Frères Parfaict, XIV
arrivée, il ne s'agit plus que d'une petite règle d'arithmétique, selon le mot de Pasquin. Ils souhaitent pour lui un amour fondé sur un bon coffre-fort, sous réserve de faire sauter la serrure. Et tout cela est plus gai que méchant. Crispin a beau relever la tête et trancher d'importance : il n'est pas homme à faire une révolution. Il fera souche avec Lisette, qui est son lot, insolente, avide, et gesticulante autant que lui, et ingénue assez pour lui. Célimène d'antichambre, et soubrette de tréteaux, elle a la langue lesteet les poings solides. Après la cérémonie, s'il est content et satisfait, il pourra, dans le boniment de la parade, dire à ses amis et connaissances, les badauds béants en demi-cercle :
On m'a même accusé d'avoir un caractère.
Juste une fois Regnard s'en prit à une passion passionnante, qui est celle du Joueur. Les frères Parfaict, qui ne sont pas suspects de complaisance pour cet écrivain, estiment que le « caractère est parfaitement rendu ». — « C'est la réalité, c'est la vie! » s'écriait en 1859 M. Gilbert, prix d'éloquence de l'Académie. Sainte-Beuve, moins éloquent, goûte assez le Joueur : «... Le caractère principal a beaucoup de vérité : cet homme, qui a joué, qui joue, et qui jouera, qui, toutes les fois qu'il perd, sent revenir sur l'eau son amour, mais qui, au moindre retour de fortune, lui refait
banqueroute de plus belle, c'est un homme incurable '. » Et, au contraire, J.-J. Weiss déclare hautement que le. Joueur est « de tous les ouvrages de Regnard celui où s'accuse le plus manifestement son insuffisance pour la haute comédie i ».
Sachons d'abord gré à notre écrivain d'avoir attaqué la passion furieuse de son temps, contre laquelle s'élève La Bruyère, et dont Molière dit un mot qui pouvait faire espérer une pièce, si la mort n'avait coupé court aux projets du génie. C'est la seule que Regnard ait observée de près, l'ayant sentie en soi, et dont il ait connu la violence et la promiscuité tyrannique. Un vrai joueur n'a point de nom, de titre, de préjugé; il n'est d'aucune classe, d'aucune caste : il est joueur. Quand trois hommes sont assemblés autour d'une table, il est là pour « faire un quatrième », quels que soient les trois hommes : ils sont des joueurs.
Le jeu rassemble tout: il unit à la fois
Le turbulent marquis, le paisible bourgeois;
La femme du banquier dorée et triomphante
Coupe orgueilleusement la duchesse indigente.
Là sans distinction on voit aller de pair
Le laquais d'un commis avec un duc et pair.
Comment Regnard a-t-il réussi à mettre en œuvre un vice égalitaire et redoutable? J.-J. Weiss affirme que, si Molière avait traité le sujet, il eût hardiment incarné ce vice dans un chef de famille. « Nérine se figure le Joueur marié, la femme délaissée, le mari
i. Lundis, VII, 9.