‹ Génie et métierChapitre 57 sur 64 · PIERRE ; SABINE · texte numérisé non relu

PIERRE ; SABINE

SABINE

Bonjour, où en sommes-nous?

PIERRE

Je suis arrêté.

SABINE

Pourquoi? Nous étions en si beau chemin, hier soir. Il ne restait que le dénouement de la situation à trouver, et je croyais...

PIERRE

Moi aussi.

Eh bien?

PIERRE

Eh bien, ce sont les préliminaires qui m'embarrassent. (// donne un baiser à Sabine.) Résumons la situation. Nous venons de dîner. Il est dix heures. Juponneau est descendu, et Madame reste seule avec son...

SABINE

Une, deux, trois... avec son déshonneur.

PIERRE

Ta, ta, ta, voilà bien les femmes. Hier, tu voulais retarder la suprême concession, comme tu dis, le moment psychologique... encore un mot à toi... pour des raisons de sentimentalité, de réserve, de pudeur, de marivaudage, que je te pardonnais.

SABINE

Sans les admettre.

PIERRE

A présent, tu cours la poste.

SABINE

C'est qu'il faut finir. Dans quinze jours tu retournes au ministère et tu rentres à ton bureau, juste à temps pour corriger tes épreuves parmi les loisirs quotidiens que te fait l'État. Dans quinze jours le congé finit, et l'œuvre doit être achevée. Tire-toi de là, si tu peux.

riERRE

Mais je ne demande qu'à m'en tirer. Tu me réponds tout de travers. Voyons, résumons la situation (// embrasse Sabine.)

SABINE

Il est dix heures...

PIERRE

Juponneau est descendu...

SABINE

Et Madame reste seule avec son... municipal.

PIERRE

Bon; maintenant, c'est le chapitre à faire, le chapitre nécessaire et central...

SABINE

L'éditeur l'exige.

pii;rre

Oh! Sabine... le sujet aussi. Il s'agit donc de l'écrire aussi vrai que nature, de numéroter les sensations qui secouent ces deux êtres, d'ausculter ces

deux tempéraments. C'est l'auscultation qui m'embarrasse. Pourquoi as-tu tenu au municipal? Oui, tu me diras encore qu'un municipal pousse à la surface de la terre comme un croque-morts ou un sergent de ville, et que nous devons, nous autres naturalistes, le photographier au même titre qu'un sergent de ville ou un croque-morts. Mais on n'en rencontre pas toujours au coin de son feu, des municipaux...

Plains-toi ..

PIERRE

Et ne pénètre pas dans la caserne qui veut. La garde est soigneusement faite par ces temps de surprises. Négociants, épiciers, médecins, mécaniciens, abbés et marchands de vin, j'en ai mes cartons remplis, mais pas le moindre municipal. D'abord il est de ton choix. A toi de donner les raisons, qui te pousseraient à l'irréparable, comme dit ton M. Bourget.

SABINE

L'uniforme, Pierre, l'uniforme! Le prestige, la poésie du shako!

pierrk, chantonnant.

Fromage, poésie, Bouquet de nos repas.

Que deviendrait la vie, Si nous ne t'avions pas'/...

SABINE

Non, pas de poésie; j'oubliais que nous n'en tenons point. Mais tu me demandes ce qui me ferait tomber. . .

PIERRE

Hein?

SABINE

Je te réponds : l'uniforme, le shako.

Va pour l'attirance du shako. Nous commençons le chapitre par décrire l'uniforme.

SABINE

Nous l'avons déjà décrit deux fois.

PIERRE

Cela fera trois. Ne vois-tu pas qu'il joue un plus grand rôle, à mesure que nous approchons?...

SABINE

De la chaise longue.

PIERRE

Tu l'as dit... Le drap est plus luisant, les boutons mieux astiqués, les bottes mieux cirées. Nous décrivons le drap plus luisant, les boutons mieux astiqués, les bottes mieux cirées. Vois plutôt les œuvres du Maître.

Sabine, se tournant vers le portrait d'Emile Zola.

Maître, inspirez-nous!

PIERRE

Il n'entre pas un article au Bonheur des Dames, il ne descend pas un mineur dans la mine, il ne se manœuvre pas un caisson dans la Débâcle, que la description ne reprenne ses droits, vraie, précise, réelle. Je te l'ai répété vingt fois, Sabine; la description est la formule de l'Art, le dernier mot de notre École. Nous décrivons les choses comme nous les

voyons, nous les voyons comme elles sont; et plus nous en voyons, plus nous en décrivons. Décrivons, décrivons toujours : c'est notre moyen, à nous, d'atteindre à l'épopée. Voulez-vous donner l'impression de quelque chose de grand, disait Diderot... un des nôtres et d'instinct, ma chère Sabine... décrivez longuement. Je t'assure qu'il a dit cela quelque part, Diderot. Et puis, crois-tu qu'il importe peu, au point où nous en sommes, de décrire à nouveau cet uniforme? Tu ne comprends donc pas qu'à force d'être décrit cet uniforme devient immense, symbolique, épique, qu'il représente la force, l'ordre...

SABINE

Et le muscle.

PIERRE

Et le muscle, fort bien. Voilà un mot. Au lieu que, s'il manque un bouton sur le devant, là, si d'aventure brille une tache de sauce un peu au-dessous, là, adieu muscle, épopée, symbole. — « Oh! vous avez perdu votre bouton », ou bien : « Ne vois-je pas une tache sur votre tunique neuve? » Le symbole n'est plus qu'une tunique. On sonne. « Justine, recousez le bouton de Monsieur », ou : « enlevez la tache de Monsieur »; enfoncé, le municipal!

SABINE

Évanoui, le héros! Il ne supporte pas la benzine.

PIERRE

Et Mme Juponneau échappe à l'attirance. Or, il ne faut pas qu'elle échappe.

SABINE

Pourquoi?

PIERRE

Parce que ce serait à recommencer plus loin, et que je n'écris pas à la ligne.

SABINE

Non.

pierre, se levant.

Nous régénérons l'Art.

SABINE

Nous le régénérons.

PIERRE

A la suite du Maître...

SABINE

A deux cent mille exemplaires.

PIERRE

Nous donnons une impulsion violente à la littérature...

SABINE

Et un coupé à notre petite femme, pour qu'elle puisse suivre le mouvement.

pierre, se rasseyant.

Tu ris, Sabine : donc tu ne crois plus en moi ni en mes idées. C'est la poésie qu'il te faut. Va lire Lamartine, ma pauvre enfant. Ta froideur me décourage...

SABINE

Ma froideur, Pierre!... Oh! je crois en tes idées, j'espère en elles, j'y ai mis toute ma vie, je veux que tu réussisses vite, vite. Je veux te voir grand, célèbre, au-dessus de tous les autres. Enfant, je rêvais peutêtre autre chose; jeune fille, j'aurais peut-être désiré

pour toi une gloire un peu différente. Mais tu vas à la gloire, et je suis ta femme, et j'en suis heureuse, autant que je puis l'être; quel que soit le chemin, j'y veux marcher, peiner avec toi, en dépit de la fatigue et des ronces qui déjà m'écorchent plus rarement. Si je fais encore quelques glissades dans le fossé de poésie, elles sont moins fréquentes, avoue-le, et à mon corps défendant, je te jure. On est femme, on est sensible, on apporte avec soi dans la vie une foule de préjugés, et je ne sais quels sentiments vagues de musique, d'harmonie, de sereine grandeur des choses, qui ne sont que fadaises... Décrivons l'uniforme qui brille, décrivons la salle à manger, tout ce que tu voudras. Dicte; je suis prête.

PIERRE

A la bonne heure. Je t'aime ainsi. Écris un résumé,

que je développerai à tête reposée. « Il est dix heures,

et elle reste seule avec Lui. Mets un L majuscule à

Lui. »

Sabine, écrivant.

Avec Lui, L majuscule.

PIERRE

... « L'uniforme du soldat brille d'un éclat inaccoutumé; on dirait d'un complice... »

SABINE

Complice.

PIERRE

«... Sur deux rangs alignés les boutons lancent des éclairs et tressaillent, tandis que les bottes allongées éblouissent Bichette; et c'est une attirance qui la fascine. Sur une chaise, dans un coin, à gauche, le shako... »

SABINE

Attends un peu.

PIERRE

... « Abandonné... »

SABINE

Le shako abandonné?...

PIERRE

«... Semble un muet témoin des événements. Belle et radieuse de promesses, la moustache du municipal ; lourde de tendresse, la chevelure de la femme trop souvent esseulée. Soudain... »

SABINE

Pas de verbe?

PIERRE

Tu dis?

SABINE

Je dis : pas de verbe; ça manque de verbes.

PIERRE

Oui, oui, j'en supprime quelques-uns par-ci par-là, pour frapper l'imagination. C'est un procédé.

Je comprends.

PIERRE

«... Soudain le carcel charbonne, et, en remontant l'huile, le municipal embrasse Bichette à la racine des cheveux... »

SABINE

Pourquoi à la racine? C'est un procédé?...

PIERRE

C'est une formule. Et voici le procédé. Quelques imparfaits ne feraient pas mal ici. « C'était gai, l'ap-

partement, surlout quand Juponneau les abandonnait seuls. Assommant, Juponneau, avec ses affaires. C'était un bon garçon tout de même, mais un peu sec aux échéances. Il avait une trop belle femme pour lui, sacrédié ! »

S\BINE

Attends un peu... Trop belle femme pour lui, sacrédié !

PIERRE

Maintenant, Sabine, mets-toi à la place de Mmc Juponneau, et faisons parler la nature.

SABINE

Sois sage, Pierre.

PIERRE

Je suis sérieux, ma chère enfant. Mets-toi en face de moi. Ecoute et réponds. J'esquisse le dialogue d'après nature.

D'après la bosse.

PIERRE

Sabine!... « Tenez, il faut que je vous le dise comme je le pense : ce veinard de Juponneau a un petit brin de femme qui... »

SABINE

Oh ! Pierre !

PIERRE

Tu n'y es pas du tout. A présent, tes tempes battent à coups redoublés, tes yeux s'enflamment...

SABINE

D'indignation?

PIERRE

De désirs, chère naïve. C'est nature.

SABINE

Si c'est nature, allons.

PIERRE

... « Et, aussi vrai que je dois répondre à l'appel avant minuit, présentement je réponds à celui de tout mon individu et je vous déclare que je sens pour vous quelque chose de corsé; et tant pis pour Juponneau, mais je suis en veine, nom de nom! » Très nature décidément. Note le bout de phrase.

Sabine, sans écrire.

Mais à qui en avez-vous? Parle-t-on ainsi à une femme, à une honnête femme?

tierre, se rapprochant.

Ah! la chère, la chère innocente!... « Allons donc, toutes les femmes le sont, honnêtes femmes! Ça me connaît. La main sur la couture du pantalon, et sauf votre respect, ma petite dame Juponneau, quand on a un homme fourbi comme le vôtre, et qu'on est bahutée comme vous, on ne repousse pas l'offre respectueuse de l'amour dévorant d'un soldat qui vous aime, avec dix campagnes, et pas de cicatrices... » Est-ce assez nature, hein? Et plein de mots techniques, ah? Note, note.

SABINE

Mon cher, vous avez des expressions!

pierre

Ame candide!... « Dame! vous savez, moi, je ne suis pas avocat de mon état, mais je vous aime tout de même, et, ma foi, je vous embrasse comme je vous aime! » 0 nature, nature! Mais note, note donc!

Sabine, debout.

Une fin de lettre, à présent! Tiens, Pierre, la langue me brûle. Il faut que je te le dise. C'est nature peut-être; mais ce n'est pas la nature.

pierre, interloqué.

Que dis-tu?

SABINE

Où avez-vous appris à connaître les femmes qui aiment, qui ont besoin d'aimer?

Et Pot-Bouille? Et mes documents?

Sabine, s' échauffant.

Des faits divers ramassés sur le boulevard! De la vérité cataloguée au Bon-Marché\ Qui vous dit, messieurs, qu'une femme s'écroule dans les bras du premier venu, parce que son sang bout, et autres balivernes. C'est le tempérament qui la tyrannise? Combien sont-elles ainsi? Dans vos romans, comme sur le trottoir, ce sont toujours les mêmes qui passent. Coup de foudre, coup de sang, dites-vous. Mais ne faut-il pas encore que la pauvre femme, qui pour la première fois s'abandonne, soit dupe de quelques illusions au moins, si elle est victime de sa complexion? Quand un homme parle à la façon de ton séducteur, il n'y a pas d'illusion possible, ni de complexion qui tienne, et c'est de quoi donner des nausées.

PIERRE

Ange! (A part.) Heureux Pierre !...

SABINE

Non, non, la chair n'est pas si folle, qu'il ne lui faille au moins l'appât d'un rêve, si court qu'il soit, pour l'attirer. Nous ne sommes pas toutes malades ni détraquées; tout cela, c'est de la littérature, et quelle!... Mon mari ne tient pas toutes les promesses que je m'étais faites jeune fille!

PIERRE

Hein?

SABINE

Est-ce à dire qu'un bellâtre me séduira par des paroles outrageantes ou grossières?... Je t'affirme que votre art est fanfaron d'ordure... Je veux autre chose à l'amant, qui me fasse aimer en lui ce que j'ai vainement demandé à l'époux...

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