‹ Génie et métierChapitre 62 sur 64 · SCÈNE VI SABINE; ROBERT · texte numérisé non relu

SCÈNE VI SABINE; ROBERT

SABINE

Prenez donc un fauteuil, au lieu de regarder ce portrait avec obstination. Il est impressionniste, n'est-ce pas?

ROBERT

Pas beau. Qui est-ce? Un oncle d'Amérique?

SABINE

Mieux que cela.

ROBERT

Mais encore?

SABINE

On voit, mon cher, que vous venez de loin. C'est Lui, le Maître.

ROBERT

L'anatomiste? Le peintre de la société? Et sous ses yeux, ainsi, tous les deux, en tête à tète, vous faites du roman?

SABINE

Si peu !

Vous nagez en pleine fantaisie.

SABINE

Nous labourons en pleine réalité.

ROBERT

Que voulez-vous dire, Sabine?

SABINE

Rien que ce que je dis : en pleine réalité, en plein naturalisme. Vous ne comprenez pas? Tant mieux pour vous. Réalité, réalisme, nature et Cie, telle est l'enseigne de la boutique, la raison sociale de notre établissement. Nous enfourchons le dada du grand homme, que voilà, et nous suivons le train jusqu'à en être courbatus. Ah! les bals de barrière, les quinquets fumeux, les guinguettes, les hôtels borgnes, les vieux messieurs myopes, les cabinets particuliers et les refuges de nuit!... Oh! que nous la scrutons, la vie, que nous la fouillons, la réalité, que nous la piochons, la nature! Nous en mettons partout, à toutes les sauces, et de la vraie, précise, réelle, étudiée au microscope, incisée au scalpel, vrillée au trépan! Et quelles descriptions, quels tableaux ! Ce n'est pas folâtre, ni ragoûtant toujours, mais c'est si nature!

ROBliRT

Vous plaisantez, Sabine? Pierre est un bon garçon, et je suis assuré que vous êtes heureuse.

SABINE

Heureuse, oui. C'est pourquoi je plaisante, et je ris tout le temps, comme cela. Ah! ah!

Les lèvres sont roses, les dents blanches...

SABINE

Et le rire jaune, dites-le donc. C'est le second madrigal depuis cinq minutes, Robert. Allez, mon ami, je ne vous en veux pas. Cela fait du bien, cela repose; c'est un apaisement, un bain d'ambroisie, une douche de l'âme. Vous me faites souvenir qu'il y a encore parmi le monde des hommes au cœur jeune et à l'esprit droit, que le mauvais goût de l'époque n'a point gâtés, qui n'ayant pas émoussé aux théories, usé dans les systèmes, faussé dans les coteries des petits journaux leur sensibilité native, ont conservé au fond d'eux-mêmes les traditions de l'esprit français et les reliques de l'éducation maternelle; des hommes enûn, pour qui la femme n'est pas uniquement une faiseuse d'enfants ou de cabrioles. Cela repose, vous dis-je, cela remet... Pardonnez-moi, la conversation a pris un mauvais tour, et c'est ma faute : je suis si triste, si désillusionnée!... (Elle pleure.)

ROBERT

Vous pleurez, Sabine, ma chère Sabine? (Au portrait.) Écoute, ô Maître, je crois que tu vas en entendre de cruelles.

SABINE

Encore une fois, pardonnez. Mais j'ai besoin de m'ouvrir à vous, un vieil ami, un camarade d'enfance.

robert, â part.

Et de deux. Ami de tout le monde.

Et puis, je vous ai toujours vu si franc, si gai, si peu entamé par les vilenies de ce qu'ils appellent

réalité, que vous devez avoir l'âme grande ouverte aux sentiments simples, aux affections unies, aux aspirations naïves, qui nous élèvent au-dessus de leur affreuse vie, avec ses triviales exigences et sa banale uniformité. Je me souviens qu'encore toute jeune, — vous étiez déjà presque un homme, vous, — je jouais un soir avec l'ami Robert; je me rappelle que c'était l'heure où les étoiles commencent à poindre, et qu'en proie à un trouble étrange de petite fille, je vous demandais, émue, d'où elles venaient, où elles allaient, éternellement, ces immobiles voyageuses; et que, durant un bon quart d'heure, à petit bruit, vous me disiez votre science de collégien, avec force détails cosmographiques, un peu brouillés par une émotion semblable à la mienne, qui vous envahissait, qui vous trahissait, tout grand garçon que vous vouliez paraître. Je ne suis pas une rêveuse, non; et pourtant, j'ai plus d'une fois songé à cette leçon d'astronomie, que vous me fîtes un peu désorienté, que j'écoutai dans un vague émoi, avec le ciel infini au-dessus de nos têtes.

ROBERT

Une idylle au jeu de crocket.

SABINE

Mon Dieu, oui. Comprenez-vous maintenant, que je me sois laissée aller aux larmes devant vous, tout à l'heure, comme une enfant! Sentez-vous ce qu'avec cette complexion je puis souffrir, sans être malheureuse aux yeux du monde? J'ai épousé Pierre, en qui j'avais cru deviner un penseur, un artiste, un homme d'idéal et de foi, et qui n'est qu'un bon garçon,

comme vous dites, qui n'a jamais regardé le ciel, lui, que pour décider entre sa canne et son parapluie, qui borne son horizon au prochain tournant du boulevard, régulier comme un chronomètre, et poète... comme un expéditionnaire. Tout le long de l'année, il s'en va là-bas, rue Saint-Dominique, à la même heure, pour prendre place sur le même fauteuil. Il est vrai qu'il rentre à l'heure exacte, comme il est parti. Avant-hier, le déjeuner était en retard de dix minutes : j'étais dans des transes! Il avait fini ses trois pages quotidiennes, et toute sa vie était bouleversée dans ce quart d'heure d'imprévu. Heureusement, un reporter est venu lui demander son opinion sur le militarisme en Chine. Pour me remettre de ces épreuves, je garde consciencieusement la maison et j'époussète les documents : je suis la vestale de la pot-bouille. Il revient, et nous replongeons dans la nature. C'est une vie pleine de variété, débordante de fantaisie; pour la poésie, n'en parlons pas; elle l'exaspère; et c'est la faute à ce monsieur barbu (se tournant vers le portrait), qui a l'air d'un bull dog, qui fourre son nez un peu partout, et qui, grâce à la manie de Pierre, galvaude magistralement la félicité que je m'étais promise.

ROBERT

Vous êtes sévère.

SABINE

Je suis découragée. Oh! ce n'est pas sans avoir lutté. La platitude de cette existence n'élait rien, et j'y aurais encore logé mon bonheur, avec le sien par surcroit. Mais la vulgarité des idées, la grossièreté des sentiments, l'indifférence absolue à la petite

flamme intérieure, l'incapacité de s'en approcher, de s'y réchauffer le cœur et l'esprit, cette myopie psychologique, et la turpitude, oh! surtout cela, de cette prétendue réalité qui s'impose à moi sous couleur de littérature, d'art et de talent, j'en suis écœurée, à la fin. Ces grands hommes-là ne songent pas qu'il y a peut-être deux honnêtes femmes, une, qui est leur mère, et l'autre leur épouse, qu'ils risquent de gâter. Si vraiment c'est là toute la vie, pouah! Mais il y a autre chose. Vest-ce pas qu'il y a autre chose? Vous ne porteriez pas si fièrement ces deux galons-là, s'il n'y avait pas autre chose.

robêrt, embarrassé.

Ma chère Sabine, je suis mauvais juge, moi; je ne l'ai pas étudiée, la vie. J'ai promené la mienne très loin, pour protéger celle des autres.

SABINE

A la bonne heure. Qui traverse la mer dédaigne le ruisseau. On va tout honnêtement à la gloire, comme vous.

ROBERT

Ou en Cochinchine, comme moi.

SABINE

On en revient, comme vous.

ROBERT

Blessé, comme moi.

SABINE

Quoi! Vous êtes blessé, et vous n'en dites rien?

ROBERT

Peu de chose, une égratignure, qui m'a valu récompense.

SABINE, regardant la médaille militaire.

Sur le champ de bataille?

ROBtiRT

Oui.

SABINE

Voilà qui est bien. Et moi, qui vous entretenais de ces fadaises! Contez-moi cela! Où était-ce? Avezvous beaucoup souffert? Parlez, parlez donc!

robi:rt Peuh! J'ai traîné dans tous les journaux, que vous avez raison de ne pas lire...

SABINE

Je lis les nouvelles à la main et la Gazette des Tribunaux pour le document.

ROBERT

...Que vous avez raison de ne pas lire en. entier, car ils exagèrent les moindres choses. On m'a mis en images là-bas, vendu à un sou, dans la rue.

SABINE

Brave et modeste. Ah! vous n'êtes pas pédant, vous. Mais contez, contez donc! Je vous en serai si reconnaissante!

Robert, gêné.

Puisque vous le voulez. (A part.) Pierre, Pierre, où es-tu? (Haut.) Vous savez comment je pris du service au moment de l'expédition tunisienne. Il y en avait tout juste pour quelques semaines, à ce qu'on disait, et il me plaisait de courir quelques semaines d'aventure au pays d'Afrique. La campagne dura plus longtemps.

SABINE

Vous étiez officier au retour.

ROBERT

Alors il fallut m'accoutumer à la vie de garnison. J'exècre, comme vous, la monotonie; elle me pesait d'autant plus parmi le grand silence de la province et m'écrasait insensiblement. Un jour, je m'éveille en sursaut, je me frotte les yeux : nous avions la guerre en Annam. Je m'offre à partir. Je pars. Ma mère était morte quelques mois auparavant. J'avais besoin de prendre l'air; et je m'embarquai, ne laissant derrière moi que ce triste deuil, avec le souvenir d'une ou deux amitiés, la vôtre d'abord, Sabine, qui date de loin et qui m'a toujours été douce...

Sabine, avec clan.

Robert, que vous êtes bon!

robert, plus lentement.

Là- bas la lutte était engagée. (A part.) Et ce Pierre qui ne revient pas! (Haut.) Et elle devait se prolonger, meurtrière par ses lenteurs mêmes. On nous faisait une guerre de brigands et de pirates : le climat faisait le reste. Arrive l'affaire de Langson. Nos chefs voulaient frapper un coup, pour en finir. On va de l'avant, on pousse droit à l'ennemi, et, je ne sais comme, nous voici menacés, en grand péril. Mon histoire est simple. C'est le banal récit du soldat qui se démène, une journée durant, à conquérir, céder et reprendre la largeur d'un champ de maïs. Ces pantins à la crinière pendante et coiffés d'un abatjour, en voulaient à notre tête, et je n'avais aucune-

ment le goût d'être scalpé. Nous les serrons de près; reste une position à enlever, d'où les bandits font pleuvoir sur nous plomb et mitraille. Cela faisait un joli clapotis. On dit que le général est blessé, et que nous sommes morts, si nous reculons d'une semelle. Mon cheval s'abat, je suis sur pied. Nous avançons, nous courons, nous donnons l'assaut; j'entends un son mat qui s'aplatit sur ma tunique ; je sens comme un pincement aigu à l'épaule droite; et je décharge mon revolver sur une moustache noire, longue et arquée. Le magot était si laid que j'en oubliai ma douleur. Bref, quand je me reconnus au milieu des nuages de poudre, parmi les derniers sifflements des balles, nous étions maîtres de la place, les uns relevant les blessés, les autres attelés aux affûts des canons, et moi harassé , inconscient, serrant d'une main deux longues tresses au bout desquelles je remorquais deux de ces Chinois , gracieusement accouplés. Puis, tout à coup, la terre tourne, je tombe sans lâcher prise, dans une rapide vision de ma mère et de mes amis. Voilà.

Sabine, lui sautant au cou.

Mais vous êtes un héros, vous !

rtOBERT, interloqué.

Sabine! (A part.) Pierre, Pierre, arrive donc, animal!

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