Avare, I
scènes pour en achever une. On dirait qu'il procède à la façon des meilleurs écoliers, qui empruntent aux Catilinaïres le dessin d'une période et à YOrator ou au B m tus les expressions pour la remplir. On cherche en vain les dessous de ce jeu, qu'on voudrait bien voir.
Il prend des vers entiers et les plagie allègrement. Et je ne parle pas de ces vers passe-partout, dont il fallait bien se servir après Molière, faute d'être venu avant lui :
Allons, Finette, allons
C'est moi qui vous le dis, m'entendez-vous, mon frère?
Parbleu! Vivent les gens pleins d'imaginative!
Est-ce à moi, s'il vous plaît, que ce discours s'adresse?
Secondez-moi bien tous dans cette afTaire-ci.
Si vous pleurez toujours, je ne pourrai rien dire.
Je vous trouve attachée à tous ses intérêts.
Mais notez que dans le Distrait on peut relever jusqu'à trente-cinq vers à peu près textuellement copiés, et non pas insignifiants et presque anonymes, mais de ces vers sous lesquels on met tout de suite le nom de l'auteur, qui sonnent dans la mémoire, les mots illustres, les fameuses saillies, qui fixent un caractère ou définissent une situation.
Tu ne saurais saisir ces haines vigoureuses Que sentent pour l'amour les âmes généreuses.
Ou :
Cet homme n'aime pas les conversations.
Ou encore :
11 te faut des chemins tout parsemés de fleurs.
Qu'est-ce que :
L'amour du chevalier n'est pas du tout mon fait?
Et que :
11 faut fuir dans les bois et renoncer aux hommes"?
Le « Monsieur... » embarrassé d'Alceste devient le : « Madame... » provocant de Strabon; il n'est pas jusqu'à : « le pauvre homme! » qu'Hector, valet du Joueur, n'utilise à la dérobée. Et vers et traits semblent affaiblis, quant ils ne portent pas à faux. Il en est des mots comme des hommes; ils ont eu.juste une fois l'occasion d'être grands; mais l'occasion est unique et ne revient pas. Ou, s'il vous plait mieux, ces vers empruntés semblent les copies des maîtres qu'exécutent les amateurs dans les galeries du Louvre; même dessin, même couleur, même composition : il y manque un rien, la petite flamme intérieure de vie et de vérité. Regnard dépouille Molière de toutes les trouvailles techniques dont le succès a fait des traditions, et des mots de nature que les applaudissements ont logés dans l'esprit des hommes; il s'en empare sans embarras; c'est la formule du maître, et c'en est presque la comédie : il y manque un certain secret que Molière a gardé.
Regnard n'est pas Molière; il s'en faut de presque tout. 11 peint sans vigueur, parce qu'il observe peu et à la surface. Il a une verve intarissable, et point
de force comique. 11 outre les nuances, il grossit le trait, il est toujours sur la pente de la farce et de la caricature. Les figures de son devancier qu'il reproduit, deviennent indécises entre ses mains; celles qu'il invente sont sans consistance. Il a débuté dans la carrière dramatique sur le théâtre des Italiens, et toujours travaillé pour Arlequin. Alors qu'il jouissait de toute sa renommée, il donnait dans la même année (1696) le Joueur aux Français et la Suite de la foire Saint-Germain aux successeurs de Scaramouche. On n'y prend pas assez garde. Là est l'explication de son talent. Si Regnard, par une complicité du destin, avait pu naître après Scribe, il eût excellé dans le vaudeville. Son théâtre italien est proprement la clé de son théâtre français : là, parmi les scènes épisodiques et les parades bouffonnes, on perce à jour la complexion de ce dramatiste ; là se précisent les limites de son esprit. Il s'y montre au naturel.
On fait peu de cas de ses pièces italiennes, faute de les connaître. Les éditions complètes de Regnard ne sont ni nombreuses ni récentes. La plus fraîche, je pense, qui est de 171)0, a beau être sortie de l'Imprimerie de Monsieur, et « ornée de belles gravures»; elle est défectueuse à un point qu'on ne saurait dire. D'ordinaire on se contente de publier un choix de ses pièces françaises. Ses farces italiennes serviraient au volume d'une excellente préface. Elles renferment des scènes amusantes. Elles sont pleines de verve et emportées dans un mouvement continu de grosse gaîté. Et il n'est pas sans intérêt d'y distinguer d'abord les travers sur lesquels s'exerce l'esprit de l'écrivain. Tout ce qui se prête aux jeux de théâtre,
au quiproquo, à la grimace des pitres est exploité à satiété. Chez les femmes la coquetterie fait merveille, une coquetterie plutôt gaie, réduite en maximes, dont la première est de prendre un mari, et la deuxième de ne s'y pas tenir trop longtemps. La morale d'une fille à marier se résume en quelques vers :
Une fille qui veut se faire
Un époux parmi ses amants
Doit changer à tous les moments
Et de visage et de manière; Tantôt d'un air modeste elle entre dans un cœur
Sous un faux semblant de sagesse; Et tantôt, rallumant un feu de belle humeur, Elle y porte à la fois la joie et la tendresse '...
Mais le mariage est une institution démodée (déjà !), qui se décrie de jour en jour; et les hommes sont « des poissons rusés qui viennent badiner autour de l'appât et mordent rarement à l'hameçon ». Ils voient tant d'épouses, depuis quelque temps, « qui ne sortent de chez elles qu'avec les oublieurs et n'y rentrent qu'à la faveur des crieurs d'eau-de vie », et qui disent à leur laquais : « Ne savez-vous pas bien que Monsieur ne mange pas à table, quand il y a compagnie? » Une fois mariées, elles craignent par-dessus tout l'ennui, comme les femmes de M. Victorien Sardou. « Que ferons-nous après la collation? Quand je n'ai plus que deux ou trois plaisirs à prendre dans le reste du jour, je suis dans une langueur mortelle; et je m'ennuie presque toujours dans la crainte que