Sérénade, XXVI
A côté des pères taillés sur l'immuable modèle du Docteur burlesque, les fils ressemblent aux Octaves et aux Aurélios. Oh! que ces amoureux ne sont point profondément touchés ! Rappelez-vous ceux de Molière, leur ardeur, leur jeunesse, leurs élans, leurs défis, et les brouilles à propos de rien et les réconciliations après les brouilles, et tout leur être pris, et toute leur âme en proie.
Avez-vous jamais vu d'expression plus douce?
Malgré les soins maudits d'un injuste pouvoir
Un plus beau naturel se peut-il faire voir?
Et n'est-ce pas sans doute un crime punissable
De gâter méchamment ce fond d'âme admirable? '.•..
Voilà des gens qui ne badinent pas avec l'amour, qui s'y engagent tout entiers, de toutes leurs forces, impétueusement. Ils en font la rude expérience. Ceux de Regnard n'en font que le geste. Ils le traitent à la cavalière; ils n'ont ni la flamme, ni même l'étincelle. Pour eux la passion n'est qu'un « petit feu léger, vagabond, volatil ». Ils en parlent joliment, en hommes qui ne sentent point. Ils la mettent en formules, ou la convertissent en rentes sur l'État. Entre un billet d'amour et un billet de change leur choix est fait. Tout leur entretien n'est que de dédit, d'héritage ou de notaire. Et sans doute je reconnais en eux les gentilshommes avisés, dont on dira quelques années plus tard « qu'ils fument leurs terres ». Mais je songe aussi qu'un dramatiste français, qui observe son époque et la connaît, doit savoir peindre l'amour par obligation professionnelle. Et je vois du même
coup que Regnard n'entre point clans les cœurs, n'en a pas l'accès, et qu'il lui suffît d'habiller, de faire jaser et gesticuler à la mode du temps ses fantoches. Et donc les traits de mœurs ne sont pas rares, mais forcés pour l'effet de théâtre. L'écrivain excelle au portrait; le texte se soutient par la mimique et fait fonds sur la gymnastique du comédien. La psychologie y est presque nulle. Grâce à cette agitation du corps et ce perpétuel mouvement du visage, les travers s'accusent et s'exaspèrent. La passion tourne au vice, l'impertinence devient insolence. Clitandre se piquait d'avoir la taille fine et les dents belles; son chapeau ne se posait pas sur sa tête à l'aventure, les plis de sa cravate n'étaient pas livrés au hasard; sa longue canne jouait avec grâce entre ses doigts. Il se carrait clans un fauteuil, juste assez pour avoir l'air de la cour. Il riait aux éclats, mais pas plus qu'il ne sied à un fat. Aux jeunes gens de Regnard le fauteuil ne suffit plus : le canapé est fait pour eux; ils s'y allongent; ils s'y affalent.
Tenez-vous sur vos pieds, monsieur, ne vous déplaise. J'enrage quand je vois des gens qu'à tout moment 11 faudrait étayer comme un vieux bâtiment.
Ils ont un port de tête qui est irrésistible, et qu'Arlequin leur a enseigné. — « La main dans la ceinture, le coude en avant, le corps d'un côté et la tête de l'autre, ils se gardent de se promener sur une ligne droite : cela est trop bourgeois *. » Ils en prennent à
1. Attendez-moi sous l'orme, IX, 331. Cf. 532. « Ah! si vous pouviez vous souvenir de cette mine que vous fites l'autre jour, là, une certaine mine qui perdit de réputation cette femme à qui vous n'aviez jamais parlé... >•
leur aise avec les préliminaires de l'amour, et les excursions dans le pays de Tendre ne les tentent plus. Ils vont droit au but, en hommes d'esprit, pour qui l'action est tout, comme pour l'orateur antique. Ils ont le geste rapide et démonstratif.
Nous autres gens de cour, Nous savons abréger le chemin de l'Amour.
Si l'on y résiste, ils savent une pantomime de désespoir, réglée à l'avance, et d'un effet toujours assuré. Il est vrai qu'on l'a trop vue, dans le quartier des femmes, et que l'on commence à se blaser. Le malheureux Arnolphe s'écriait en sa crise douloureuse':
Veux-tu que je m'arrache un côté de cheveux?
Nos jeunes Aurelios prolongent la scène, prennent des temps et sont inimitables. « Voulez-vous que j'expire à vos pieds?... Vous ne dites rien?... Il faut donc mourir?... Puisque votre cruauté l'ordonne... » Là-dessus on pleure, on laisse échapper un gros soupir, on se donne de la tête contre un coin de la cheminée. Cela même est le canevas de la comédie italienne. Gela se joue aussi sur le Théâtre-Français. Voici le texte :
« Vous ne me dites rien! Vous détournez la vue!
« Vous voulez donc ma mort? Il faut vous contenter. »
Peut-être en ce moment, pour vous épouvanter,
Il se soufflettera d'une main mutinée,
Se donnera du front contre la cheminée,
S'arrachera de rage un toupet de cheveux
Qui ne sont plus à lui '.