‹ Génie et métierChapitre 60 sur 64 · SCÈNE IV PIERRE; ROBERT · texte numérisé non relu

SCÈNE IV PIERRE; ROBERT

PIERRE

Je suis content de te voir, mon bon. C'est aimable à toi d'être venu nous surprendre. Sais-tu que ce double galon sied bien à ta manche, et que tu portes crânement le dolman d'officier?

ROBERT

Oui, ça me va, au cœur comme sur la manche. Que veux-tu? Je suis né aventurier, comme toi romancier.

PIERRE

Naturaliste.

ROBERT

Plaît-il?

PIERRE

Naturaliste.

ROBERT

Qu'entends-tu par ces paroles? Songe que j'arrive de l'autre hémisphère.

PIERRE

Le progrès, mon cher, le jour après la nuit. Héros, aimes-tu la nature?

Avec un peu de sauce : bœuf nature, sauce tomate.

PIERRE

Tu blasphèmes, profane.

ROBERT

Où veux-tu en venir? La nature, c'est la femme au réveil, avec la peau moite, les yeux troubles, l'haleine

indécise : l'art, c'est la femme au crépuscule, Maison L. T. Pivert et Cie, Rose du Bengale et Rose Maréchal Niel, la même chose, mais divine, après une légère préparation.

pierre Retardataire, réactionnaire, opportuniste!... La science est la foi et l'idéal de notre temps L'anatomiste, le médecin décrivent le corps, les organes du corps, les fonctions des organes; le romancier décrit le cœur, les passions, les névroses. Quelle serait la valeur d'un livre médical qui traiterait de la gastralgie sans en préciser les douleurs? Quelle peut être celle d'un roman qui peint la vie sous des couleurs vagues ou fausses? Quand tu inspectes la chambrée de tes hommes, tu vérifies le fourniment...

ROBERT

Jusqu'à la fourchette.

PIERRE

Eh bien, nous passons la revue de la nature, nous autres; Zola, c'est l'anatomiste, c'est le peintre de la vie moderne; Zola, c'est... Lis-le, mon bon; tu verras ce que c'est.

Je crois avoir lu Nana, mon bon; ça me suffît.

PIERRE

Cent éditions!

ROBERT

Qu'est-ce que ça prouve? Que cinquante mille collégiens et cinquante mille vieillards ont dévoré le livre, les premiers pour pressentir ce dont ils pensent jouir, les autres pour ressentir ce dont ils ont joui...

Et encore, je te fais la mesure pleine; je ne porte pas en compte les volumes du second mille qui retournent après six mois aux cryptes de l'Odéon, ni la clientèle d'étrangers désireux d'apprendre le français et les adresses de nuit, et qui s'abattent sur cette littérature comme sur le Baedeker des plaisirs de la Babylone... Mais moi, Français vigoureux et sain, je n'ai besoin de cette marchandise ni pour m'éveiller ni pour m'endormir. Un bon roman, bien fourni d'aventures, fait bien mieux mon affaire.

PIERRE

D'Artagnan!

RORERT

J'aime mieux être d'Artagnan qu'Alphonse.

PIERRE

Brisons là. Je ne te changerais pas, et je serais capable de prendre de l'humeur contre ta barbarie.

ROBERT

Au fait, je te retrouve florissant, et avant tout...?

Naturaliste.

ROBERT

Et ta femme?

PIERRE

Elle l'est un peu aussi.

ROBERT

Oui. Mais comment va-t-elle?

l'IERRE

Bien.

ROBERT

Quel air! Quel ton! Gomme tu me dis ça! Qu'as-tu?

PIERRE

Rien.

ROBERT

Est-ce que?...

PIERRE

Oui.

ROBERT

Ah?

Oui, je suis malheureux.

ROBERT

Allons, tant mieux. Tu me rassures.

PIERRE

Tu dis?

ROBERT

Je dis : tant mieux, parce que j'avais craint d'abord de comprendre autre chose.

PIERRE

Tiens, Robert, j'ai besoin de m'ouvrir à toi, mon vieil ami, mon camarade d'enfance. Je doute de Sabine. J'ai peur de l'ignorer et je crains de le découvrir. Depuis une heure, mon esprit est à la torture. Ce matin même...

ROBERT

Alors, c'est tout frais, pauvre vieux?

PIERRE

Ce matin... car il faut que tu saches que ma femme est mon collaborateur

ROBERT

Je m'en doute.

PIERRE

Ce matin donc j'en étais arrivé à l'endroit capital de mon roman...

Capital?... Enfin l'endroit où jadis on alignait des points suspensifs et pensifs...

PIERRE

J'étais embarrassé.

ROBERT

Les points étaient plus commodes.

PIERRE

De là, discussion avec Sabine. Elle prend feu pour l'héroïne...

ROBERT

Héroïne?...

PIERRE

... Et me débite d'une voix chaude, avec un accent révélateur, une tirade, une de ces tirades... Les cheveux m'en dressent encore sur la tète. Je ne lui connaissais ni ces idées, ni ce tempérament, ni cette fougue impétueuse d'imagination, ni cette ardeur de désirs peut-être... Car je l'aime, je l'adore, vois-tu! Mais mon amour lui suffit-il? S'en contentera-t-elle longtemps? Enfin, j'étouffe d'inquiétude.

ROBERT

Tu t'exagères le danger, Pierre. Je connais Sabine par cœur, comme ma théorie, et depuis plus longtemps. C'est une brave fille.

PIERRE

Sera-t-elle une bonne femme? Elle vient; parle-lui. Tâche de lui faire entendre ce que je suis et ce qu'elle doit être. (Fausse sortie.)

ROBERT

Compte sur moi. (A part.) Voyez un peu ce benêt, qui passe son temps à photographier la nature, en société avec une petite femme comme celle-ci!

pierre, descendant.

Sois habile au moins.

ROBERT

N'aie pas peur.

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