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Essai sur la littérature française

comme Ragotin, avec un nom prédestiné, Clistorel, et prolifique comme un géant patriarche qui aurait bien employé ses soirées. Les notaires même seront de fantaisie, et plaisants. S'il vous arrive un fripon spirituel et même un peu pitre, faites-lui les honneurs de la compagnie; un honnête homme, fermez, verrouillez la porte, et renvoyez-le à ses ennuyeux semblables : les honnêtes gens passent leur vie à se plaindre des coquins, au lieu que les coquins se divertissent aux dépens des honnêtes gens. Un vieillard est nécessaire à meubler votre fiction : prenezle-moi grotesque et invraisemblable, cacochyme et breneux, et qui ait le rhumatisme égrillard et la goutte guillerette. Vous le ferez mourir pour notre plus grande joie, deux ou trois fois le jour, et le ressusciterez autant qu'il vous plaira. Ne soyez pas à une syncope près. Nous nous amuserons bien. Ouvrez à présent les yeux, et lisez le Légataire.

Maîtres et valets y font assaut de scélératesses, et la pire de leurs fourberies est un « tour admirable ». Géronte est le cadavre vivant, sur qui chacun exerce son adresse ou ses forces; ou mieux, il est le pantin des jeux de massacre, qui sert d'une cible aux balles d'étoupe de ces garnements. A tout coup l'on gagne. On le vole, on le condamne à mort, on l'aide à mourir, on le pleure, on l'ensevelit, on hérite de lui, et, s'il a le mauvais goût de se reprendre à l'existence, on lui prouve péremptoirement qu'il se souvient mal et qu'il serait si bien, mort! Le fait est que le bonhomme ne revient de son voyage suprême que pour faire endiabler ces maîtres fripons. Je vous dis qu'il a tort. Quand Molière voulait imposer une scène

hardie, comme celle de Tartufe et d'Elmire, il cachait Orgon sous la table, et prenait soin d'entr'ouvrir les portes pour raffermir nos consciences et calmer nos appréhensions. Regnard ferme les fenê'res, tire les rideaux, nous plonge en une demi-obscurité propice au mystère, et isole tous ses personnages du reste des vivants '. Spiritisme et Fagotin; fantaisie et Polichinelle. Il éloigne prudemment tous Aristes, gens de peu d'imagination, sévères sur les principes, qui se plaisent aux récréations honnêtes et terre à terre, et qui traînent partout à leur suite l'ennui du sens commun, incapables de s'étourdir sans scrupule et de faire quelque folie sans y réfléchir. Et c'est pourquoi le Légataire universel est le chef-d'œuvre de Regnard, joyeuse débauche de fantaisie et de verve débridées.

Regnard est-il donc un « auteur immoral », comme disait la censure aux environs de 1830? Oh! que non! Tout de même de son théâtre se dégage une douce morale, point théorique, aucunement pédante, et non pas épicurienne (ce qui suppose un dogme) ni simplement naturelle (le mot ayant pris un sens militant) : quelque chose comme la recherche au jour le jour d'un bonheur sans idéal, sinon sans objet. C'est le coin exquis du théâtre de ce poète, et le charme de sa fantaisie. Il ne professe pas, il pratique une certaine morale du bien-vivre et du bien-être, la morale

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