‹ Génie et métierChapitre 37 sur 64 · Distrait, II, 1. Cf. Mariage de la Folie, V · texte numérisé non relu

Distrait, II, 1. Cf. Mariage de la Folie, V

Air.

Infortuné, veux-tu m'en croire?

Renonce aux plaisirs amoureux,

Pour le vin et la bonne chère, on serait mal venu de le leur disputer. Aux approches de la nuit, ils fuient le fracas de la ville dans une petite maison du rempart, où ils donnent de brillants tournois, comme des braves en champ clos.

Nous sortons au grand jour pour ôter tout scandale.

Ils se règlent sur l'exemple des proies dans l'ordre des coteaux « qui n'ont pas leurs pareils pour débourgeoiser un enfant de famille et lui inspirer les manières de la cour ». Ils ont des maîtres gourmets, des artistes en bonne chère, des hommes qui ont fait leurs preuves, comme M. Bredouille, « en inventant les poulardes aux huîtres, les poulets aux œufs, et les cervelles aux olives ».

Ils en ont d'autres, aussi réputés, gentilshommes gascons, vicomtes de la case, Thonneur du trictrac, la gloire du lansquenet, docteurs es dés pipés, qui font sécher de désespoir spadassins, musiciens et maîtres à danser. Le jeu est la grande passion de ces jeunes gens. Elle faisait fureur autour de Regnard et jusque dans sa maison. Il en a tiré la caricature de M. Tou-

Prends le parti de boire.

Laisse là l'hymen et ses feus.

Cf. Distrait, IV, 6, et IV, 7. — Folies amoureuses, III, 4. — Critique du Légataire, S, 185, et surtout Démocrite, IV, 7.

N'ètes-vous point de ceux dont l'usage est connu Qui ne sont amoureux que quand ils ont bien bu. A qui beaucoup de vin fait sortir la tendresse, Qui vont en cet état aux pieds de leur maîtresse Exhaler les transports de leurs brûlants désirs Et pousser des hoquets en guise de soupirs. De nos jeunes seigneurs c'est assez la manière.

tabas, et quelque chose comme un caractère, sur lequel nous Insisterons tout à l'heure : rien de plus, rien de moins. Pour du courage, ils en ont, les marquis de Regnard; ils en ont autant que Panurge, et de même qualité. Ils savent pousser dans le monde une affaire jusqu'à la porte de dégagement. Ils ont un certain point d'honneur dans les jambes, et le verbe plus haut que la pointe de leur épée. C'est le rouge du vin qui leur monte à la face, auquel succède la pâleur du doux Pierrot enfariné : et c'est ainsi que s'explique en eux ce phénomène étrange, jadis décrit par Corneille, et qu'on peut voir

par un effet contraire Leur front rougir d'horreur et pâlir de colère.

Ils ne craignent véritablement rien que le danger el le mariage.

« En mariage? » répond le Distrait à Madame Grognac, qui lui donne sa fille. Le mot passe inaperçu, grâce au travers mental de celui qui le prononce. Mais il semble qu'avec les Isabelle, les Angélique, les Léonor de Regnard, il soit superflu d'épouser, et qu'en réalité l'on pourrait faire autrement. C'est toujours Colombine du théâtre italien, qui commence à trouver « le métier de fille bien ennuyeux ». « Elles sont un peu lasses de le faire avec honneur, leur vertu est à fleur de corde. » Criséis, la plus ingénue de toutes, s'est fort bien aperçue, à l'exemple de l'amie d'Arlequin, qu'elle n'est plus « toute petite ».

Elle montre avec art, quoique novice encore, Une gorge timide et qui voudrait éclore.

Elle n'entend rien aux définitions de l'amour que lui donne Démocrite; mais elle soupçonne qu'il est plus facile « à pratiquer qu'à expliquer ». Elle ne se regarde pas au miroir de la fontaine, mais, à peine arrivée à la cour, elle sait son prix, et

D'une mouche assassine irrite ses attraits.

« Jamais je ne m'égare », dit-elle, et nous l'en croyons sur parole; mais elle n'ignore pas qu'au palais de Versailles « les hommes sont bien faits ». Elle connaît la théorie du chaud et du froid en matière de sentiment.

Car on est dans les bois d'une froideur extrême.

Strabon, qu'un premier mariage a rendu plus instruit, se défie de ces Agnès selon la bonne nature et de petite vertu.

Peste! Quelle ignorante!

Vous voilà devenue en un jour bien savante! Vous n'aviez pas besoin tantôt de nos leçons, Ni nous de nous étendre en définitions.

La jolie fermière Agathe, dans Attendez-moi sous Vomie, change d'amour comme de coiffe; si Dorante conte qu'elle a eu pour lui des bontés, Colin assure que « la récolte appartient à sti qui a défriché la terre ». Et sa façon de se venger marque plus d'ingéniosité que d'ingénuité. « Nous irons, nous irons dans un moment trouver mon père; et s'il nous fait trop attendre, nous nous marierons tous deux seuls. »

Toutes ces jeunes filles sont de fines mouches, qui ont lu le Portrait d'une coquette, dont j'ai cité quelques vers plus haut, qui en ont fait leur bréviaire, et qui connaissent tous les moyens « d'attirer quelque amant dans le filet conjugal ». Isabelle et Clarice entrent sans façon dans un hôtel meublé, chez un célibataire, dont la distraction n'est pas une caution. Colombine leur a enseigné « que le seul rouge qui se met à la toilette marque la pudeur des femmes » ; elles passent leur journée devant un miroir, et s'emportent douze heures durant contre un maudit crochet qui s'obstine à prendre mal son tour. Lorsqu'elles voient « un petit homme à peindre », elles sentent en elles je ne sais quoi de plaisant, qu'elles ne peuvent dire . Si leur mère s'irrite contre le méchant naturel des maris,

Vous n'avez pas laissé d'en prendre un étant fille,

remarquent les innocentes. La remarque plaît. Elles ne veulent point être grondées : cela maigrit, brouille le teint, et il est assuré qu'Isabelle n'a pas aujourd'hui les yeux aussi vifs qu'à l'ordinaire; elle le constate, s'en inquiète, et dit à son amant, à propos de sa mère :

Xou> aurons de la peine à venir à bout d'elle.

Je ne parle pas de celles qui ont jaugé la vie d'un regard, et qui ont pris leur parti des choses et des hommes, ni de cette Lucile « qui fait fortune fort innocemment, qui boit, qui chante, rit, joue, se promène

en compagnie, et à qui les biens viennent en dormant, je vous assure », selon le mot philosophique de Lisette. Mais au moins n'y a-t-il pas quelque héroïsme à demander la main d'Agathe, cette Agnès d'opéra bouffon, dont les folies amoureuses sont assez pratiques et théoriques tout ensemble? Elle a, dit-elle, vécu dans le monde. Dans quel monde, bon Dieu! Celui des coulisses et des pitres, apparemment. C'est là qu'elle s'est munie d'aphorismes désabusés, et armée d'un certain pessimisme qui, s'il est une force, ne laisse pas pourtant de lui donner un peu d'ennui :

Les hommes d'aujourd'hui, c'est piètre marchandise. Ils ne valent plus rien; et pour en ramasser, Tiens, je ne voudrais pas seulement me baisser.

« Tiens » le geste y est. C'est dans les ruelles du bel air qu'elle a pris l'usage de cracher ses désirs au visage des gens. J'ai trop langui, dit-elle; en vérité, il n'y paraît point. Je lève le masque; le masque, soit, mais que faire du bonnet? Elle se démène pour échapper à la jalousie de son absurde tuteur, elle lui escamote quelques pistoles, à la bonne heure. Mais pourquoi lui adresser ces vers de remercîment :

Celui qui m'a prêté son argent, je le tiens

Pour le plus grand coquin, le plus juif, le plus chien

Que l'on puisse trouver en affaires pareilles;

Je voudrais que quelqu'un m'apportât ses oreilles!

Pourquoi ses oreilles, pourquoi, impétueuse Judith? Pourquoi lui battre la mesure sur la tête, en attendant qu'il n'ait plus d'oreilles? Pourquoi lui écraser

les pieds, lui dire qu'il est un sot, un ladre, un âne.... Midas, le roi Midas a des oreilles?... — Pour faire rire le parterre, donc, et parce que nous ne sommes pas au Théâtre- Français, sans doute, mais aux Folies amoureuses, et parce qu'aux soirées que donnent Pierrot et Arlequin les gens ont coutume de se traiter ainsi de plain-pied, sans cérémonie. Quand Agathe vivait dans le monde, elle avait sa loge aux Italiens, et peut-être ses entrées sur le théâtre. C'est là qu'elle a fait provision de ces plaisanteries drues :

A vingt-sept ans j'avais déjà quatorze enfants,

là qu'elle a vu pour la première fois la comtesse du Joueur, l'Araminte des Alénechmes, dont la passion est d'épouser , au prix de toutes les avances, et Colombine , leur aimable patronne, libre en ses propos, folle en ses caprices, délicieuse en ses travestis.

En la compagnie de maîtres débauchés les valets s'acoquinent. Ici encore Regnard a vu l'influence croissante de Scapin, et il lui suffisait, pour s'en convaincre, de lire dans La Bruyère la scandaleuse fortune que faisaient de son temps les laquais. Et l'on trouve assurément dans son théâtre cet aspect des mœurs de l'époque, mais observé avec quelle insouciance, si l'on songe à Lesage, et gâté par les pitreries et noyé dans les outrances de la farce. L'énumération des péchés capitaux n'épuise pas celle des vices de l'antichambre.

Gourmand, ivrogne, et assuré menteur, Pipeur, larron, jureur, blasphémateur, Sentant la hart de cent pas à la ronde,

tels sont les valets de Regnard; et ils sont tels avec frénésie. Malgré quelques mots de comédie', comme celui-ci: « Pourquoi hantes-tu mauvaise compagnie »? dit le chevalier à Valentin, —

Je fais de vains efforts, Monsieur, pour l'éviter; Mais je vous aime trop, je ne puis vous quitter;

pour quelques saillies heureuses, comme celle d'Hector, à l'instant qu'Angélique donne son portrait àValère:

Que les brillants sont gros!

et certain couplet, où il y a peut-être plus de verve que d'observation ou de prescience : « On s'acoquine à servir ces coquins-là; ils ne payent point de gages; ils querellent; ils rossent quelquefois; on a plus d'esprit qu'eux, on les fait vivre; il faut avoir la peine d'inventer mille fourberies (c'est ainsi que s'exprime le Scapin italien de Molière; et ce seul mot nous détourne de Frontin; celui-ci dit : « les affaires » et Figaro : « mon génie »), dont ils ne sont que de moitié; et avec tout cela nous sommes les valets et ils sont les maîtres. Cela n'est pas juste. Je prétends à l'avenir travailler pour mon compte; ceci fini, je veux devenir maître à mon tour l »; — je ne vois que singes du maître, caricature, charge, et grimace du modèle. Nous sommes en plein théâtre de la Foire. J'aime cette savoureuse réplique de valet : « Je bois beaucoup de Champagne, Monsieur; mais je ne l'aime pas. » Mais personne n'a jamais dit qu'au théâtre de

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