Divorce, II
de la voix et du geste. Telles les peintures de Labiche, et non pas beaucoup plus outrées. Ajoutez que l'acleur du théâtre italien choisit un personnage qui est son éternel emploi, un costume qu'il ne change jamais, un nom qui ne quitte plus l'affiche. De là, en ce genre de pièces, la permanence des types, et, si vous voulez, l'absence de caractères et d'étude psychologique. Les rôles sont faits pour les petits talents spéciaux du comédien et non le comédien pour les rôles. « Arlequin est toujours Arlequin, est-il dit dans les Chinois, et le Docteur toujours le Docteur. » Et ceci encore est une des caractéristiques de notre vaudeville. Personne mieux que Labiche n'a tiré parti du tour de visage ou du timbre de la voix de ses interprètes, si ce n'est MM. Meilhac et Halévy.
Dans les pièces françaises de Regnard les mêmes traits essentiels subsistent; les mêmes procédés se retrouvent, et pareille insuffisance d'observation. Ce sont mêmes mœurs esquissées, mêmes travers forcés, mêmes tics extérieurs, mêmes types permanents, et enfin même absence de caractères, le tout accommodé à une scène, à un cadre plus ambitieux. Des dessous de son temps il n'a guère crayonné que le dévergondage fanfaron, les manières et les allures douteuses, le décousu et le débraillé de l'orgie « qui commence à huis clos vers la fin du règne de Louis XIV ' ». Cela, il l'a vu; on l'a dit : on l'a irop dit, ou du moins avec trop d'insistance. Même în ces plaisirs, dont il fut, il a la vue courte. Il y a plus d'étude des mœurs contemporaines dans
i. Sainte-Beuve. Regnard. Lundis, VII, 10.
Tartufe, qui est une comédie de caractères, où le reste se trouve par surcroît. Je ne demande pas à Regnard d'avoir fait Tartufe. Eût-il découvert le personnage, je dis qu'il en eût à peu près uniquement peint l'oreille rouge et le teint bien fleuri. 11 s'en fût tenu à la grimace, faute de percer l'homme à jour, et aussi parce que la grimace est le moyen commode d'amorcer le rire des spectateurs. Tous ses types, après la mort de Molière, ont fait un séjour dans la troupe d'Arlequin; et ils reviennent au Théâtre-Français, tout imprégnés des habitudes contractées sur les tréteaux du voisin. A peine, par égard à la solennité de la maison, s'astreignent-ils à un peu de retenue; ils raccourcissent le geste, escamotent le saut périlleux; Arlequin laisse sa batte dans la coulisse. Pierrot cabriole; allons, saute, marquis! Et puis, vieillards, prétendants, coquettes, filles à marier ne se transforment guère d'une pièce en l'autre. Ne cherchez pas en eux une passion vraie qui les distingue; Angélique, Isabelle, Léonor, Cidalise ne diffèrent que par la couleur de leur robe. A défaut de caractère, ils ont de l'esprit; au lieu de travers, des vices bouffons; tous uniformément semblables dans le même emploi : non, Regnard n'est plus Molière. Sous les caricatures de l'un apparaît toujours un fond de vérité, au lieu que sous les premiers rôles de l'autre perce à tout coup la caricature : et décidément, même au Théâtre-Français, Regnard est un auteur des Italiens. Son œuvre forme une galerie de Scaramouches.
Les pères sont avares par tradition, amoureux d'aventure, violents ou imbéciles à satiété. Géronte
du Légataire, Grifon de la Sérénade ne diffèrent que de nom, avec d'alternatifs retours de jeunesse et de goutte. Géronte veut se marier; mais qu'on lui fournisse un autre moyen de faire endiabler ses collatéraux,
Voyez comme je prends promptement mon parti; De l'hymen tout à coup me voilà départi.
Qu'on rende à Grifon le collier qui lui a été dérobé, il consent à ce qu'on voudra et donne fils et bru à tous les diables '. Un seul faillit avoir un caractère : c'est Albert des Folies amoureuses, ce tuteur jaloux,
Brutal à toute outrance, avare, dur, hargneux.
L'outrance même du type en fait le ménechme grotesque d'Arnolphe. Quelle différence entre les deux! L'un atteint d'une passion profonde, l'autre frappé d'une tardive folie; l'un qui a mis au service de son moi tout un système de pédagogie négative, dont l'échec le voue au ridicule; l'autre maniaque et caricatural, qui rôde la nuit comme un loup-garou, donne dans les chausse-trapes et se casse le nez. 11 est vrai que l'histoire du revenant est impayable, qu'on éclate à l'aventure de l'escalier, qu'on est secoué de rire à la vue de cet absurde geôlier amoureux, qui, d'une main tenant sa fiole d'élixir, et de l'autre menaçant le couple envolé, reste seul sur la scène, avec son désespoir et ses imprécations de tragi-parodie.
Ah! maudite bouteille et vieillard ridicule!