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Frères Parfaict, XIV

profondément enracinée au cœur d'un chef de famille, ne le porterait pas à des excès qui dépasseraient le but, faisant de lui le contraire d'un galant homme, — et si l'infamie du père, la ruine de la maison, le chagrin de la mère, et la misère des enfants, et toutes les abominations qui sont l'ordinaire pâture morale du mélodrame, n'excèdent point les limites de la comédie, qui est un genre défini, où Regnard s'amuse, et qu'il n'a ni le droit, à son époque, ni la volonté, si nous avons compris son talent, de renouveler ou d'étendre. Vous alléguez Tartufe. Vous dites qu'Orgon s'est entêté de dévotion au point de regarder femme, mère, enfants comme du fumier, et d'être prêt à les voir mourir d'un œil sec; et que la pièce est et demeure une comédie. Mais quel effort de génie, quelle hauteur de vues, quelle sûreté de dessin Molière a dû faire paraître, pour y réussir. : dont Regnard se savait incapable. Car il ne se fait point illusion; il règle, ce vaudevilliste avant l'heure, son talent, comme sa dépense, avec économie, sinon avec rigueur. Et puis, il y a passion et passion : Orgon est un brave homme, qui se croit illuminé, qui exagère sa foi, dont le zèle est sincère et l'entêtement excusable. Tout l'odieux retombe sur Tartufe, qui est célibataire pour quelque temps encore. Quel titre au ridicule aurait un Orgon, qui par sa fureur du jeu mettrait sa famille sur le fumier de Job? — Le même que l'Avare, me dit-on, qui sacrifie à son vice le bonheur de ses enfants. — Harpagon a du moins pour lui les apparences; il ne songe, en fait, qu'à mettre un frein aux dépenses inconsidérées de son fils et à pourvoir par un mariage raison-

nable, sinon assorti, sa fille qui lui résiste. — Au fonds,

au tréfonds, oui, je sais Mais c'est un tréfonds

que Regnard n'atteindra jamais. Un joueur réduirait sa famille à l'hôpital, loin d'établir ses enfanls; il perdrait jusqu'à ses oreilles, comme dit Nérine : où serait le mot pour rire ? Non, Regnard n'a pas eu tort de détacher Valère de ces liens domestiques : la comédie était à ce prix. En faut-il un autre exemple ? Lisez la Conscience d'Alexandre Dumas. Vous y verrez un fils joueur, qui vole la caisse de son père, lequel est percepteur des finances. C'est un des drames les plus poignants que le vieux Dumas ait mis à la scène; estil besoin de dire que pareille conception ne pouvait s'offrir à l'esprit de Regnard? La seule question est de savoir, si, tel qu'il est, le caractère du Joueur est soutenu et marqué de traits profonds : et c'est une autre affaire.

Je pense avec Nérine que Valère joue et jouera, et qu'il est assez possédé de sa passion pour n'en guérir jamais. Que son humeur change avec la veine, j'y vois une naturelle conséquence de son vice, qui ne contrarie aucunement la vérité. A-t-il gagné, sa mine s'épanouit.

Il a les yeux sereins et l'accueil avenant,

il manque de mots pour exprimer sa béatitude, et loue comme il convient la bonté des hommes et des femmes. Qu'on vienne lui parler d'hôpital et de libertinage, alors que ses poches sont gonflées et qu'il n'a pas fait une seule école! Son père, son propre père lui fit-il des remontrances, il n'entendrait à rien. Il nage dans l'azur.

Il n'est point dans le monde un état plus aimable

Que celui d'un joueur : sa vie est agréable;

Ses jours sont enchaînés par des plaisirs nouveaux;

Comédie, opéra, bonne chère, cadeaux,

Il traîne en tous les lieux la joie et l'abondance;

On voit régner sur lui l'air de munificence;

Tabatière, bijoux, sa poche est un trésor:

Sous ses heureuses mains le cuivre devient or.

Mais si l'alchimiste échoue, si l'or devient cuivre ou se volatilise, le visage de notre homme s'allonge, son teint s'enfièvre, ses yeux se creusent, sa parole est brusque et saccadée. Tout cela est bien vu; car tout cela se peut lire à fleur de physionomie. Que le joueur s'écrie :

Tu peux me faire perdre, ô fortune ennemie, Mais me faire payer, parbleu, je t'en défie!

je n'en suis point choqué. Le rire est nerveux, l'intonation juste. Qu'il entende une lecture de Sénèque, il ne me déplaît pas : est-il en humeur de l'écouter? Tout cela est sans doute d'un comique un peu extérieur, mais comique tout de même. Il suffit d'avoir passé quelques soirées curatives à Aix ou à Vichy, pour avoir fixée en l'esprit l'exactitude du portrait. On a reproché à Regnard que Valère ne fût pas un galant homme. Valère n'est ni trop délicat, ni pas assez, ni ceci, ni cela : il est joueur. La morale courante ou théorique n'a rien à voir là dedans. Lorsque des créanciers viennent faire leur cour à Valère et présenter leur requête, il souffre que son domestique les « mette dehors » ; il a de l'argent et ne les paye point. Il ne les reconduit pas, comme don Juan; il

ne leur ferme pas la bouche, il ne les accable pas de politesse. 11 est superstitieux, ainsi que tous les joueurs; seulement, il l'est avec esprit.

Rien ne porte malheur comme payer ses dettes.

Il a hâte de retourner au tripot; on le retarde; on change sa veine : on le vole. De faire tort à Mme Adam et à M. Galonnier, qu'Hector expédie, il n'y songe point; il pense uniquement à un dernier coup inouï, inconcevable, qui lui pouvait rapporter deux cents louis. Aux créanciers d'attendre : la veine n'attend pas. Selon la profonde remarque de Pascal, un joueur ne joue pas pour l'argent. Il ne peut pas jouer sans argent. Il lui en faut toujours pour de nouveaux hasards. L'âme du joueur est une âme spéciale, comme le plaisir qu'il éprouve. Il faut, paraît-il, être possédé de ce démon du jeu pour en sentir les acres et voluptueuses sensations. Tienne la chance contraire, il engage le portrait d'Angélique; la chance tourne, il néglige de le retirer. Il a de l'argent assez pour tenter d'autres coups. Il le retirera plus tard, après cette partie, ou l'autre. Il est incorrigible.

Et pourtant, dois-je l'écrire? Je ne crois pas sa passion profonde ni sa maladie mortelle. C'est Rcgnard lui-même, qui de toutes ses folies s'accommode sans trop de douleur. 11 ne souffre point, à dire vrai; il a des sautes d'humeur. C'est un lutin, plutôt qu'un démon qui le possède et l'agite sans frénésie. J'ai connu un joueur, qui mène à peu près dans le monde le train de Regnard, jeune, bien tourné, baron, s'il vous plaît, et riche par intervalles. Il est ce qu'on

appelle un beau joueur, c'est-à-dire qu'assis à la table de baccara. droit sur la chaise curule du banquier, en face du croupier, son implacable ministre, il taille froidement, donne les cartes, tire ou ne tire pas, sans hésitation, abat neuf sans qu'un muscle de sa face se détende , ou relève une bûche sans broncher. — « Faites vos jeux, messieurs! » — Pendant que la palette de bois accomplit son office pour ou contre lui, il ne dit pas un mot, n'esquisse pas un geste, le menton appuyé sur une main, tandis que l'autre, la droite, passée dans le gilet, semble, avant de tenir le coup suivant, se retirer là, loin des regards profanes, comme en un asile. — « Rien ne va plus! » — Et, comme il avait fait en une heure une différence de cinquante mille francs au profit des pontes, je lui dis naïvement combien je goûtais son impassibilité. Alors, se retirant en un coin de la salle, il ouvrit son gilet et le plastron de sa chemise, et me montra sa chair meurtrie par cette main droite mystérieuse et sa poitrine déchirée comme par des griffes de fauve. Au joueur de Regnard il manque tout de même la griffe, la griffe de la passion secrète et douloureuse.

Valère n'aime point, ou mieux (car cette incapacité d'aimer d'amour une femme est commune chez ceux que la fureur du jeu absorbe et dévore), il aime de caprice, nullement éperdu, d'une fantaisie qui n'entame point l'écorce. Cette passion qui devait faire échec à l'autre, lui fait tout juste équilibre. Et il semble, à juger de l'une par l'autre, que toutes deux soient pareillement extérieures et superficielles. Cela n'est pas exact absolument , mais il y a quelque

chose de cela. Connaître les transes d'un joueur, noter les alternatives de fortune bonne et mauvaise, peindre les changements d'humeur et de physionomie qui en sont les suites, épuiser la série des oscillations d'une passion essentiellement instable et fugitive en ses effets, et rendre toutes les nuances successives d'une figure, qui tour à tour grimace et s'épanouit, Regnard en était capable, et il l'a fait paraître. Mais pour ce qui est de mettre aux prises le jeu et l'amour, de pénétrer dans le cœur humain, de le voir vivre intérieurement, une telle entreprise n'est pas son fait, une pareille audace excède son talent et son effort. Il en résulte une impression étrange-, qui explique les contradictions de la critique. Le Joueur, qui a failli devenir un caractère, n'est peut-être qu'une physionomie décevante, dont une face est saisissante de relief, tandis que l'autre, à peine esquissée, se confond et se brouille. Et l'une fait tort à l'autre. On dirait que l'artiste, à la fois étonné et las de son travail, a barbouillé d'ombres une moitié de son œuvre, pour dissimuler aux autres et à luimême son impuissance. Mais plutôt, il a donné là toute sa mesure d'observation, et marqué nettement ses limites. Il n'a pas l'accès de l'âme.

Est-il vraiment épris celui qui, au cas où il serait repoussé par Angélique, réserve en son cœur complaisant une place à la riche comtesse, et se rabat sur Tontine, dès que Doguine montre quelque froideur? Son émoi est-il profond, alors qu'il tombe aux pieds de celle qu'il croit aimer et débite sa tirade amoureuse en homme qui joue son va-tout et la comédie?

Jamais! Quelle rigueur extrême !

Jamais! Ah! Que ce mot est cruel quand on aime! Hé quoi! Rien ne pourra fléchir votre courroux? Vous voulez donc me voir mourir à vos genoux?

Colombine et Nérine ont entendu cent fois ce bout de rôle. Elles le savent de mémoire, et leurs maîtresses aussi. Angélique revient à lui et se laisse convaincre : « Ah! dit-il, quelle joie extrême! » à peu près du ton dont il dirait : « Allons, tant mieux! » Mais si elle joint au don de sa main celui de son portrait orné de gros brillants, alors transporté il s'écrie : « Quel excès de faveurs! » comme si l'autre ou les autres, les dernières faveurs enfin, étaient pour lui de moindre importance... Cette fois, il est sincère, il montre l'objet de prix à son valet :

Vois, considère, admire; Angélique me fait ce généreux présent.

Mme la Ressource peut venir à cette heure : elle ne sortira pas les mains vides. S'il balance à lui confier l'objet, ce n'est point que sa passion en soit blessée : c'est uniquement que sa conscience d'honnête homme a des scrupules. Le portrait d'Angélique est un dépôt, dont « il ne peut honnêtement se défaire », non un gage de tendresse, dont il lui coûte de se dessaisir.

N'ayant pas son portrait l'en aimerai-je moins?

Ni plus ni moins, en effet. Non, quoi qu'en dise Weiss, ce n'est pas pour rester fidèle à la règle classique de

l'unité des caractères que le Joueur dit, après avoir perdu son Angélique :

Va, va, consolons-nous, Hector, et quelque jour Le jeu m'acquittera des pertes de l'amour.

Il y a au fond de tout cela un égoïsme dénué d'amertume et de cruauté, et je ne sais quelle indulgence pour la vie d'un célibataire enclin à se faire centre de toutes choses et à prendre le monde comme il est et les surprises du jeu ou du cœur pour ce qu'elles valent. L'amour est fantaisie, le jeu manie plus tenace; celle-ci s'exprime suffisamment par l'enthousiasme du verbe ou la déconfiture du visage, et la vérité en est relative ainsi ; au regard de l'autre, pour toucher la passion vraie, il y faut plus d'analyse délicate et d'observation profonde. Regnard s*en est un peu douté.

Car le Joueur, toujours sous le coup de revirements imprévus , sans cesse exposé aux vicissitudes des dés, nous montre assez à quel genre de comédie le talent de l'auteur aspire. Nous avons vu qu'il outre volontiers les caractères, et se soucie peu de la vérité intérieure; mais nous venons de voir aussi que Valère, personnage d'humeur variable, est, par un côté du moins, le plus original qu'il ait créé. C'est que pour Regnard la principale affaire est de nouer une intrigue , d'y introduire des scènes à effet, de la mener à bien jusqu'au dénouement : l'esprit fera le reste. Or le type du joueur s'adapte volontiers aux situations multipliées, aux contrastes, aux péripéties : « 11 joue, il ne joue plus, il rejoue; il parle

sans cesse de se tuer et ne se tue jamais. » Il est l'homme de Regnard, un bon rôle de vaudeville. C'est Hector qui a le mot juste et nous livre le secret :

Votre bourse est, monsieur, puisqu'il faut vous le dire, Un baromètre sûr, tantôt bas, tantôt haut, Marquant de votre cœur cl le froid et le chaud.

L'amour y est l'accessoire, et juste le strict nécessaire pour l'agrément de l'intrigue; mais la passion du jeu, voilà le ressort même de la pièce, qui lui imprime le mouvement, lui donne la variété et la vie. Encore cette passion n'est-elle point dévorante, je l'ai dit, mais vive et ardente avec ingéniosité, dans la mesure qu'il faut pour animer la série des scènes gaies. Considérez de ce biais le théâtre entier de Regnard : l'étude psychologique y est secondaire et comme escamotée. Jamais il n'attaque un travers en face; il n'approfondit point un caractère : il se défie de ses forces, il sait le poids que peuvent porter ses épaules, il se garde de les surcharger. L'impatience d'hériter, la bizarrerie morale, une tare ou un tic intellectuels lui suffisent. Oh! qu'il n'est pas ambitieux, et qu'il ressemble en ce point précis au bon Labiche ! S'il entrevoit un personnage par les grands côtés, il s'empresse de le prendre par les petits, tout de même que l'auteur du Misanthrope et l'Auvergnat. Il lui suffit d'un type assez flexible pour se plier à l'imbroglio, et assez mobile pour être poussé sans effort vers un dénouement de théâtre imposé par la composition de la pièce, et non par le développement des caractères. Ce type une fois imaginé, il l'entoure de chevaliers, de

marquis, de comtesses, de valets, de soubrettes, et de tout un personnel de comédie italienne; et au petit bonheur de la verve, voilà la comédie achevée. S'il emprunte de Plaide l'idée de mettre en scène deux frères jumeaux, vous pouvez être assuré qu'il n'oublie aucun détail propre à rehausser le tissu de l'action, et à en compliquer la trame : héritage, notaire, fiancé, beau-père, tout est commun aux Ménechmes, jusqu'à ce fripon de Yalentin qui sert deux maîtres à la fois et devient le Figaro de ce vaudeville. Rencontre-t-il d'aventure l'original personnage de Démocrite !, d'un philosophe de la gaie science il fait un ennuyeux pédant, qui s'amourache d'une jeune fille née de royale maison et nourrie sous le chaume d'un paysan; qui gasconne, qui jargonne, qui traite de l'amour par raison métaphysique et inintelligible, qui suit le tendron à la cour où il se barbouille fort; tant y a que son valet Strabon le supplante à nos yeux, Strabon, célibataire et marié, épouseur de sa propre veuve en secondes noces. Je vous dis que Regnard tend la main à Labiche pardessus le xvmc siècle et la première moitié du xixe. Seulement, l'exécution de Démocrite met en pleine valeur l'art de la Cagnotte. Ces aventures que l'auteur complique et dénoue tellement quellement, font le

1. V. Frères Parfaict, XIV, 164 : « A la place du philosophe dont il usurpe le nom, on ne voit qu'un ennuyeux pédant, qui le contrefait fort mal, et n'a pas le sens commun. S'il se mêle de faire l'amour, c'est sans esprit et sans sentiment. C'est encore bien pis, lorsqu'il veut raisonner. Le jargon qu'il affecte alors est inintelligible à tout le monde et à lui-même; il est sur cette matière au-dessous de son valet, dont le galimatias est au moins plus aisé à entendre. •>

charme des petites pièces en un acte, telles que la Sérénade, Attendez-moi sous l'orme, le Retour imprévu ' : elles sont un fragile appui pour une grande comédie en cinq actes et en vers, dont les personnages semblent refoulés au second plan, tandis que les épisodes et les digressions et les situations piquantes occupent l'attention et absorbent l'intérêt. L'idée ne pouvait germer qu'en un cerveau de vaudevilliste d'écrire la comédie du Distrait. Outre que Regnard emprunte à La Bruyère la plupart des traits qui constituent la physionomie de son personnage, il est trop manifeste qu'un travers presque physique n'est point un vice, et qu'encore moins est-il la marque essentielle et intime d'un caractère. Un distrait n'est ni sot, ni avare, ni ambitieux, ni amoureux, ni jaloux, de nécessité : il est ridicule à l'occasion ; et, s'il l'est trop, il est fou, et adieu la comédie, ou ennuyeux, et adieu le rire. « Tout le monde convient, écrivaient les Frères Parfaict, que le plus honnête personnage de la pièce est celui de Léandre, dont l'auteur a voulu étaler le prétendu ridicule; nous disons prétendu, car il ne dépend pas plus de nous de n'être point distraits, qu'il n'est au pouvoir d'un aveugle de jouir de la lumière : on ne doit pas considérer la distraction comme un vice, et l'auteur même en convient par ces vers qu'il met dans la bouche du Distrait, IV, vu :

1. Remarquons en passant que, dès l'origine comme vers la fin de l'histoire du vaudeville, à Regnard qui n'en sait pas toutes les adresses, comme à MM. Meilhac et Halévy qui les chiffonnent un peu, ce sont les jolies choses en un acte qui réussissent davantage : la Sérénade, Attendez-moi sous l'orme, le Retour imprévu, — le Petit Hôtel, les Sonnettes, l'Été de lu Saint-Martin, autant de petits chefs-d'œuvre.

Je dis ce que je pense, et sans déguisement;

Je suis, sans réfléchir, mon premier mouvement.

T'n esprit naturel me conduit et m'anime;

Je suis un peu distrait, mais ce n'est pas un crime.

D'où il est aisé de conclure que M. Regnard n'a choisi ce caractère que pour ouvrir un champ plus vaste à son imagination, les incidents naissant en foule dans un sujet si fécond en quiproquos. En fautil davantage pour faire réussir une pièce, où l'on ne se propose point d'autre fin que de faire rire? * » On ne saurait dire mieux. Faire rire, transfuser la gaieté, c'est proprement le hut de Regnard et son talent. Il n'a cure de faire réfléchir. Et je ne le méprise pas pour autant; et, au contraire, je crois le priser comme il faut, et de façon à ne le point écraser sous des rapprochements qui lui ont trop nui. Et ainsi, je le replace dans la famille dont il est le chef et l'ancêtre, et non pas dans celle de Molière, dont il n'est que le tout petit cadet. 11 fait rire parce que Léandre a perdu sa botte en route, parce que pensant aller en Normandie son type débarque en Picardie, et mangeant un œuf prend son doigt pour une mouillette, et parlant à une femme dit : monsieur, et à son laquais : mademoiselle... Si ces distractions accumulées vous lassent, Regnard a des intermèdes tout préparés pour vous soutirer le rire, et encore et toujours, en dépit de vous-même. Paraissez, chevalier étourdi, dame -Grognac hérissonne, Carlin, Lisette, Isabelle, contez vos prouesses, poussez votre pointe, et soupirez en cadence : Io amo!... Si l'on fait mine de résister,

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