'est un plaisir et un charme aussi, mais non plus tout à fait le même. Ces choses sont nouvelles, impressions vives, sensations vagues, et troublent délicieusement le calme du je ne sais quoi qui frémit là dedans; et ces choses débrouillent l'esprit. La nature est experte aux leçons simplesj et plus avisée qu'un professeur que j'ai connu, en province, président d'une société d'enseignement par Vas' pect. Ai-je besoin de dire que jamais cet enseignement-ci n'eut la persuasion ni l'efficace de celui-là ?j Dans le fatras de leur fausse science les femmes savantes ne trouvent d'expressions claires que celles que la nature inspire. /
On n'en peut plus. On pâme. On se meurt de plaisir. De mille doux frissons vous vous sentez saisir... On se sent, à ces vers, jusques au fond de l'àme Couler je ne sais quoi qui fait que l'on se pâme...
C'est l'esprit qui leur revient. Il vient à Agnès par sentiment et par comparaison. Les entretiens avec Arnolphe ont toujours quelque chose de solennel, et sont pleins de réticences, comme à la confession ; au lieu qu'il est si aisé de jaser avec Horace. Il n'est que de l'écouter et de savourer le miel de son langage, et de sourire à la verve de ses baisers démonstratifs. Son école est meilleure que toutes les théories pédagogiques renforcées de toutes les édifications pieuses.
On en apprend davantage avec lui, et beaucoup plus commodément, qu'à réciter le catéchisme de persévérance ou les maximes du mariage '. Il a sans doute des mots qu'on n'entend point et qui font tant de bien qu'on se doute qu'il les faudrait entendre pour en goûter pleinement le charme. On devine que ces vocables mystérieux cachent des joies plus parfaites, un sens de la vie moins inachevé. Il faut bien qu'il en soit ainsi, puisqu'on frémit à les ouïr seulement. Et cela donne à penser. C'est l'étincelle. Et, toujours par comparaison de ce qu'on ignore et de ce qu'on ressent, on ne tarde pas à s'aviser qu'on n'est qu'une petite oie blanche, mais pleine de bonne volonté. On n'a pas encore la stricte notion du bien et du mal, farcie qu'on fut de superstitions ou de croyances déplaisantes, mais on distingue déjà le naturel de ce qui ne l'est point, et le plaisir de son contraire. Or ceci est un commencement de sagesse philosophique.
Et c'est l'admirable vigueur comique de la scène quatrième du dernier acte. Agnès n'en est plus à la douce stupidité du premier frisson. A cette heure, l'ingénue sent et raisonne, et l'un et l'autre vivement. L'étincelle des sensations étonnées a éclairé l'esprit. Agnès n'est plus ni sotte ni froide, et le cerveau vibre à l'unisson d'un certain émoi qui la fait tout heureuse et tout aise. Elle n'est point coquette, étant encore novice en l'art de penser et de sentir; mais déjà elle est à l'égard d'Arnolphe d'une inconsciente cruauté.
I. Il va sans dire que nous analysons ici l'idée de Molière et que nous réservons notre jugement.
La femme est née doublement, et Arnolphe en éprouve une double souffrance. Il pàtit en sa pensée et en ses désirs. Et la scène est d'autant plus forte qu'à présent Agnès lui retourne argument contre argument, sans lui rendre passion pour passion. Ainsi donc la nature l'emporte sur les théories : cette sotte a de la logique, cette novice s'échauffe...
Cette Agnès est sensible et ne sent rien pour moi!
Elle ne craint plus ni les revenants, ni les péchés, ni les chaudières, ridicules inventions, dont on barde la cervelle des enfants en nourrice. Elle n'a peur ni des mots ni des choses : Arnolphe peut enfin causer avec elle de plain-pied, sans recourir aux réticences ni à l'euphémisme. Comme elle est incapable de mensonge, et aussi comme elle est encore dans une fraîcheur inappréciable de pensée et de sentiment, elle a d'un seul coup atteint à une propriété de style, qui est suffocante.
Mais las! Il le fait, lui, si rempli de plaisirs Que de se marier il donne des désirs.
Aussi Arnolphe est-il suffoqué. Il se demande à quelle école on l'a mise, et qui diantre lui en a soudain tant appris. Qui, bonhomme? — Mais ce blondin, ce morveux, cet insignifiant Horace, qui a vingt ans, les yeux tendres, le doux parler, et dont l'adolescence s'épand en baisers persuasifs, en caresses qui chatouillent le cœur et éveillent l'esprit; celui qui est un instrument aux mains de la nature, et qu'elle a
fait croître pour cette mission; à qui elle n'a départi ni le génie, ni les longs desseins, ni les vastes pensers, et qui n'en a aucunement besoin d'ailleurs, ayant reçu d'elle les seuls dons indispensables à sa destinée de déniaiseur d'Agnès : un certain tour de visage et la fleur de jeunesse...
Entre V École des maris et VÉcole des femmes, qui sont voisines par les dates de leur apparition, et qu'on réunit d'ordinaire sous le nom de comédie de mœurs, il y a une distance considérable. L'une est construite selon la formule de V Etourdi', l'autre est la première esquisse de la haute comédie, telle que Molière la concevra bientôt. V Ecole des femmes est proprement une ébauche, dans la grande manière de l'écrivain, ou mieux, un canevas touffu, d'une composition un peu rudimentaire, mais déjà conforme aux procédés essentiels d'exécution, qui marquent au même coin le Misanthrope, les Femmes savantes, et aussi Tartufe.
Le regard de Molière tombe sur un vice à la mode, un excès des mœurs, un travers de l'opinion, qui tantôt constitue un péril pour la société tout entière, tantôt, le plus souvent, ne couvre de ridicule que ceux qui en sont entichés. Il s'en empare. Sur ce terrain fécondé par l'idée morale de la pièce il place un certain nombre de personnages, qui sont plus ou moins atteints de cette tare, ou en sont plus ou moins exempts. Et puis, comme la vérité est ondoyante, et
que parmi ces personnages divers le jugement du spectateur risque de s'égarer, il incarne en ses protagonistes une contradiction manifeste entre leurs paroles et leur pensée, leur théorie et leur passion, leur sagesse apparente et leur intime misère. Tels Alceste, Tartufe, M. Jourdain. Tels Arnolphe et Agnès. Et ainsi, l'Ecole des femmes est une comédie de caractères, réduite aux deux protagonistes, auprès desquels Horace ne fait que le personnage d'une utilité. Le dessin de la pièce, comme celui des deux types principaux, en précise encore le sujet et la portée véritable.
Une étude de mœurs en est, certes, le point de départ. Elle est pareillement à l'origine de la conception de Tartufe ou du Misanthrope. Il suffit de parcourir le théâtre du xvn° siècle pour se rendre compte des droits absolus du chef de la famille, et discerner que la jeune fille, au moment décisif de sa vie de femme, est réduite à l'alternative d'agréer le prétendant qu'on a distingué pour elle, ou de se résigner au couvent. C'est l'éternel dilemme des bourgeois de Molière; c'est l'ultimatum désespéré d'Arnolphe :
Vous rebutez mes vœux et me mettez à bout; Mais un cul de couvent me vengera de tout.
Marianne doit obéissance à son père , Orgon lui voulût-il donner un singe pour époux; et pareillement Iphigénie cède à la volonté d'Agamemnon, dûtelle être sacrifiée sur l'autel de Calchas. Même, au dénoûment de l'École des femmes, Horace apprend que son père revient d'Amérique à dessein de le
marier, sans être de moitié dans ce projet, sans même connaître le nom de l'élue; et Horace et Arnolphe luimême s'inclinent, bon gré mal gré, devant l'autorité paternelle. Cette autorité légitime, encore qu'excessive parfois, dégénère en tyrannie aux mains d'un tuteur qui l'exerce à son profit et la détourne à ses fins. A plus forte raison, s'il ne s'agit que d'un père nourricier, et qui dans l'adoption n'a recherché que le moyen d'être seigneur et maître. Et voilà bien l'idée première de cette comédie prise sur le vif des moeurs contemporaines. Si Molière s'y était tenu, il eût fait une pièce dont la portée ne dépassait pas de beaucoup celle de V Amour médecin ou du Médecin malgré lui.
Mais sachons enfin reconnaître la valeur philosophique et la propre grandeur du sujet. Je n'en saurais douter maintenant : la vraie question, où toutes les scènes convergent, la thèse (puisque le mot est consacré aujourd'hui), c'est l'éducation qu'Arnolphe a choisie pour cet enfant dont il prétend faire sa femme. Et c'est ici que l'histoire des idées a heureusement servi M. Brunetière, et que, non, véritablement non, il ne diminue pas Molière en le rapprochant de Rabelais. Grandgousier aussi eut à se décider entre deux disciplines, dès que Gargantua fut en âge d'être éduqué : l'une compressive, littérale, monacale, l'autre philosophique et plus conforme aux naturels instincts. Il débuta par appliquer la méthode scolastique; et Gargantua fut d'abord institué par un théologien en lettres latines et savoir abêtissant. Le premier maître de cet enfant prodige, Thubal Holoferne, fut un sorbonnagre hérissé et peut-être bien
tonsuré; le second, Jobelin Bridé, est un doux gâteux, dont le nom patronymique n'est pas synonyme de nature ni de liberté. De ces premiers enseignements le résultat ne se fit guère attendre. « A tant son père apperceut que vrayment il estudioit très bien, et y mettoit tout son temps ; toutesfois qu'en rien ne prouffitoit, et, que pis est, en devenoit fou, niays, tout resveux et rassoté1. » Et donc, il le confie à maître Ponocrates, précepteur laïc, ami de nature, et qui reprend l'instruction de l'enfant sur nouveaux frais, non plus selon la méthode du séminaire, mais en toute franchise du corps et de l'esprit, qui se développent ensemble et d'autant.
Arnolphe tient pour la discipline féodale et monacale. Il est voué à la pédagogie qui comprime l'intelligence et l'instinct. 11 prend Agnès toute jeune, l'enserre dans un couvent, jusqu'à l'âge où elle est au point d'être épousée. 11 la retire pour l'enfermer encore dans une maison secrète, où elle achève son noviciat. Car elle est vraiment une novice dans un autre cloître.
Et c'est assez pour elle, à vous en bien parler, De savoir prier Dieu, m'ai mer, couchée et filer.
Elle prie Dieu, elle coud, elle file, — et Arnolphe la rattrape juste à temps pour refermer la grille sur elle. Avant d'avoir été touché de la grâce naturelle, d'une certaine grâce naturelle point du tout janséniste, et qui éveille à la vie cette petite nonne sécu-