Mariage de la Folie, I
coulis qui se mijotent et les parfums de savantes douceurs flottent dans l'air, chatouillent l'odorat, excitent l'appétit, émoustillent l'estomac et la verve, et disposent les convives aux longs repas des nuits trop courtes. Ils sont gourmands avant toute chose, et amis de la bouteille. La perspective d'un dinerchez le roi Agélas arrache à Strabon un cri du cœur : « Que je m'en vais manger! » Ils sont l'àme de toutes les fines parties, mais à condition que le souper soit à point et que le vin coule abondamment.
Bonne chère! Grand feu! Que la cave enfoncée Kous fournisse à pleins brocs une liqueur aisée!
Quelle succulence d'images! La tête leur tourne à la pensée « qu'ils boivent de bon Champagne en fort bonne compagnie ». Mais si « le cuisinier a manqué la soupe, si les entrées ne valent pas le diable, si le coquin a laissé brûler le faisan », ils sont comme déferrés et contrits. Ils ont la digestion légère,
Les pieds sur les chenets étendus sans façon.
Ils aiment à se dorloter la grasse matinée, à se pelotonner dans un bon carrosse à ressorts bien liants. Un peu d'embonpoint ne leur fait pas peur : c'est un brevet de vie confortable. Dans le jour, ils ont de discrets réduits à bombances, où l'on sable le vin en la société de femmes belles, riches et jeunes, s'il se peut, douairières, s'il le faut ; mais point de collerettes, de couventines ni de saintes-nitouches; le goût ne leur en viendra que plus tard, dans la seconde
moitié du xvme siècle. Ils ne sont ni Rétif ni Casanova. La table est leur meuble préféré. Et c'est d'elle qu'ils empruntent l'opulence de leurs métaphores et de leur vocabulaire galant. Ils dégustent la beauté de leurs maîtresses avec recueillement et des claquements experts de la langue contre le palais, de la même façon qu'ils « tâtent » le vin. L'une est trop plate au goût, l'autre trop corsée; celle-ci manque de couleur, et celle-là de montant. Et cela fait, sur le théâtre, un style de qualité rare, franc comme leur humeur, de belle santé, comme leurs corps alertes, débraillé, allègre, et, pour peu que les crus d'Ay leur montent à la tête, pétillant, mousseux et poétique au déboucher.
« Quiconque, s'écriait Weiss dans un transport d'enthousiasme paradoxal, auquel il était d'ailleurs enclin, n'écrira pas au bas de chaque page de Regnard : charmant! délicieux! ravissant! harmonieux! adorable! comme Voltaire voulait écrire au bas de chaque page de Racine : beau! pathétique! harmonieux! sublime! ne sait pas ce que c'est que le parler français dans sa fleur, un peu amolli par la vie de luxe et l'habitude des pensers délicats '. » Amas d'épithètes, trop d'épi thètes et louange d'autant plus suspecte que les noms de Regnard et de Racine ne sont pas rapprochés sans dessein. Goûter ainsi Regnard, c'est lui faire tort. Il n'est pas plus à son avantage, rapproché de Molière ou de Racine. Car tous deux peignent la passion, au lieu qu'il la supprime ou l'effleure à peine. Weiss cite des vers