‹ Génie et métierChapitre 54 sur 64 · Cf. Vacquerie, Profils et Grimaces, X, XI · texte numérisé non relu

Cf. Vacquerie, Profils et Grimaces, X, XI

de Scribe : optimisme assez doux, peu militant, restreint en son idéal, d'une poésie presque à terre, mais supérieure pourtant à celle du bonhomme Chrysale. Je ne suis pas assuré que de ferme propos Scribe réagisse contre le romantisme; je pense uniquement qu'il fait autre chose, qui continue la tradition et se plie aux mœurs modernes d'une société rajeunie. Cet optimisme n'est pas de nature à créer des caractères au sens moral du mot (par là manque l'œuvre de Scribe, où ne s'animent et ne s'allument que des silhouettes et des physionomies); mais il me paraît un juste sentiment d'une époque en travail de gestation. Et il donne le premier modèle de cette peinture des mœurs fondue dans le creuset du théâtre et qui s'amalgame avec la vérité dramatique.

Le dirai-je? Si dans tout le théâtre de Scribe il n'y a peut-être pas un seul caractère, ni un type qui s'impose à la mémoire, c'est qu'étant un novateur, il tombe volontiers du côté où il penche. Pour élargir enfin la formule de ses devanciers, il rompt un peu trop avec la psychologie ou s'en dispense trop commodément. Mais en revanche le courant des mœurs circule dans ce théâtre. 11 faut avoir le courage de le iire, au risque d'affronter des railleries faciles: Scribe est Tiers état, et en même temps qu'il suit la tradition, il la crée de nouveau, à l'image de la société qu'il reflète. Il est Tiers par cette poésie familiale, par l'amour du foyer, le sentiment du devoir, l'effroi des à côté de la vie et des chemins de traverse, et la candeur de ses bonnes femmes en bonnet rond. La bourgeoisie, qui s'est désaccoutumée, depuis, de ces vertus modestes, en était encore aux qualités

moyennes, médiocres, s'il vous plaît, qui ont fait sa force et assuré son triomphe. Les excès et les sophismes d'un positivisme impatient et avide ne l'avaient pas encore enivrée. Il est Tiers par ce chauvinisme souriant, qu'on respirait alors dans l'atmosphère de la légende napoléonienne que la critique n'avait pas encore passée au crible, et qui sur ce théâtre met en présence la veuve à consoler et le colonel à marier. Et la veuve est douce et sentimentale; et le colonel a la mine altière, il fléchit à peine sous le poids de ses médailles, et non sous la morsure des rhumatismes. « S'il croit m'imposer avec sa ferblanterie! » dira plus tard Maître Guérin, qui a l'esprit critique. Scribe est Tiers enfin par je ne sais quelle logique superstitieuse qui porte une date, et qui préside à la composition de ses pièces. Sa conception du métier dramatique est elle-même empruntée des mœurs et des idées de son temps. Voilà ce que ne disent pas assez, à mon gré, ceux qui défendent Scribe contre l'outrage ou le dédain.

Il a pensé que la réalité extérieure, à laquelle il fallait désormais faire la part plus grande sur la scène, n'y pouvait paraître de plain-pied, dans son incohérence brutale et apparente. Il a donc fait intervenir une logique fertile en surprises, la logique du quiproquo et de l'imprévu, la logique des petites causes et des grands effets, une fatalité souple et douce. Il l'a définie lui-même — moins adroitement sans doute qu'il ne l'applique. « C'est fréquemment les petites causes qui produisent les grands effets. Une fenêtre, qui a été critiquée par Louis XIV, approuvée par Louvois, est l'origine de la guerre qui

embrase l'Europe en ce moment. Moi-même, qui vous parle, savez-vous comment je suis devenu ministre? C'est parce que je savais danser la sarabande. Et pourquoi j'ai perdu le pouvoir? Parce que je suis enrhumé? » Cette demi-superstition, qui est une pauvreté au point de vue philosophique, est aussi la pauvreté magnifique des légendes. Elle est une sorte de fatalisme de la foi populaire, et, par suite, éminemment dramatique. Elle est, cette philosophie du verre d'eau, de même provenance, sinon de même qualité que la phrase de Pascal sur le « nez de Cléopàtre » et le « grain de sable » de Cromwell. N'oublions pas que depuis 1789 jusqu'en 1815, et coup sur coup, viennent de se précipiter des événements extraordinaires. 1830 est encore sous l'influence de 1815. La légende s'est formée et hante les esprits. C'est l'époque des estampes où le Petit Caporal monte la faction du soldat endormi. C'est le sommeil et le soleil d'Austerlitz. A la même source sont puisées les premières poésies politiques de Victor Hugo, et la chanson des Souvenirs du Peuple :

Mais, quand la pauvre Champagne Fut en proie aux étrangers, Lui, bravant tous les dangers, Semblait seul tenir campagne.

Un soir, tout comme aujourd'hui, J'entends frappe)' à la porte.

J'ouvre : bon Dieu ! C'était lui, Suivi d'une faible escorte.

Il s'assoit où me voilà, S'écriant : «Oh! Quelle guerre!

Oh! Quelle guerre! »

■ — 77 s'est assis là< grand'mère?

Il s'est assis là?

Si l'on peut affirmer, sans paradoxe, que cette conception des choses de la vie et du théâtre est comme un retentissement de l'esprit populaire, il faut vite ajouter qu'elle aidait à parfaire enfin la formule même de la comédie de mœurs. Pour peindre les ambitions en lutte, l'influence des milieux, le conflit des intérêts, il y fallait une science de combinaisons dramatiques, dont Beaumarchais avait eu l'entente, mais dont Scribe élucida toutes les ressources et sut mettre en jeu tous les procédés. Il y fallait cette intelligence des conventions rafraîchies mais éternelles, que certains jeunes d'aujourd'hui affectent de mépriser, faute de savoir s'en servir; cet art de la composition et des préparations, dont on a beaucoup médit en ces derniers temps, à mesure qu'on en laissait perdre le secret. Préparations, combinaisons, composition, tout cela ne signifie pas autre chose que le métier scénique complété, renouvelé, et mis au point de rendre sensible aux regards la complication des mœurs modernes et d'en tirer au clair les mobiles obscurs et les transitions subtiles. Cela même est l'ouvrage de Scribe.

Scribe n'est pas Balzac, oh! non; mais il est Scribe, c'est-à-dire un ouvrier de premier ordre, qui a légué à ses successeurs, les Augier et les Dumas, le mécanisme de la comédie du xixe siècle, hérité de Beaumarchais, mais remis à neuf et rajusté avec minutie. S'il a fourni aux vaudevillistes sans prétention ou sans vergogne les moyens d'exploiter leur frivole industrie, n'oublions pas qu'il a préparé aux autres le moule qui pût enfin recevoir la pâte de l'observation et la substance de leurs idées. Et comme on ne voit pas

(toutes proportions gardées) que Racine ni même Corneille aient été sérieusement gênés par les fameuses règles, qui n'étaient, à le bien prendre, que des procédés de composition *, on ne s'aperçoit pas davantage que ni Augier ni M. Alexandre Dumas fils aient abusé de ces ressources techniques ordonnées et agencées par Scribe. Et l'on distingue, au contraire, que l'un et l'autre y ont fait un choix conforme à leur tempérament littéraire, qu'ils s'en sont servis sans servitude, pour les besoins de leur pensée, et non pour le plaisir de l'intrigue et le vain amusement du public. S'il était absolument nécessaire d'alléguer des exemples pour prouver le mérite de Scribe, et faire paraître combien le vaudeville (pris au meilleur sens du mot) est inséparable de la comédie de mœurs, il ne serait pas malaisé d'en trouver d'irrécusables dans les Effrontés ou le Demi- Monde, dont personne ne conteste la hardiesse ni la valeur. Car il se trouve que ces deux œuvres- d'observation, comédies morales et sociales, sont par la nécessité même du sujet des comédies d'intrigue, — s'il est vrai que la vertu, qui y est proposée pour modèle, consiste à n'être dupe ni des hommes tarés ni des femmes déclassées, à se débrouiller parmi les pièges à loups, à rivaliser d'adresse avec la rouerie des Yernouillets ou la coquetterie des baronnes d'Ange. Et ainsi, le « machiniste » Figaro a devancé le mécanicien Scribe, qui a préparé le tacticien, le stratégiste Olivier de Jalin, qui tous ensemble ont pensé que la part du métier n'était aucunement négligeable dans

1. Voir plus haut, I : Le Génie et le Métier de Corneille, p. 11.

Y art dramatique, et qu'à une matière d'observation plus complexe une technique plus compliquée et souple était premièrement nécessaire.

Si, à propos du Barbier de Séville, j'ai pris sur moi d'élargir la question et de poser le problème de la comédie moderne, c'est qu'aussi bien cette actuelle levée de boucliers contre les règles essentielles du théâtre et les lois de composition ne saurait s'autoriser de l'histoire littéraire. Beaumarchais fut un vaudevilliste, ce qui ne l'empêcha point d'avoir du génie. Le vaudeville n'a rien en soi de condamnable; il représente une somme d'acquisitions, dont les dramaturges de ce temps, qui ont eu quelque chose à dire, se sont trouvés fort bien. Il n'est pas juste qu'il porte la peine des abus commis en son nom par les mauvais marchands. Ceux qui n'avaient rien dans le cerveau n'ont hérité de Scribe et de Beaumarchais que le tour de main; et la machine a souvent tourné à vide. Est-ce une raison pour la démolir, comme las enfants quinteux qui cassent leurs jouets, ou les héros de 1871 qui s'en prennent des misères sociales à la colonne Vendôme? En vérité, dans cette querelle des anciens et des modernes, il y a autre chose.

Depuis Lesage la comédie d'observation réaliste a suivi un progrès continu . Toujours davantage la peinture des mœurs a empiété sur celles des caractères. Et l'on n'y saurait contredire, les meilleurs

d'entre nos plus réalistes dramaturges n'ayant jamais sacrifié ce qui est l'homme même, et au contraire ayant dépensé leur talent et leurs efforts à représenter une image exacte de la vie moderne et la passion aux prises avec les diverses influences qu'elle en reçoit. Mais, à mesure que le positivisme s'est développé dans la société contemporaine, le réalisme a suivi un développement parallèle. Et comme les sophismes d'un positivisme le plus souvent pris à contresens n'ont point de limites, il est advenu que les audaces du réalisme ne connurent pas de bornes. Et comme, dans tous les arts où s'exerce l'intelligence de l'homme, les règles générales de composition sont, en même temps que des ressources techniques, des sauvegardes de la mesure et du goût, tout ce qui n'était que brutalité, cynisme superficiel ou obscénité voulue s'est heurté à ces murs d'airain, et s'y brisant, les a détestés. Inde irœ.

En sorte qu'au bout du compte, il s'agit moins de savoir si Scribe a été un « pelé », d'où nous vient tout le mal, et Beaumarchais un malin, qui nous légua ce fléau du vaudeville, que d'examiner s'il peut être profitable aux destinées de notre théâtre de se traîner, au delà de toute délicatesse littéraire et de toute vérité morale, dans un cynisme chagrin et révoltant, ou, par un brusque retour, de se perdre dans les envolées d'un symbolisme nuageux, en dehors de toutes les exigences du métier dramatique et en dépit d'un art de composition à qui nous devons, avant et après Beaumarchais, des œuvres qui ne sont pas méprisables.

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