SCÈNE VII ees mêmes; PIERRE
pierre, un manuscrit à la main.
Enfin, je tiens mon chapitre !
Robert, à part.
Enfin, le mien est fini !
pierre, à Sabine.
J'ai trouvé.
Ah!
ROBERT
Lis-nous cela.
PIERRE
Tu le veux? Assieds-toi. Il s'agit d'un municipal, en tête à tête avec la femme d'un épicier. « Chapitre vu... Il est dix heures, et elle reste seule avec Lui. L'uniforme du soldat brille d'un éclat inaccoutumé. » Ici je décris l'uniforme.
ROBERT
Passons.
pierre, étonné.
Je passe. «... Soudain le carcel charbonne, et, en remontant l'huile, le municipal embrasse Bichette à la racine des cheveux. C'était gai, l'appartement... » Ici je décris la salle à manger.
ROBERT
Passons.
PIERRE
Je passe... « C'était gai, mais quand Juponneau n'y était pas. Assommant, Juponneau, avec ses
affaires. C'était un bon garçon tout de même, mais un peu godiche; et puis, il avait une trop belle femme pour lui, sacrédié... » Suit le portrait de la femme Juponneau, à ce moment critique.
Tu vérifies le fourniment? Passons.
pierre, sèchement.
Écoute; tu blagueras après... « L'atmosphère de la chambre s'alourdissait de la fumée du cigare, grisâtre, épaisse, pendant que du plafond tombait le calme de tous les jours. Bichette fermait les yeux à demi... »
ROBERT
Elle papillote.
PIERRE
A la faveur de ce tableau, je reviens sur ses désirs, ses désillusions, ses regrets, sa vie entière qui se déroule en dedans, depuis les heures de mélancolie inquiète et conjugale jusqu'à la jeunesse chétive et lasse. Et voilà, mon bon, la trouvaille qui donne à mon chapitre, à mon livre, à mon œuvre grandeur et vérité. Bichette est une malade par hérédité ; son père était alcoolique, sa mère hystérique; sa tante épileptique; son grand-père fou et son grand-oncle halluciné. Elle a un cousin germain, qui est un peintre névrosé, qui voit lilas, et un petit cousin, curé de village, qui voit rouge.
ROBERT
Quelle famille !
PIERRE
Comprends-tu pourquoi et comment elle s'abandonne, et quelle richesse de développements! « ... A
son entour frémit une gaîté mâle ; dans l'air épaissi de la chambre et la chaleur sèche du choubersky, parmi le fade relent des plats à peine desservis et des sauces figées, avec, sous ses narines, l'odeur forte des bottes de cuir, Bichette ressent un trouble indéfinissable, maladif, contre lequel elle est impuissante à lutter. Au cerveau lui montent les effluves d'un tempérament héréditaire. Un homme grand, beau, est tout près d'elle, qui lui couvre le cou de baisers gloutonnement, tandis que par la porte mal jointe monte le son gris des pièces de cent sous, qui tombent une à une des doigts noueux de Juponneau. A présent, elle revoit le magasin, le comptoir, les longues journées inerles; et c'est la cliente qui entre, embarrassée de paniers, et le garçon en blouse blanche, un crayon fiché au-dessus de l'oreille, qui s'empresse. « Un quart de café, un quart. Et avec ça, madame? Caisse! soixante-quinze sur un franc I » Elle revoit tout cela dans une envolée, et tombe aux bras du soldat... » Ici je décris...
SABINE
Oh!
ROBERT
Ah! passons, passons.
TIERBE
Non, non, cette fois, ne passons pas. C'est le meilleur du livre. Que veux-tu? Cette femme est le dernier terme d'une évolution. C'est de l'histoire naturelle, c'est de la science. On ne triche pas avec la science. Il faut tout dire.
Sabine, vivement.
Même devant ta femme, qui est jeune, qui est
saine, et qui n'a pas d'évolution dans sa famille? C'est trop fort! [Tendant la main à Robert.) A bientôt ! [Elle sort.)