Mariage de la Folie, V
Il y a mis moins d'esprit que Regnard. Tous ces îcervelés en ont, à n'en savoir que faire, et de la yerve à gros bouillons. Les mots pétillent comme un /in mousseux. Tantôt ménagés par une réticence idroite, tantôt ajustés à la fin d'une tirade, tantôt lancés dans le train du dialogue, et souvent répétés în chœur comme un refrain d'opérette, ils foisonlent. Et dans cette abondance il y a de l'imprévu. Écoutez ce fripon de Merlin, qui fait accroire à jéronte que l'argent emprunté par le fils du bonlomme est destiné à l'achat d'un immeuble. « Tenez, royez-vous bien cette maison couverte d'ardoises, lont les fenêtres sont reblanchies depuis peu? — Oui, lé bien? — Ce n'est pas celle-là. » Remettez-vous en némoire les réjouissantes surprises d'une verve mdiablée :
Hélas! Qu'allais-je faire? 11 était mon époux!
Non, il ne fit jamais d'enfants par avarice,
:t la fin du récit de Lisette dans les Folies amou-
'euses :
Et votre nez cassé me fit voir par écrit
Que vous étiez un corps et non pas un esprit,
;t tant d'autres qu'il faudrait citer, et d'autres aussi
pi'on ne citerait qu'avec le rouge au front Car tous
:es gaillards-là ont l'esprit de gens qui se portent
bien. Les mots raides éclatent dru, et la rapidité en escamote la gaillardise. C'est de l'esprit gaulois, puisqu'il parait que l'esprit gaulois était cela.
Voudrais-tu voir mon maître in natumlibust
Ne prenez pas la peine de vous offusquer : le trait est déjà loin, et vous en seriez pour vos frais de pruderie. Au surplus, rien de cette crudité ordurière, dont nous fûmes naguère assassinés sous prétexte de réalisme, naturalisme, et autres barbarismes. Qu'estce donc qu'il a dit? Ne bronchez point, madame; c'est de la santé en liesse, et non pas une névrose en travail. Par exemple, ces gens sains et vigoureux sont impitoyables aux malades. Ils n'ont pas pour un liard d'âme romantique ou déliquescente. La scatologie et la mort les amusent infiniment. Us vous parlent de bouillons postérieurs, d'avoir bon nez, et de cent sottises pareilles. Ils se gaussent rudement de toutes nos misères physiologiques, y compris la misère suprême, qui est la mort, à la façon de ces ouvriers du moyen âge qui peignaient certains vitraux de cathédrales ou taillaient quelques gargouilles de Notre-Dame. Ils ne sont ni macabres, ni pessimistes, ni positivistes, mais fantaisistes à pleine bouche. Leurs saillies n'ont que le mérite de l'à-propos et parfois de la saveur. N'y cherchez ni profondeur, ni amertume, ni mesure ou raison. La plupart du temps, cela défie la réflexion. Weiss l'a dit fort justement, quoique dans un style d'un goût douteux : « C'est votre léthargie ne signifie rien, si ce n'est qu'il faut s'abandonner et rire. On flotte dans une traînée de contentement, parmi les
fusées extravagantes qui éclatent aux oreilles '. » N'essayez point de comparer ce mot au « sans dot » de l'Avare, par exemple. C'est fantaisie pure et pure liesse, comme la pièce même dont cette réplique est la fleur.
On n'a pas compris le Légataire universel, si l'on pèse l'œuvre à la balance de la réalité, si l'on la juge d'après les règles de la morale courante. Ici, point de plaisir, auquel le caprice ne serve d'excuse; point de caprice illicite, pourvu qu'il soit imaginé plaisamment. C'est un pays de cocagne et d'irresponsables.
Fermez votre traité de morale pratique, et imaginez, assez proche de Paris, un canton de l'univers où rien ne suit le train ordinaire des choses, où l'on a rompu avec la vie réelle, pour en rejeter les contraintes, où l'esprit est la seule dignité, les vices y ayant effacé toutes les autres, où l'instinct sert de loi et le plaisir de maxime, où les drôles vivent à l'aise sous la réserve d'être drôles, où l'on rit à gorge déployée de peccadilles prévues par le Code, où l'on joue des tours pendables d'une gaîté de cœur irrésistible; poursuivez votre rêve, faites mouvoir ce monde autour d'un testament incertain, et promettez l'héritage à qui se tirera le plus prestement d'affaire : vous voilà en meilleure disposition pour entendre. Eloignez de votre imagination le seul modèle d'un homme bâti comme vous et moi. Un apothicaire se présente : souvenez-vous qu'il nous faut un apothicaire fantastique, haut comme sa seringue et bilieux