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L EGLISE DE GENEVE

le diocèse de Lausanne et Genève. Il en sera tenu compte partout où Mgr Mermillod a fait entendre sa parole ge'néreuse.

Des prières pour le prélat confesseur! pour l'évêque de la bonne doctrine, le chapelet des pauvres et des petits enfants, le chapelet des familles chrétiennes !

25 mars i885.

ARIE-Françoise de Saumaise est une des gloires de la Visitation. C'est elle qui a admis la bienheureuse Marguerite-Marie à l'honneur de la profession religieuse, au cher monastère de Paray. C'est elle qui, la première, eut à examiner et à accueillir les révélations relatives au Sacré Cœur.

Ces révélations divines et superbes, qui doivent, jusqu'à la consommation des siècles, rayonner miséricordieusement sur l'Eglise, ont été ajustées, selon l'expression de Jésus-Christ lui-même, à la volonté de l'humble supérieure de Paray-le-Monial ; et l'autorité de cette pauvre fille de saint François de Sales a dû reconnaître et authentiquer la parole divine. Marie-Françoise a été, après Marguerite-Marie, la première adoratrice de ce Cœur qui a tant aimé les

hommes. Elle ne s'est pas rangée à ce culte sans avoir demandé et obtenu des gages. Placée sur le terrain solide de l'obéissance à sa règle, elle exige des preuves, et, bien qu'elle sache Notre-Seigneur « solvable », elle ne consent qu'à bon escient d'accéder à sa demande €t de se porter sa « caution ».

Dans ces mystères de la révélation du Sacré Cœur, Marie-Françoise (i) a tenu une grande part; elle communique effectivement, sinon directement avec Notre- Seigneur. Elle pose et discute ses conditions, elle agrée celles que le divin Maître propose. Avant le P. de la Colombière (2), elle est le premier juge, le premier agent et le premier apôtre de la dévotion. Le P. de la Colombière s'y consacre : son cœur était fondu avec celui de la Bienheureuse dans ce Cœur divin. « C'est ainsi que mon pur amour unit ces trois « cœurs pour toujours «, avait dit Notre-Seigneur. La Mère de Saumaise n'a pas été associée de la sorte, visiblement et sensiblement au Cœur divin. Notre-Seigneur n'avait pas besoin de révéler à Marguerite-Marie l'intime union où elles vivaient l'une et l'autre, dans le Sacré Cœur. Mais la Mère Marie-Françoise n'a pas seulement vu s'ajuster à sa volonté les révélations divines; elle a été le témoin, le canal et le mo-

(i) Née en 1620 à Dijon, décédée au monastère de cette ville le 3i juillet 1694.

(2) Claude de la Colombière, né à Saint-Symphorien d'Ozon en 1641, admis dans la Compagnie de Jésus le 22 octobre lôSg, mort à Parav-le-Monial le i5 février 1682.

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dérateur de l'association des trois cœurs fondus ensemble pour toujours. En vertu de sa règle, elle impose sa volonté' à Dieu lui-même qui s'y conforme et s'y ajuste; elle préside ainsi au commerce que l'union, dans le Cœur divin, crée et manifeste entre le « Serviteur » du Sacré Cœur, pour employer encore la parole de Notre-Seigneur, et sa « Bien-Aimée ».

La Mère de Saumaise était déjà engagée bien avant dans ces merveilles, lorsqu'elle consulta le P. de la Colombière, et le fit juge des révélations de la Bienheureuse et de la conduite à tenir envers elle. C'est toujours en vertu de l'autorité qu'elle tenait de sa règle et que Notre-Seigneur lui avait expressément reconnue en recommandant à Marguerite de la respecter en toute rencontre; c'est en vertu de cette autorité que Marie-Françoise ordonne à Marguerite- Marie de découvrir son intérieur au sage directeur. Marguerite avait, dès lors, connu et senti la touche divine : « C'est celui que je t'envoie », lui avait-il été dit dans son cœur; mais cette parole fût restée stérile, aussi bien que les promesses antérieures, sans l'ordre et la volonté de la Mère de Saumaise. « Je ferai ce que l'obéissance me commandera », avait répondu Marguerite-Marie aux premières avances du confesseur. En dépit de l'assurance qu'elle avait reçue de l'attention de Notre-Seigneur à lui envoyer un secours providentiel après lequel elle aspirait, elle ressentait à dévoiler les merveilles qui se passaient dans son âme une répugnance que devait vaincre seul l'ordre

formel de la supérieure. Celle-ci avait de'jà assis son jugement : « C'est une âme prévenue des dons de « la grâce, » disait-elle au P. de la Colombière, en soumettant la Bienheureuse à son examen.

La Mère de Saumaise était un esprit réservé, discret et solide. Elle était entrée toute jeune à la Visitation (i) ; et elle avait à peine dix-sept ans, lorsla sainte Mère de Chantai, qui avait, par les Berbisey, quelque affinité de sang avec elle, fit sa dernière visite au monastère de Dijon. Elle remarqua cette jeune religieuse et la trouva fort à son gré, admira la maturité et la solidité de son esprit, la trouvant judicieuse audessus de son âge : elle prédit qu'elle serait un jour une des bonnes supérieures de l'ordre. Cette prédiction de la sainte fondatrice ne plaça pas tout aussitôt Marie-Françoise sur le chandelier; à la Visitation, on avait toute confiance dans la parole et le jugement de la très digne Mère ; toutefois on savait attendre l'heure de la Providence; et pour élire une supérieure après la désignation de la vénérable fondatrice, on voulut entendre encore l'appel de Dieu. Quelles circonstances le retardèrent trente-six ans? Il fallait laisser mûrir ce fruit de raison. Ce ne fut qu'en 1672 que Marie-Françoise fut appelée à la dignité et aux devoirs de supérieure. Elle fut élue à Paray. Elle y arriva au mois de mai 1672. Il y avait un an que Marguerite-

(1) A dix ans, en i63o, comme pensionnaire au monastère de Dijon; elle y fit sa profession en i636.

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Marie y avait été admise, le samedi, fête de sainte Madeleine de Pazzi (27 mai); elle avait pris l'habit le 25 août suivant, tête de saint Louis, et était ainsi au huitième mois de son noviciat, quand la Mère de Saumaise succéda à la Mère Hiéronyme Hersent (i). L'usage, à la Visitation, est que les novices fassent profession au bout de l'année. La fête de saint Louis, 1672, se passa sans que Marguerite fût appelée. La Mère Hiéronyme, une des lumières de llnstitut, disciple des grandes Mères Hélène-Angélique Lhuillier et Eugénie de Fontaines, avait-elle quelques hésitations au sujet de cette précieuse novice? La voie singulière où courait la Bienheureuse, ses ravissements perpétuels, les emportements de son esprit au delà des petits emplois où on l'appliquait, donnaient à penser à la Mère de Saumaise.

Etait-ce là une âme disposée à la vie ronde, unie, simple que saint François avait voulu instituer à la Visitation ? Le saint fondateur, il est vrai, s'était flatté, et même il avait eu l'assurance que ses filles seraient un jour les filles du Sacré Cœur, qu'elles se logeraient dans la plaie même du Cœur de Jésus et qu'elles y béniraient Dieu. En dépit de cette gloire où il visait doucement et onctueusement, à sa façon, le saint leur avait ordonné une petite vie de religion tout intérieure et paisible, sans autres mortifications

(i) Marguerite-Hyéronime Hersent, née à Paris, décédée au prenïier monastère de Paris le 3o janvier 1679.

ni pénitences que celles de l'humilité et de l'anéantissement de soi-même. On sait qu'il avait prétendu attirer et conduire à Dieu les pauvres filles de complexion faible et délicate : le chemin qu'il leur avait tracé pour atteindre l'amour devait être simple, d'accès facile et ouvert.

On vivait humblement à la Visitation, dans de petits travaux manuels et de ferventes prières. On savourait attentivement les caresses du divin Maître; les mœurs étaient douces et simples, les emplois vulgaires ; la politesse et les égards des Sœurs entre elles, allaient de pair avec l'union intime des cœurs à Dieu. On écrivait, on dessinait, on brodait, on travaillait à l'aiguille pour la communauté ou pour les pauvres, et tout se passait au mieux, cordialement, affectueusement et sans particularité ni contention. L'obéissance réglait tout et conduisait tout dans la simplicité de la règle. La règle, la bienheureuse Marguerite n'eût pas seulement préféré mourir que de l'enfeindre ; elle suppliait Notre-Seigneur de s'écarter d'elle pour lui laisser le loisir de vaquer aux gros emplois qu'on lui commandait, et de garder l'ânesse et l'ânon qu'il fallait empêcher de pénétrer dans le potager. Cependant, si le potager était préservé, en effet, c'était par la puissance du divin Maître plutôt que par la vigilance de sa servante, retenue à ses genoux, dans le bosquet des noisetiers.

Si l'oraison était faite et se prolongeait aisément, ce n'était pas selon la conduite ni les points qu'on avait

indiqués ; la Bienheureuse subissait, en s'en plaignant et en y contredisant, des emportements où elle ne se reconnaissait pis et dont elle se sentait confuse. Elle marchait en dehors de la voie commune, et elle paraissait impropre aux divers emplois du monastère. On avait beau chercher à modérer les effervescences de son cœur en l'appliquant aux travaux manuels, aux besognes les plus vulgaires et les plus pénibles; elle était sans cesse enlevée par des attraits supérieurs ; son esprit ne dirigeait pas ses mains, tout défaillait entre ses doigts. C'était bien une grande âme, une âme prévenue des dons de la grâce, et la mère de Saumaise, avant d'arrêter et de formuler ce jugement, en voyait et en reconnaissait le fondement solide. Mais était-ce une âme appelée à la Visitation? — ce Hélas ! « Seigneur, » disait la Bienheureuse, désolée de se sentir impropre à la vie active et rabaissée de ses compagnes, « hélas! Seigneur, vous serez donc la cause « qu'on me renverra I »

On sait quelle proposition le divin Maître, devant cette plainte, fit faire à la supérieure. Il proposait, mais il commandait néanmoins ; car en se pliant, si l'on veut, en promettant et en déférant, il n'est pas moins le Maître. La supérieure, de son côté, tout en reconnaissant le domaine divin et accueillant les promesses,tenait à avoir des gages. — « Eh bien », dit-elle délibérément à la novice éplorée, « demandez à Notre- « Seigneur que, pour gage de sa promesse, il vous rende « utile à la communauté par la pratique de toutes nos

« observances. » Le divin Maître obtempéra à cette condition. « Je te rendrai plus utile à la religion qu'elle « ne pense, mais d'une manière qui n'est connue que ce de moi », dit-il, en marquant que sa puissance voulait aller au delà des vues de la supérieure, auxquelles il se soumettait en accordant à la Bienheureuse tout ce que sa supérieure réclamait, et en rendant désormais, malgré les ravissements, la novice propre aux divers emplois. « Je t'accorde tout cela », avait-il dit en effet, et en convenant d'ajuster ses volontés divines à la débile volonté de l'humble mère, il développa aux regards de la Bien-Aimée cette voie sainte de l'obéissance qui seule est sûre, qu'elle devait préférer à tout, et où elle devait se tenir toujours, même quand les supérieurs lui défendraient ce que Lui, le Maître, aurait ordonné.

C'est donc en respectant l'obéissance religieuse que s'ajustèrent toutes les révélations concernant le Sacré- Cœur. Elles eurent lieu pendant les deux triennats de la mère de Saumaise à Paray (1672-1678) ; et celle-ci garda tout le temps, vis-à-vis de sa fille comme vis-àvis de Dieu lui-même, la pratique qu'elle avait eue dès les premiers jours. En tout, il lui fallait des gages. Toute l'affection qu'elle portait à Marguerite, l'estime qu'elle avait pour cette âme prévenue des dons de la grâce, son respect des communications divines et l'anéantissemen même de son être devant les admirables révélations de la Miséricorde, ne l'empêchaient pas, au nom de sa règle et au nom de l'autorité dont

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elle était revêtue, de réclamer des gages et des preuves . Il ne s'agissait pas seulement pour elle de croire, dans l'intimité de l'âme, aux révélations du Sacre Cœur; il fallait entrer dans la pratique de cette dévotion : c'était la mère de Saumaise qui devait autoriser les divers actes de piété et d'adoration que le Sacré Cœur demandait; l'heure sainte, la communion du premier vendredi et les autres exercices de la dévotion ne pouvaient s'accomplir et ne s'accomplirent en effet que du consentement et de l'autorité de la supérieure.

La voie de l'obéissance est étroite. Un Jour que la Bienheureuse accomplissait quelque mortification, elle voulut la prolonger au delà de ce qui avait été commandé. Mais le divin Maître l'avertit en lui disant : — « Ce que tu viens de faire est pour moi ; ce que tu vas faire désormais sera pour le démon. »

Cette voie étroite doit être gardée même par les supérieurs; elle est parfois difficile et obscure.

La supérieure, à Paray, avait bien ses alarmes. Elle, aussi, avait besoin de lumières et de consolations. Elle ne goûtait pas les délices et les étreintes des communications divines. Connaissait-elle seulement à l'avance, la promesse faite par le Sauveur à s:i Bien-Aimée, de lui envo3'er son Serviteur ? Les avis que la charge de supérieure obligeait la mère de Saumaise de solliciter, avaient conclu à l'illusion : si cette condamnation pouvait troubler Marguerite, dans quelles angoisses ne devait-elle pas jeter la

Mère ? Elle avait à décider néanmoins. Elle avait beau avoir prisses précautions avec Notre-Seigneur, devaitelle, pouvait-elle se fier à ses propres lumières ? Les gages qu'elle avait reçus, étaient-ils réels et solides ? L'illusion n'est-elle pas toujours à craindre ? Parmi les grandes qualités que les Annales de la Visitation signalent dans cette mère Marie- Françoise, et les services qu'elle a rendus aux divers monastères, on remarque qu'elle était très entendue aux affaires temporelles et qu'elle en a débrouillé des plus délicates et des plus compliquées de manière à confondre et étonner les hommes de métier. Ces sortes d'esprits pratiques, remarque son historien, ne courent pas risque de se livrer à l'imagination. Aussi bien la mère de Saumaise, dans cette grande affaire des révélations du Sacré Cœur et du gouvernement de la sœur Marguerite-Marie ne voulait-elle rien laisser au hasard, et restait-elle toujours en crainte de sacrifier à la chimère. Le miracle, qui est une consolation, n'est pas toujours une raison : la mère de Saumaise avait obtenu une guérison subite, et qui lui semblait vraiment miraculeuse. Pour elle-même, elle ne doutait pas de la réalité des ordres que Marguerite avait reçus. Mais le respect de la règle et sa conscience de supérieure posaient encore des difficultés, et trouvaient bien des obstacles à accorder à la Bienheureuse l'autorisation de suivre les divers mouvements que ressentait son intérieur. Les esprits sérieux veulent appuyer leur conduite sur des raisons, dussent-ils en aller

chercher au delà de la raison elle-même. La mère de Saumaise, n'osant se fier à ses propres lumières et effrayée de ce qui se passait, s'adressa à la mère Séraphine Boulier (i), une âme éclairée par des grâces extraordinaires, dont les conseils soutinrent et affermirent la supérieure de Paray et l'aidèrent à attendre la décision du P. de laColombière. Celui-ci la rassura tout à fait et fit rentrer la sérénité dans son cœur. La clarté abonda en même temps dans cette âme, simple, ferme, unie ; et son dévouement à la dévotion du Sacré Cœur ne connut plus d'obstacles.

La seconde partie de la mission providentielle de cette mère de Saumaise a été de propager dans l'institut et hors de l'institut cette dévotion du Sacré Cœur, dont, avec tant de tremblement et de force, à travers tant d'angoisses et de douleurs, elle avait reconnu et adoré le fondement merveilleux et divin. Quand elle quitta Paray, après avoir suivi, éprouvé, soutenu pendant six ans la Bienheureuse Marguerite, elle resta, dans son cœur, unie à la Bien-Aimée du Sacré Cœur, et fidèle à la dévotion qui lui avait été révélée. On n'a certainement pas toutes les lettres que la Bienheureuse lui écrivit (2), mais on sait que le

(i) Anne-Josephine Boulier, née à Dijon en 1628, décédée au monastère de cette ville, le 7 septembre i683. On trouvera au tome second une notice par cette illustre religieuse.

(2) Le recueil publié par les Sœurs de Paray-le-Monial, Vie et œuvres de Li Bienheureuse Marguerite-Marie (2 vol. 1667), comprend soixante-sept lettres adressées à la mère de Saumaise, à Moulins et à Dijon.

commerce ne cessa pas entre elles. Il était à chaque instant commandé par Notre-Seigneur, qui ne cesse d'intervenir. Il presse la Bienheureuse d'écrire à son ancienne supérieure ; et c'est l'intérêt du Cœur de Jésus qu'elle lui recommande et qu'elle lui confie d'après l'ordre divin. Après la mort du P. de la Colombière, la mère de Saumaise lui fut substituée pour propager et répandre la dévotion du Sacré Cœur. Cela est tout à fait merveilleux, sans doute ; et cela s'accomplit par ces voies m3^stérieuses dont le Seigneur se complaisait à dire qu'elles n'étaient connues que de lui seul, et qu'elles devaient être plus glorieuses et plus utiles à la religion que ne le pouvaient penser celles mêmes qu'il choissait pour les instruments de sa volonté.

Ces voies, où elle est entrée intrépidement et où elle se tient avec calme, persévérance, fidélité et dévouement, n'ont pas été proposées ni révélées directement à la mère de Saumaise. Les communications ont beau se multiplier, elle les reçoit toutes par l'intermédiaire de la Bienheureuse. Elles se précisent, et ne se bornent pas à recommander d'une manière générale la dévotion au Sacré Cœur : c'eût été déjà une mission singulière à une simple fille du cloître. La mère de Saumaise, supérieure, ne pouvait rien en dehors des prescriptions de la règle ; et ses efforts en faveur de la dévotion au Sacré Cœur pouvaient et ontdCi rencontrer des oppositions dans l'intérieur même des monastères qu'elle a gouvernés. On croit que, dans celui

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de Moulins, elle eut à triompher de bien des contradictions. Elle en triompha ; et Mouh'ns fut un des foyers de la dévotion au Sacré Cœur. Dans les monastères où Marie-Françoise devait obéissance, toutes ses actions et ses prières étaient soumises à l'agrément des supérieures. Combien ia Bienheureuse n'eut-elle pas à souffrir pour faire reconnaître et honorer le Sacré Cœur à Para}' ! La mère de Saumaise a connu des obstacles analogues. Cependant sa mission s'étendait et devait rayonner au delà des monastères où elle vivait. Après que la Bienheureuse eut attiré toutes ses compagnes de Paray à honorer ce petit crayon du Sacré Cœur, que les novices avaient esquissé pour •faire plaisir, le jour de sa fête, à leurgénéreuse et ardente directrice, celle-ci s'adresse à la mère de Saumaise pour lui dire que le Seigneur veut qu'elle fasse faire un tableau du Sacré Cœur, afin qu'il soit gravé, répandu partout et qu'il pénètre dans toutes les maisons des fidèles. L'entreprise avait déjà été essayée ; on avait quelques miniatures de la mère Greffier (i) et

(i) Péronne-Rosalie Greffier ou Greyfie', ne'e à Annecy en i638, bénie en son berceau par la sainte fondatrice, pensionnaire au premier monastère de la Sainte Source, y reçut l'éducation de toutes les grandes premières mères, filles de saint François de Sales. C'est la mère Aimée de Blonay, la chère cadette du pieux évêqueja bien-aiméedes anges et des hommes, quiaccucillii Péronne Rosalie au monastère ; la mère de Chaugy lui donna le petit habit ; la mère Marguerite-Michel, cette boiteuse qui marchait droit, disait saint François, fut sa maîtresse du noviciat. Elle fit sa profession à Annecy le lo août i655. Elle fut supérieure de divers monastères, notamment du cher

du monastère de Semur ; mais l'œuvre était « destinée et réservée » à la mère de Saumaise. Le Seigneur l'avait fait connaître formellement à sa Bien-Aimée; aussi bien avait-on jusque-là travaillé sans avoir rien avancé. La mère de Saumaise a beau être inexpérimentée dans les arts du dessin : elle doit changer les crayons qui sont proposés et qui ne sont pas au gré de la Bienheureuse, dit celle-ci (i) ; c'est à la mère de Saumaise de les accommoder selon l'idée que Notre-Seigneur lui donnera ; le toutest laissé à son jugement(2). Outre ce dessein du Sacré Cœur, qui fait ressentir à la Bienheureuse « un doux transport de joie qu'elle ne peut exprimer », la mère de Saumaise, à Dijon, inspire encore et fait imprimer un premier petit office du Sacré Cœur qui se répand de toutes parts. Avec le concours de la sœur Madeleine Joly (3) et du confesseur du monastère, elle dresse la messe du Sacré Cœur, et elle obtient qu'elle soit autorisée canonique-

Paray, 1678-1684, où elle succédait à la mère de Saumaise. En 1697 elle devint supe'rieure du premier monastère d'Annecy ; en 1712 elle fut élue de nouveau pour un troisième et en 171 5 pour un quatrième triennat qu'elle n'accomplit pas, étant morte le 26 février 1717 à l'âge de soixante-dix-neuf ans. (i) Lettre LX, p. i à 8 (1687).

(2) La mère de Saumaise fit faire le dessin par la sœur Madeleine Joly, qui ne savait pas mieux les arts du dessin, et s'en acquitta cependant fort bien par obéissance ; et son esquisse, envoyée au premier monastère de Paris, servit à la planche qui fut gravée par les soins de la mère Eugénie de Fontaines.

(3) Jeanne-Madeleine Joly, née à Dijon, en 1643, parente du Vénérable Joly, chanoine de Saint-Etienne, entrée au monastère en i655, y passa toute sa vie, et mourut le iq octobre 1708.

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ment; la Bienheureuse a la joie de la savoir célébrée dans tout le diocèse de Langres (i). La mère de Saumaise parvient encore à faire ériger la confrérie du Sacré-Cœur. Du fond de son monastère, qu'elle y commande ou qu'elle y obéisse, elle atteint partout. Elle agit à Rome, elle pénètre à Versailles. C'est elle, elle seule, qui est la confidente des révélations relatives à la France, et des désirs du Sacré Cœur d'être honoré à la cour et arboré sur les étendards du roi.

Peut-être les historiens de la Bienheureuse Marguerite-Marie n'avaient-ils pas, jusqu'à ce jour, marqué suffisamment cette mission essentielle et toute providentielle de la mère de Saumaise.

Les révélations relatives à Louis XIV et à la France étaient restées ignorées. C'est la publication des lettres de la Bienheureuse, en 1867, qui les a fait connaître. Elles n'avaient pas laissé de trace sensible dans l'histoire (2). La mère de Saumaise les avait cependant fait tenir à Versailles par l'intermédiaire de la supérieure de Chaillot (3), qui devait donner avis au

(i) Dijon était alors du diocèse de Langres.

(2) Elles eurent lieu en 1689, après la célébration de la messe du Sacré Cœur dans le diocèse de Langres.

(3) Le monastère de Chaillot avait toujours eu de grandes accointances avec la cour. Fondé en i65i par la reine d'Angleterre Henriette -Marie, qui y fixa son séjour, il fut gouverné d'abord par la mère Hélène-Angélique Lhuillier, qui y mourut le 25 mars i655, et ensuite par Louise-Angélique de la Fayette, morte en i665. Il était devenu, en 1689, l'asile de la reine d'Angleterre Béatrix d'Esté, et était gouverné (1685-1691) par la mère Marie-Louise Croiset, d'une famille illustre par ses

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P. de la Chaise (i). Se sont-elles arrête'es au confesseur du roi ? Louis XIV a-t-il eu connaissance des propositions du puissant protecteur qui s'offrait pour notre patrie, pour la gloire des armes du roi et la défaite de ses ennemis ?

Le récent et premier historien de la mère de Saumaise (2) ne touche pas à ces derniers problèmes. Son livre, cependant, est historique. C'est une biographie puisée aux documents originaux ; les événement en sont fort simples : ce qui en est le prix et la gloire, c'est la dévotion au Sacré Cœur. L'historien

alliances, ses charges et son opulence, dit VAnnée sainte. La mère Marie-Louise Croiset était une des prosélytes de la dévotion du Sacré Cœur ; elle était sœur du P. jésuite qui fut le premier historien de la Bienheureuse et qui publia le premier livre sur la dévotion du Sacré Cœur. La mère Marie-Louise Croiset. née en 1O42, avait été reçue, en 1654, au monastère ds Chaillot par la mère Hélène-Angélique Lhuillier. Elle eut pour maîtresse de son noviciat la mère Louise-Angélique de la Fayette. Elle avait connu la reine d'Angleterre, et avait été longtemps appliquée à son service. Elle fut supérieure, comme je l'ai dit, de i685 à 1691. Elle fut appelée ensuite à gouverner les monastères de Rouen et de Strasbourg, où elle mourut le i3 mars 1706, après avoir, conformément au désir de M"» de Maintenon et selon le vœu du roi, établi le monastère de la Visitation dans l'abbaye de Saint-Etienne, devenue lieu d'asile et maison d'éducation pour les filles pauvres de la noblesse d'Alsace.

(1) François de la Chaise, neveu du P. Coton, né en 1624, entré tout jeune dans la Compagnie de Jésus, provincial de Lyon, confesseur du roi en lOjS, mort en 1706.

(2) Marie-Françoise de Saumai.fe, étude nouvel'e sur les révélations de Paray-le-Monial, par Frédéric de Curley, S. J. In-18. Société de Saint-Augustin.

est doublé d'un théologien. La seconde partie de son titre explique le but de son livre : Etude noiipelle sur les révélations de Paray-le-Monial. L'auteur ne fait pas cette étude au point de vue de la voyante. La voyante n'a pas besoin d'études. Elle sait, et elle est inspirée. C'est au point de vue de la supérieure qui n'a pas vu et qui a à juger, à juger en vertu de son autorité et à l'aide de ses lumières, le degré de confiance et d'obéissance dû aux révélations , c'est au point de vue de cette supérieure que se place le P. de Curley. Son livre est excellent. La partie biographique est charmante : elle met en relief les faits historiques et fait bien voir toute l'action intrépide, persévérante, ferme et douce de la mère de Saumaise. La partie théologique est toute lumineuse, claire, édifiante, pieuse, pénétrante; le style est de bon aloi, rapide, ferme, net; on se sent en pleine lumière. La discussion est nourrie et fortifiante. Ce n'est pas un pédagogue qui enseigne ; c'est un maître de la piété qui fait pénétrer dans les plus suaves mystères du Cœur de Jésus, dans ses miséricordes infinies pour lespécheurs, dans ses tendres complaisances pour les âmes qu'il a choisies. La partie biographique et la partie théologique de l'œuvre sont mêlées, non pas confondues, mais unies, unifiées, fondues dans un esprit d'amour et de pié:é. L'authenticité des révélations et leur nature, l'amitié de la mère de Saumaise et de la Bienheureuse, l'emploi donné à la mère de Saumaise par le Sacré Cœur après la mort du P. de la Colombicre,

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les études sur la messe, l'emblème, la blessure, le tableau et les étendards se succèdent et s'encadrent entre un coup d'œil historique sur la maison de Saumaise, la naissance et la vocation de Marie-Françoise, ses dernières années et sa mort, dont le récit est emprunté à VAnnée sainte. Le tout forme un ensemble intéressant et vivant, où la piété trouve à chaque page à moissonner et à se nourrir.

Dans une touchante conclusion, le savant et pieux auteur rappelle les prédilections de Dieu pour la France et les grâces accordées à notre patrie, dès l'origine, pour la préparer à recevoir cette manifestation des derniers jours et à en être l'apôtre. La révélation du Sacré Cœur devait être bienvenue dans le pays évangélisé par les intimes amis du Sauveur, Lazare, Madeleine et Marthe. Le sanctuaire des Saintes- Mariés au bord de la mer, et l'autel que Lazare et ses compagnons y pétrirent de leurs mains ne sont-ils pas comme le premier sanctuaire et le premier autel dédiés au Sacré Cœur ? C'est en tout cas le premier gage de l'amour de Jésus pour cette France où le divin Sauveur amenait, miraculeusement, pour y vivre et y mourir, ses chers amis de Béthanie.

« Deux points, dit l'auteur à la fin de sa courte préface, sont à considérer dans l'histoire du Sacré Cœur depuis deux siècles, les personnes et la révélation. Pour ce qui est des personnes, trois nous paraissent occuper la place d'honneur dans les origines de la grande dévotion : la Bienheureuse Marguerite-Marie,

le Vénérable Père de la Colombière et la Révérende Mère de Saumaise. Beaucoup ont parlé de la première, et on commence à s'occuper du second ; il paraît donc juste de ne pas laisser dans l'ombre la troisième. Quant aux révélations, nous croyons qu'il y a lieu d'appuyer encore sur leur authenticité, leur nature, leur symbole et leur caractère national. Comme la mère de Saumaise contribua à établir leur authenticité, à constater leur nature, comme elle s'occupa du symbole extérieur, comme elle fut chargée particulièrement de leur extension nationale, on trouvera naturel que nous mêlions à la biographie de la mère de Saumaise ces différentes sortes d'éclaircissements. »

DES FRÈRES PRECHEURS

Mai il

E P. Rocco n'est pas un saint canonisé; et ^1^^) il n'est pas même question d'introduire sa cause. Cependant le peuple napolitain

a gardé un vif souvenir de ce religieux, et le cardinal Capecelatro, né à Naples,et aujourd'hui archevêque de Capoue, raconte avec beaucoup de grâce combien lui est douce à lui-même la mémoire du « bon P. Rocco ». « Les Napolitains ne l'ont pas oublié, ajoute-t-il; ils « en parlent comme d'une personne récemment morte « qu'ils ont connue et aimée. » Voici cependant plus d'un siècle que le P. Rocco est mort (2 août 1782). « Son souvenir survit, se transmettant du père au fils « et du fils au petit-fils, comme se transmet dans les (( bonnes familles le souvenir des chers vieillards qui « les ont illustrées et bénies. Aujourd'hui encore, « continue le cardinal, aux heures difficiles ou tristes, « la pensée du P. Rocco est d'une grande douceur

« pour les Napolitains, et s'il vous arrive de pro- « noncer son nom dans un de leurs groupes, vous « verrez aussitôt une joie pure animer tous les 3^eux. «

Le P. Rocco, né en 1700, le jour de saint François d'Assise dont il porta le nom, était du petit peuple. Son père, ouvrier fileur, était venu de Sorrente travailler à Naples, s'y était marié, avait monté un petit commerce de fil ou de corde et était mort, assez jeune, laissante sa veuve un chétif avoir, dont elle put cependant vivre dans une aisance relative. François, l'aîné des enfants, reçut l'instruction que l'Eglise, libre alors, prodiguait au peuple. Il commença parles écoles, puis étudia au collège des Jésuites. Il était intelligent, appliqué et surtout charitable. Son grand souci et son principal plaisir était de soulager les pauvres. Comme les mendiants abondaient en ce temps et dans ce pays, François avait sans cesse l'occasion de se faire fête. Il ne se bornait pas à disposer de son petit superflu; il retranchait volontiers quelque chose de ses repas, afin de le distribuer aux pauvres. Il demandait à sa mère avec instance pour les mendiants : la sollicitude de leurs âmes se mêlait 'affection qu'il leur portait. Il donnait des conseils et faisait des recommandations; s'adressant particulièrement aux enfants, il leur expliquait leurs devoirs et les exhortait à les remplir.

La vocation de François semblait ainsi se dessiner: de l'agrément de sa famille, vers l'âge de seize ans, il sepioposa de renoncer au monde et au mariage, et

prit l'habit ecclésiastique, commençant à se pre'parcr au sacerdoce.

Cette pre'paration ne lui fit rien retrancher de ses commerces avec les pauvres; il faisait le catéchisme, il prêchait — c'est le mot dont se sert soii historien — et allant plus loin, il mendiait afin de pouvoir ajouter l'aumône à la parole. Surtout il n'avait garde de se sevrer de la préoccupation des âmes : il souffrait de leur aveuglement et aspirait à les illuminer de la lumière de Jésus-Christ. Il voulait faire son salut; il voulait le faire en procurant le salut du prochain et particulièrement du prochain pauvre. Il songea à devenir missionnaire : et ayant entendu le récit des souffrances et de la mort de quelques Dominicains martyrisés au fond des Indes, son parti fut pris : il se résolut d'entrer dans l'ordre de Saint- Dominique.

Il alla tout d'abord confier ce dessein au Dieu eucharistique, lui offrant son désir, ses forces et sa vie, lui demandant de ne pas être un fils indigne du patriarche dont il aspirait à suivre la règle. Il ne précipita rien d'ailleurs, et après s'être dans l'intime de son âme proposé et donné de tout son cœur à Dieu, il s'en remit pour l'exécution de ce beau dessein à la sagesse et aux lumières de son confesseur.

Celui-ci était un bon prêtre, qui, de l'agrément des parents, préparait le jeune homme au sacerdoce. Le sage directeur ne voulut rien presser. Les parents d'ailleurs, qui étaient heureux et fiers de voir leur

fils aîné aspirer au sacerdoce, ne prêtèrent pas aisément la main à le laisser entrer dans un ordre religieux. Pour décider leur consentement, il fallut, dit l'historien, — et c'est là un trait des mœurs chrétiennes de Naples, — il fallut tout le poids de l'autorité du prêtre. La puissance et l'affection de la famille s'inclinèrent devant les lumières et la paternité du sacerdoce. Le 19 mars 17 18, François Rocco prit l'habit de Saint-Dominique, et le 25 mars de l'année suivante, après avoir fait abandon de tous ses biens à un de ses parents, sous la réserve d'une rente de six ducats sa vie durant, il fit profession sollennelle. II avait dix-neuf ans.

La grande ferveur dont il avait fait preuve au noviciat, ne se ralentit pas pendant les études théologiques. Il les poursuivit avec ardeur au Monte di Dio, un des douze couvents de Saint-DoiTiinique florissant alors à Naples, et qu'on appelait le collège, parce que les jeunes moines de l'Ordre y étaient réunis pour étudier. En 1728, le P. Rocco fut ordonné prêtre avec dispense d'âge et conquit bientôt le titre de lecteur en philosophie. C'était le premier degré de l'enseignement théologique. Le jeune moine comptait poursuivre ses études, devenir lecteur en théologie, ensuite bachelier, peut-être même se flattait-il de conquérir le grade supérieur de Maître. II comptait que ces titres et ces honneurs lui ouvriraient la route des Indes, car c'était le prochain déshérité et é^aré dans les ténèbres diaboliques que son zèle embrassait à

l'avance. Mais le P. Rocco était soumis à l'obcissance religieuse, et on lui fit professer la philosophie. Il l'enseigna avec beaucoup de succès, sinon avec beaucoup de goût. Aristote et ses commentateurs lui servirent de thème ou de prétexte pour poursuivre et atteindre les âmes. Il enseignait de jeunes séculiers, et tout en instruisant et éclairant les esprits, il visait à pénétrer et toucher les cœurs. Il y découvrait et y développait le germe des vertus chrétiennes ; le maître à philosopher se trouvait ainsi doublé d'un prédicateur ardent et subtil, qui saisissait admirablement, dit son historien, le,s ineffables harmonies du vrai et du bien; et les théories philosophiques les plus arides en apparence, continue le biographe, devenaient fécondes sur ses lèvres, grâce à une parole vive et colorée, aux applications neuves et opportunes qu'il en savait faire à la pratique chrétienne.

Le P. Rocco professa ainsi la philosophie pendant deux ans avec fruit et éclat; en même temps il se livrait de tout son cœur au ministère sacerdotal, et en attendant de se donner aux Indiens, il s'était tout d'abord donné à ce pauvre peuple de Naples, qu'il aimait depuis si longtemps. Sa vocation était là. Son confessional attirait particulièrement les pauvres et les vagabonds, ceux qu'à Naples on désigne sous le nom de popolani et qui forment la majorité du petit peuple. Le concours était si grand, et l'influence que le P. Rocco conquérait tous les jours sur les pauvres gens était telle, que ses supérieurs se refusèrent de

le laisser partir pour les missions lointaines lorsqu'il en fit la demande à l'issue du cours de son enseignement philosophique.

Il avait le grade de lecteur en théologie : son talent lui aurait rendu facile l'accès au titre de bachelier et de maître, qu'il ne chercha pas à conquérir. Le ministère des âmes l'absorbait.

Le refus de ses supérieurs de le laisser aller aux Indes lui avait été pénible, mais il s'était à l'avance préparé à la soumission : dans ses prières, tout en enseignant et étudiant, il n'avait cessé de rechercher et de poursuivre la volonté de Dieu.

— Que voulez-vous que je fasse? disait-il.

Dieu lui avait répondu par la voix de ses supérieurs. Il avait devant les yeux l'exemple de saint Philippe Néri, à qui il portait une très vive dévotion. Ce saint, lui aussi, avait voulu aller aux Indes :

— Tes Indes sont à Rome, lui avait assuré un Chartreux, homme d'oraison et de miracles.

Une voix intérieure semblait aussi dire au P. Rccco que ses Indes seraient à Naples. Les petites gens l'appelaient et l'attiraient; son supérieur l'autorisa à tenter l'entreprise et à prendre la charge et le titre de missionnaire des pauvres.

Le missionnaire des pauvres, alors, à Naples comme dans bien d'autres contrées de la République chrétienne, ne se bornait pas à convoquer ses ouailles dans une église pour leur annoncer la parole sainte. Il allait les chercher et les saisir où elles étaient, par les rues,

les carrefours et les places, au bord de la mer et sur la plage. Cette population de Naples, enivrée de son beau ciel, n'ayant aucune conscience de la nécessité d'un abri, vêtue à peine de guenilles, vivant de mendicité ou de travaux faciles, aussitôt abandonnés qu'entrepris, grouillait partout au soleil, ardente au jeu et au plaisir, se retirant la nuit aux portes des palais, au seuil des églises, aux simples anfractuosités des murs.

Le P. Rocco interpellait et ramassait ces pauvres gens; il les groupait autour de lui, montait sur une borne et les prêchait.

II les prêchait dans leur idiome napolitain, avec toutes les finesses, les industries et les exubérances de leur propre langage imagé et pittoresque; il déployait devant ses auditeurs la mimique ardente et passionnée qu'ils emplo3^aient eux-mêmes et jusqu'aux jeux de leur fine et expressive physionomie. Il les amusait, les charmait et les entraînait, leur traduisant avec la sorte de furie et d'élégance naturelle à ce peuple, les plus hautes et les plus sérieuses vérités. Il variait ses sujets et était inépuisable. Il abondait en histoires, en exemples; ses paraboles sont restées célèbres. Tout lui servait de thème.

Les créatures et les esprits entraient en scène. S'il prêtait la parole aux animaux et aux choses inanimées, il ne craignait pas non plus d'imaginer toutes sortes de colloques avec les saints ou entre les saints. Saint Pierre, saint Joseph, saint Michel et saint Janvier liaient conversation entre eux devant son auditoire;

et l'Eternel lui-même à l'occasion faisait retentir sa parole souveraine : c'était toujours une parole accessible à tous, une parole populaire, une parole napolitaine. On lui reprochait de manquer parfois de distinction et de ne se ressentir en apparence pas plus de l'école que de la cour. C'était une parole vivante, pénétrante; efficace et sainte. Elle touchait les cœurs et faisait avancer la vérité; elle tonnait contre les vices, et était aussi terrible que charmante. Elle bouleversait l'auditoire, lui arrachait des cris de repentir et des proclamations de foi ardente, lui faisait entonner les louanges de la sainte Vierge et les cantiques à Dieu sur le lieu même du scandale à peine interrompu, en présence des tréteaux où venaient d'être goûtées et applaudies les joyeusetés et les gravelures des bateleurs. Ceux-ci étaient les ennemis du P. Rocco... jusqu'à ce qu'il les eût amenés à résipiscence. Lorsque le Père apparaissait sur les places du Mercatello ou du Castel novo^ entre autres, où ces pauvres gens exerçaient de préférence leurs tristes et comiques industries, les cercles qui commençaient à se former, se dispersaient parfois assez facilement, mais parfois aussi le missionnaire était obligé de payer de sa personne et même de recourir à la violence. Au lieu de détourner les auditoires, il se faisait céder la place par les baladins, et les prêchait eux-mêmes du haut de leur estrade en même temps que tout le peuple.

Si cela n'allait pas toujours tout seul, s'il y avait parfois de la résistance, le P. Rocco était téméraire.

Il n'avait pas crainte d'entrer au plus épais des foules même les plus émues et les plus passionnées; il interrompait la parade grivoise, les chants graveleux, les récits obscènes, au moment le plus piquant ou le plus dramatique. Il prenait la parole hautement, il la faisait tonner et retentir ; armé de son crucifix et brandissant son rosaire, en frappant parfois ceux qui faisaient mine de contredire, il fallait l'écouter, le suivre, s'attendrir avec lui, demander avec lui pardon du péché commencé et s'en arracher de bon cœur.

Ces auditoires mobiles, après avoir dit Raca à leur sottise, revenaient, sans doute, aisément à leur vomissement; mais le P. Rocco était infatigable : on le retrouvait partout au poste, veillant à la foi et à la sainteté de son peuple , le ramenant à son devoir, à son honneur, à sa gloire de chrétien, d'enfant privilégié de saint Joseph et de saint Janvier.

Cette éloquence populaire n'était pas uniquement goûtée des pauvres qu'elle charmait et transformait. Souvent quand le P. Rocco parlait au Mercato ou au Mercaielîo, les équipages qui traversaient ces parages populaires s'arrêtaient, et autour des popolani déguenillés et sordides, se formait comme une couronne de nobles personnages qui n'étaient pas les moins animés à applaudir et à suivre le prédicateur.

Il faut bien se souvenir que dans ces temps où nous nous reportons, si rapprochés de nous par les dates et si éloignés déjà par les moeurs, dans la société chrétienne qui brillait par toute l'Europe, les démarcations

2 3o GENS d'Église

sociales n'étaient pas profondes, disparates et hostiles comme les ont faites les principes de 89 et tout le système des lois soi-disant de liberté révolutionnaire. Ce qui intéressait la plus basse populace de Naples au xvm' siècle, intéressait aussi la plus haute aristocratie. Il y avait entre elles une communauté étroite; elles formaient une société; elles avaient un même Dieu, des devoirs analogues et une commune responsabilité.

Le renom du P. Rocco ne se bornait donc pas à la rue et aux carrefours, où il exerçait quotidiennement son ministère et pratiquait assidûment ce qu'il appelait lui-même la chasse aux âmes. Le roi s'intéressait aux entreprises du pauvre moine. Ce roi, un Bourbon, avec plus ou moins de mélange césarien et d'infatuation royale, si l'on veut, montrait une simplicité dans ses prérogatives, une aisance à se mêler des amusements et à travailler au bien de son peuple que le concept du pouvoir, que nous ont donné les'mœurs du jour et les allures des dépositaires des soi-disant autorités républicaines et parlementaires, ferait passer pour chimériques et imaginaires.

Ce roi, Charles de Bourbon (i), fils de Philippe V, notre ancien duc d'Anjou frère du duc de Bourgogne,

(i) Né en 1710, fils d'Elisabeth Farnèse, seconde femme de Philippe V, Charles fut duc de Toscane en 1732, roi de Naples en 1735 et roi d'Espagne en 17'^g, après la mort de son frère Ferdinand I", fils de Marie-Gabrielle de Savoie; il est mort à Madrid en 1788.

chérissait le P. Rocco et l'écoutait comme s'il eût été lui-même un simple popolano. Le P. Rocco entrait chez le roi aussi librement et familièrement que dans les bouges de la place du Cartello, qui avait à Naples le renom de notre fantastique cour des Miracles.

Au palais des rois comme auprès des vagabonds et des mendiants, le bon moine était accueilli par un sourire. Il ne venait pas seulement Jouir d'un bon accueil : il poursuivait, il chassait partout les âmes, et il venait chercher auprès du roi aide et concours pour le succès de la chasse.

L'historien de notre Dominicain remarque qu'un missionnaire des pauvres n'a pas seulement besoin d'une éloquence forte et appropriée à ses auditoires, il lui faut avant tout une charité qui soit sensible à ceux qu'il tient à ramener ou à garder dans les bergeries du bon Pasteur : et la charité doit être en tête des mœurs oratoires qu'il est tenu d'observer. Celle du P. Rocco embrassait toutes les misères de ses chers popolani. Ils étaient ses enfants : il portait au trône du roi leurs besoins et demandait le concours du pouvoir pour y faire face. Le roi n'avait rien à refuser'; et souvent, malgré ses ministres et en dépit de la détresse des finances de l'Etat, il en ouvrait les caisses aux poverelîi ou faisait des lois et multipliait les entreprises en leur faveur.

Le missionnaire des pauvres se doublait, dans le P. Rocco, d'un homme d'intelligence, je ne dirai pas d'un philosophe, malgré ses condescendances, qui lui

avaient tant coûté, pour Aristote, mais d'un théologien consommé, d'un moine jaloux de la perfection religieuse. S'il passait la moitié de ses journées dans les rues et sur les places de la ville à poursuivre les âmes, l'autre moitié, toute la matinée, était consacrée au travail intérieur de son propre avancement spirituel. Au fond de son couvent, après avoir dit la messe, il vaquait aux prières, s'appliquait à la mortification, à la méditation, à Tétude, persévérant dans l'intimité avec Dieu, appliqué à envisager dans la clarté théologique tous les problèmes qui peuvent intéresser les pauvres. On a inventé de nos jours le paupérisme; et on a créé une science de l'économie charitable qui prétend embrasser et secourir tous les besoins de la pauvreté. Le P. Rocco ne prétendait pas avoir rien inventé, mais il élucidait la plupart des questions que cette nouvelle science tend à embrasser. On retrouve dans ses manuscrits toutes sortes de mémoires sur les moyens de subvenir, à l'aide des aumônes et avec le concours de la puissance publique, aux diverses misères des pauvres. La mendicité, ses abus, l'apprentissage des enfants, les asiles nécessaires aux infirmes, le régime des hospices, le moyen d'assainissement des villes et des logements, que sais-je? les Pî'ojets du P. Rocco touchent à tout ce qui peut intéresser les pauvres, et les pauvres ne laissent pas d'intéresser l'Etat tout entier. Le roi Charles de Naples le savait, et c'était bien là sa raison d'accueillir le P. Rocco. Tout le monde, d'ailleurs, au palais du roi,

lui faisait bon visage. La reine (i), surtout, était empressée : elle avait une dévotion particulière à recommander ses enfants au missionnaire des pauvres : souvent elle les faisait venir prendre la bénédiction et baiser les mains du bon moine. Parfois, elle touchait le rosaire et le crucifix qu'il portait toujours à sa ceinture :

— « Ce sont donc là, disait-elle, ces armes qui font peur aux vauriens du Mercato et du Castello. »

Le P. Rocco ne se scandalisait pas du titre donné à ses enfants ; il avait toujours quelque chose à admirer et à raconter des grandes grâces et des miséricordes singulières qui s'opéraient dans les âmes de ces pauvres vauriens. On en écoutait volontiers les histoires, et toute la cour y prenait intérêt. Parfois les filles de la reine, voyant arriver le P. Rocco, accouraient vers lui et le priaient de les prêcher, elles, et pour elles. Il ne refusait pas : toutes les dames aussitôt de s'empresser; et le missionnaire des pauvres, sans forcer son talent, savait parler un langage approprié aux besoins et aux faiblesses de la cour : il pénétrait le coeur des courtisans aussi profondément et aussi suavement que les âmes des vagabonds, des mendiants ou des vicieux des carrefours. La reine voulait parfois entendre une de ses paraboles les plus goûtées au Mercato ou au Mercatello, car on en parlait beaucoup dans la ville, et il en était bruit de toutes

(i) Amélie de Saxe.

parts. Toujours plein de condescendance, en reproduisant l'instruction qu'il avait donnée au milieu des bateleurs, des joueurs et des débauchés, le P. Rocco savait en modifier les détails, et trouvait jour à introduire des leçons et des avis pour l'auditoire élégant et extraordinaire qui l'entourait.

La charité, avons-nous dit, une charité sensible et visible, remarque l'historien, était nécessaire au missionnaire des pauvres . Celle du P. Rocco ne se bornait pas à embrasser spéculativement les besoins de ses ouailles. Le crédit qu'il avait auprès du roi et de la reine, le respect et l'affection que suscitaient partout sa piété, ses talents et son dévouement le mettaient à même de disposer de larges aumônes; il avait à peine besoin de les provoquer : elles venaient abondamment, il les versait à flots dans le sein des pauvres.

Les enfants attiraient surtout son zèle. Il fallait bien les éclairer, les instruire, et, pour assurer leur salut, les préparer à une vie honncte et laborieuse. L'Eglise aime et bénit le travail. Dès les premiers jours. Dieu en a intimé l'ordre à l'homme, en y mettant, il est vrai, une limite, et en faisant ainsi, même sous l'empire de la loi de rigueur, une règle du repos. Jésus-Christ est la miséricorde, l'Eglise est une mère; tout en accomplissant la loi de Dieu, elle y apporte des adoucissements. Le mal est qu'il nous faut chômer, disait le savetierphilosophe et malavisé de La Fontaine. Sur cette terre de labeur, l'Eglise avait multiplié en effet les jours de repos, et sous cette loi de grâce l'homme

mangeait son pain au prix d'ure sueur moins acre et moins abondante; il avait le loisir de s'essuyer le front. Colbert, qui poursuivait la réduction des fêtes chômées, et La Fontaine, qui en a raillé la multiplication, prétendaient tirer des sueurs de l'homme une plus grande splendeur du royaume, une richesse plus éclatante, des armées plus nombreuses. On appelle cela, aujourd'hui, le progrès, le progrès économique, la puissance de la production. La mission de l'Eglise, en conduisant les hommes au ciel, est d'assurer leur bonheur et leur aisance surla terre. Au dimanche, dont Dieu lui-même a ordonné le repos à toute créature, elle avait, dans l'usage, ajouté un repos effectif de l'après-midi du samedi, consacré comme prélude des joies du dimanche à la propreté des maisons, aux soins du corps, à l'hygiène, comme on dit aujourd'hui, et même, à ne rien celer, à la préparation des parures et des toilettes. Outre cette conquête d'une demi-journée arrachée en fait, chaque semaine, à la loi redoutable de la sueur du front, elle retranchait encore de l'arrêt divin toutes les fêtes des saints, les jours joyeux des fêtes de Noël, les jours glorieux de celles de Pâques ou de la Pentecôte-, et tant que l'Eglise fut souveraine et maîtresse de la civilisation, le travail de l'homme, diminué de la sorte, fournissait à la vie abondante et plantureuse de tout le peuple chrétien, comme en témoignent, en particulier, les documents de notre histoire nationale, nos archives et nos chroniques, quand on veut les étudier et les lire.

Je m'égare; je ne voudrais pas m'écarter du P. Rocco qui, tout Napolitain et moine qu'il était, comprenait, parce qu'il était chrétien, que le travail est une condition de vie honnête, réglée par Dieu luimême. J'ai seulement voulu marquer que la notion du travail tel que l'Eglise le considère comme nécessaire à la vie des âmes, est toute différente de cet effroyable esclavage où les principes de 8g, les lois de liberté, le progrès des machines et l'accroissement des fausses richesses, réduisent l'homme asservi aujourd'hui à une gêne à peine rémunératrice, qui lui ôte tout repos, retranche toute douceur de sa vie, tout épanouissement de son cœur, le sèvre de sa femme et de ses enfants, de son Dieu, pour faire de lui, lui, l'image de Dieu, le rouage inconscient toujours échauffé et surmené d'une abominable mécanique sans entrailles et qu'on peut tenir pour vraiment diabolique.

Ce n'est pas à ce travail satanique, sans chômage ni ouverture vers le ciel, que le P. Rocco voulait appliquer ses ouailles. Il tenait à les tirer des occasions de péché et de scandale où elles étaient nées, des tristes et fâcheux exemples que la rue et la place publique leur donnaient de toutes parts. Dans cette population sans domicile et sans travail, qu'il évangélisait, les enfants étaient nécessairement abandonnés à eux-mêmes. Beaucoup ne connaissaient pas leurs parents : plusieurs ne savaient s'ils avaient été baptisés ; ils vivaient et grandissaient dans le vagabondage et la

mendicité ; et, grâce à leur beau climat, ils vivaient facilement en guenilles, mangeant à la rencontre et se suffisant cependant, on ne sait comment, dans l'oisiveté, en proie à tous les vices qu'elle entraîne. Le P. Rocco les recherchait, il voulait les élever et en faire des chrétiens et des cit03^ens. Il avait des aumônes, il trouva des coopérateurs. II tenait d'abord à se faire aimer. Après avoir accosté, attiré et gagné, à ce qu'il espérait, ces enfants, il les emmenait au bord du Sereno, un petit ruisseau qui traverse Naples, et leur faisait prendre un bain pour les nettoyer, leur donnait un habit propre et les emmenait à quelque abri préparé à l'avance chez de bons chrétiens qui consentaient, par charité, à les loger et à les surveiller. Le P. Rocco subvenait à toutes les dépenses : il commençait par faire baptiser sous condition tous ceux qui ne pouvaient apporter la preuve de leur baptême ; il leur enseignait le catéchisme et les initiait à la pratique chrétienne, puis cherchait à les placer en condition ou en apprentissage, les surveillant, les encourageant, les protégeant et les aimant toujours.

Cette œuvre, comme nous dirions aujourd'hui, cette œuvre des enfants était populaire à Naples. Le roi surtout y prenait le plus vif intérêt; il interrogeait souvent le bon moine sur le nombre de ses enfants, le succès de leur éducation et la prospérité des divers asiles où leurs groupes étaient abrités. C'était bien une merveille que tout cela subsistât, au jour le jour, sans autre bien que le concours, la protection et la mendi-

cité du pauvre P. Rocco. Celui-ci, dans sa modestie et son humilité religieuse, avait bien un peu de la gloire paternelle. Il voulut surprendre le roi etlui faire voir un jour tous ses enfants. Ce jour-là, le roi allait à la chasse dans l'équipage de cour; il trouva, en sortant de la ville, au pont de la Madeleine, trois cents enfants bien vêtus et contents, rangés militairement au bord de la route, qui, à l'approche du cortège, firent retentir l'air des cris de : Vive le roi ! Le bon roi passa doucement cette petite' revue improvisée, souriant et regardant ces bonnes mines d'enfants heureux et sages, et lorsqu'il fut à l'extrémité de leur longue file, le monarque se dressa debout dans son carrosse et, levant et agitant le chapeau, s'écria de toute sa voix : Evvipa ! Evpiva il padi^e Rocco !

Jamais proclamation royale ne fut couverte de plus d'applaudissements. L'historien ne dit pas combien le P. Rocco, tout épanoui cependant, se trouva confus au milieu de ce tapage. Il n'aurait pas eu que des garçons à montrer au roi : et les âmes des petites filles importaient tout autant: n'étaient-elles pas plus exposées, étant aussi abandonnées que leurs frères ? Dans ses œuvres, et sous le titre de missionnaire, le Père Rocco n'était pas seul à se préoccuper des pauvres et des enfants abandonnés. L'ordre de Saint-Dominique non plus n'avait pas exclusivement le bénéfice des rues, des places et des carrefours de Naples. Nous avons déjà nommé saint Philippe Néri, qui jadis avait occupé le même poste à Rome, où la chasse aux

âmes, telle que la faisait le P. Rocco, avait toujours e'té organisée. A Naples, le bon Père avait nécessairement des émules. Il y avait entre autres un certain P. Pépe, jésuite, qui faisait merveille, et recueillait, lui aussi, et faisait élever les petits garçons abandonnés. Il s'entendit avec le P. Rocco pour donner asile aux petites filles. Les deux prêtres louèrent une grande maison, à Chiaia,dont ils confièrent le gouvernement à quelques femmes pieuses, se chargeant l'un et l'autre de subvenir à l'entretien et àtoute la dépense. Chacun d'eux adressait désormais et fit admettre à l'asile les petites filles qu'il pouvait recueillir. L'entreprise prospéra merveilleusement sous le double patronage de saint Ignace et de saint Dominique. Ces deux grands patriarches s'embrassent certainement au sein du Paradis -, et si dans les rangs de l'Eglise militante leurs pieux et ardents enfants se gourment parfois, dit-on, c'est toujours au profit de la vérité, au respect et à l'honneur de la charité. Le P. Rocco, nourri de saint Thomas, admirant sans doute et honorant de toutes ses forces la raison humaine surtout perfectionnée et couronnée par la vertu théologale de la foi, se conduisait néanmoins dans toutes ses entreprises par une raison fondée sur une telle espérance et livrée à un tel abandon à la Providence, que le P. Pépe, tout rempli aussi des doctrines surnaturelles, mais en outre expert et, comme on dit de tous ceux de sa Compagnie, expert avisé aux diplomaties humaines, était bien un peu bien effrayé parfois de la responsabilité

qu'il se vo3^ait encourir. Les choses marchaient cependant dans cette confiance aveugle d'un côté et épouvantée de l'autre, et tout allait de concert. Mais, un jour, le P. Rocco amena à l'asile une telle bande de fillettes ramassées dans la rue, que le P. Pépe, en faisant bon accueil aux enfants, ne put se retenir de recommander à son confrère un peu plus de prudence à l'avenir. Le P. Rocco trouva l'observation mauvaise-, ne voulant pas quitter sa manière d'agir, il alla s'entendre avec l'archevêque de Naples, alors le cardinal Spinelli(i),quimit à sa disposition une grande maison hors des murs de la ville. Le bon Père a3'ant, dit-on, dans sa poche dix carlins (4 francs), s'en alla tout sur l'heure installer ses petites filles jusqu'alors confondues avec celles du P. Pépe, et assuma désormais sur lui seul toute la charge de ce nouvel asile. Le peuple napolitain eut deux refuges désormais pour les fillettes abandonnées, et il put se frotter les mains à meilleur titre que ce ministre de la guerre d'une république, — non pas, hélas ! de Gérolstein — qui, apprenant que les ennemis avaient coupé l'armée nationale, s'applaudissait d'avoir désormais deux armées sous la main. L'asile du P. Rocco prospéra comme celui du P. Pépe. Saint Ignace et saint Dominique étaient grandement loués des deux parts, et la sainte Vierge aussi, que le

(i) Joseph, cardinal Spinelli, archevêque de Naples en 1/35. successivement évêque de Palestrina, de Porto et d'Ostie, mort en 1763.

P. Rocco faisait honorer, à son asile, sous le titre de l'Immaculée Conception.

Je touche simplement et sans ordre quelques traits de la vie de ce fervent ami du peuple. Après avoir constaté la cordialité de ses rapports avec ce bon roi Charles, l'historien signale l'influence politique qu'en faveur des pauvres et en haine du péché, le P. Rocco exerçait auprès du monarque, obtenant de lui et lui arrachant parfois, en dépit des ministres et au détriment du trésor, des édits contre le jeu, par exemple, €t diverses autres mesures répressives du péché. Le respect des âmes et le souci des pauvres portaient le bon Père à s'ingérer de bien des choses, du gouvernement et de la discipline des hôpitaux, de la création d'un hospice royal pour tous les pauvres du royaume, de la création de cimetières hors de la ville. La police des rues et leur tranquillité étaient encore un des points dont le P. Rocco s'inquiétait et dont il importunait avec persévérance les autorités.

En somme, c'était un homme terrible que ce patron, cet avocat, ce missionnaire des pauvres. Quand les choses ne se réglaient pas comme il l'entendait, à l'avantage de ses clients, il s'impatientait volontiers, frappait du pied ou agitait entre ses mains son bâton d'une certaine façon, qui était la marque de la vive émotion de son âme. Ces impatiences et l'autorité qu'elles ne l'empêchaient pas de prendre dans toutes les affaires où il s'intéressait, — et de quelles affaires ne s'intéressait-il pas ? — n'étaient pas pour concilier

lô

au brave Dominicain ceux que son zèle troublait et offusquait.

L'historien indique, et tout le monde sait, quels griefs et quelles oppositions suscitent souvent certaines des œuvres auxquelles le P. Rocco e'tait leplusde'voué. Les asiles pour les jeunes filles abandonnées et les refuges offerts aux repenties rencontrent des inimitie's et des rancunes ardentes et brutales. Les vices et les passions qui s'assouvissent dans le de'sordre et savent profiter de la de'tresse des pauvres créatures exposées pour en faire les victimes de leurs convoitises, ont souvent de la puissance et savent remuer bien des ressorts. Il ne faut pas douter que le P. Rocco, par son influence et par ses œuvres, ne gênât beaucoup de monde. Il y a bien du monde mauvais dans une grande cité. Ce mauvais monde se concerta pour perdre ou tout au moins éloigner le P. Rocco. Celui-ci appartenait à un ordre religieux, et vivait sous l'obéissance. On tenta de circonvenir ses supérieurs. Le bon roi Charles avait déposé son sceptre pour ceindre la couronne d'Espagne à la mort de son frère (1759), et avait laissé le trône de Naples à son fils encore enfant (i). Une régence gouvernait au nom du jeune roi. On essaya de faire craindre au supérieur général des Dominicains que la vie du P. Rocco, cette vie répan-

(i) Ferdinand IV, roi des Deux-Siciles, ne' à Naples en 175 1, marié en 1768, à Marie-Caroline d'Autriche, mort le 4 janvier ?825.

due en dehors du couvent, l'esprit impétueux et quelquefois tempétueux, disait-on, de l'apôtre, et enfin son ingérence constante dans les choses publiques, ne portassent ombrage au gouvernement où le bon religieux n'avait plus désormais le crédit que lui assurait naguère la sympathie du roi Charles.

Combien n'eût-il pas été fâcheux, disait-on, qu'à cause d'un religieux un peu excentrique et très entreprenant, quelques noises pussent surgir entre l'ordre de Saint-Dominique et le gouvernement de Naples ? On était à un moment où les instituts religieux et l'Eglise tout entière étaient aisément pris en suspicion par les politiques; la prudence était une vertu plus nécessaire que jamais aux autorités monastiques.

Or il arriva, en ces jours, une rixe dans les rues de Naples: les soldats appelés pour mettre la paix n'y parvenaient pas; on craignit une collision. Il y avait une assez vive émotion, de gros rassemblements, un grand tumulte, quand le P. Rocco survint dans la bagarre. Armé de son crucifix et de son rosaire, il se jeta dans la mêlée, poussant les uns, écartant les autres, frappant quelques-uns, parlant à tous, tant et si bien qu'il intima aux soldats l'ordre de se retirer et qu'il entraîna toute la foule d'un autre côté, l'apaisa et la dissipa. Tout était arrangé pour le mieux. On prit thème de cet exploit pour insister auprès du général des Dominicains sur l'imprudence de ce zèle et les responsabilités que pouvait encourir la robe du moine à se mêler aux mouvements populaires, sans

compter l'ombrage que les autorite's e'taient en droit de prendre en voyant la police des rues aux mains d'un religieux plus puissant et plus obéi que la force armée elle-même, et au détriment de toutes les autorités de la ville et de la couronne. Tant et si bien que le général des Dominicains intima au P.- Rocco l'ordre de quitter Naples et de se rendre à un couvent de son ordre dans la campagne.

L'obéissance est la vertu monastique par excellence. C'est en obéissant que le P. Rocco avait jadis montré sa vocation : en obéissant cette fois, il montra son humilité et son détachement, et combien sa manière de vie extérieure, dont on lui faisait un grief, n'altérait en rien, dans son âme, l'anéantissement et le renoncement qui sont, non seulement l'armure, mais la constitution même du moine. Le P. Rocco alla tout sur l'heure, sans proférer une plainte, sans demander une explication, s'agenouiller devant son supérieur, prendre sa bénédiction et se releva pour monter humblement dans le véhicule des pauvres, le calese^ qui le transporta au couvent de la Somma. Il y passa deux ans, s'abstenant de paraître à Naples qu'il voyait des terrasses du couvent. Là était son cœur, ses pauvres, ses œuvres, ses enfants, des orphelins et des orphelines, les filles repenties dont il redoutait les chutes toujours si faciles et si désastreuses ; il croyait percevoir le bruit et l'agitation des rues et des places où il avait tant de fois proclamé le nom de son Sauveur et fait chanter Vhosannah b ces pauvres chrétiens que

les démons et toutes les convoitises du sang et de la vanité tracassaient et troublaient et qui, dans ces entraînements de l'Enfer et de la nature pervertie, poussaient peut-être des soupirs vers leur missionnaire et confessaient dans leur détresse le besoin où ils se voyaient de son secours...

L'historien décrit le supplice du pauvre missionnaire que la pensée et l'amour portaient toujours vers son peuple et que l'obéissance tenait captif et les mains enchaînées; il a peint son héros d'un mot, « comme « un homme, dit-il, dont la volonté divine avait brisé « la vie »,

Au bout de deux ans, le P. Rocco fut rappelé à Naples; les autorités publiques avaient réclamé sa présence pour calmer le peuple et l'aider à souffrir ses misères dans un temps où la disette et l'épidémie sévissaient cruellement. Malgré leurs souffrances, les popolani firent au P. Rocco un accueil triomphal. Il reprit ses œuvres, ses courses par les rues et les places, retrouvant partout son crédit; il n'avait rien perdu de son éloquence ; les grandes tristesses de l'exil ne l'avaient pas détourné de la méditation. Il avait passé tout ce temps de douleur dans la contemplation des saintes lettres, et le trésor qu'il avait amassé dans les larmes défraya les vingt années de prédication et d'apostolat que la divine Providence lui réservait encore. Il combattit l'épidémie de sa personne et avec des industries que la science a consacrées, faisant construire, sur des terrains vagues et

en pleins champs, des baraques où les malades isolés et soignés rationnellement recouvraient bientôt la santé.

Toutes les ressources dont le P. Rocco avait disposé jadis, lui revenaient au centuple. Il retrouvait auprès du jeune roi Ferdinand toute l'affection et toute l'autorité dont le roi Charles lui avait donné tant de témoignages. L'historien remarque que ce jeune roi Ferdinand, né à Naples, connaissait bien, goûtait et aimait les finesses, les enthousiasmes et les facéties de sespopolani. Il donna au P. Rocco toutes les facilités que lui avait données son père : l'entrée au palais, la familiarité avec la reine, ses enfants et ses dames et, ce que le moine estimait davantage, toute autorisation et tout concours pour faire le bien, étendre les œuvres et aider au salut des âmes du populaire. Il serait impossible de relater tous les exploits du Père. Il en est un qui est célèbre et dont les écrivains ont fait souvent le récit, en y relevant l'esprit d'invention et de ressource du missionnaire. Il s'agissait de l'éclairage de la ville pendant la nuit. L'obscurité des rues était à charge au P. Rocco, à cause des crimes qu'elle autorisait et de tous les dangers où les ténèbres mettaient les âmes des ouailles errantes du pauvre moine pour la plupart vivant sans domicile, se retirant au hasard des circonstances, sous la seule garde des étoiles. L'éclairage, l'entretien de quelques lanternes dans les rues, n'étaient plus aux yeux du missionnaire une mesure de police, c'était mieux

qu'une question de luxe et même d'honneur pour la ville : c'e'tait une œuvre chrétienne. Le P. Rocco n'avait pas eu de peine à le démontrer au roi, qui pensait que son devoir royal était intéressé à la tranquillité et à la moralité du peuple. Mais les rois n'ont pas toujours dans les mains des instruments suffisants à exécuter leurs meilleures pensées. On avait pris des renseignements à Paris, à Londres, à Madrid, dans toutes les capitales qui, dès lors, s'éclairaient la nuit. On avait les dessins des appareils en usage, on avait supputé les frais, on avait même essayé. Les essais n'avaient pas réussi; les dépenses semblaient énormes, et les finances du roi étaient toujours obérées. On regardait l'entreprise comme impossible, et tout le monde semblait y avoir renoncé. Le projet était décidément abandonné lorsque le P. Rocco demanda au roi la permission d'agir. On sait ce qu'il fit. Il plaça des madones au coin des rues, et intéressa la piété des fidèles à entretenir, la nuit, des lampes allumées devant chacune d'elles. En quelques semaines, sans qu'il en coûtât un ducat aux finances du roi, grâce à l'éloquence du P. Rocco, au crédit qu'il avait sur le peuple et grâce aussi à la piété des Napolitains, la ville se trouva éclairée abondamment; ceux qui étaient chargés de la dépense étaient heureux et jaloux d'y subvenir; la dévote organisation que le brave moine avait donnée au système d'éclairage de la ville de Naples, persévéra bien longtemps après lui. On peut s'amuser de Tesprit d'invention et de la finesse

de génie du bon moine. Si on lui en laissait la liberté, combien d'œuvres matériellement utiles aux cités de la terre, l'Eglise n'accomplirait-elle pas à la décharge des finances de l'Etat, à l'aide de ce puissant levier de l'amour de Dieu, qui peut toujours remuer le monde? L'éclairage des rues de Naples peut faire penser à l'enseignement des enfants dans notre patrie; et les lampes fumeuses, empestées et résineuses que les ministres du roi de Naples avaient essa3^é d'allumer et renonçaient à entretenir, ressemblent considérablement aux établissements d'enseignement pervers que la France entretient à grands frais, au dommage des âmes. Quel profit d'opprimer et de lier l'Eglise qui, sans grever les budgets, sans réclamer des impôts, ouvrirait partout, le jour où la liberté lui serait donnée, des sources d'instruction saines, fécondes, brillantes et vraiment nationales ! La piété se prête à tout, et elle fait des merveilles. Les madones du P. Rocco qui ont autrefois éclairé la ville de Naples, rendraient la santé à notre peuple de France, chasseraientles imaginations et les convoitises, régleraient la vie de tous dans l'honneur et la lumière, et donneraient enfin tout leur ressort aux forces de la société qui agonise au milieu des ténèbres et des infections de la fausse science et delà mauvaise éducation. Dieu délivre notre beau pays de la malsaine et malfaisante Université ! C'est bien une des moralités à tirer de la Vie de cet ami du peuple napolitain au dix-huitième siècle !

Le livre du cardinal Capecelatro est charmant. Il

dépeint OU plutôt il montre l'effervescence, le pétillement du peuple napolitain, léger et inflammable, mettante ses dévotions, à ses plaisirs et à ses terreurs une furia enfantine, irrésistible, qui fait sourire du moment qu'elle ne fait plus trembler. Saint Janvier et le Vésuve étaient liés dans ces imaginations et ces piétés populaires. Saint Janvier est l'ami et le protecteur de la ville. Le Vésuve en est le danger et en même temps un peu aussi la gloire et la menace. Quand le Vésuve gronde et éclate, c'est que saint Janvier est mécontent de son peuple; il faut apaiser et toucher saint Janvier pour qu'il calme le Vésuve. Quand le Vésuve est paisible et qu'il forme simplement un heureux point de vue à la ville, celleci oublie un peu saint Janvier; elle vaque à ces plaisirs que contredisait le P. Rocco, ou s'endort dans cette somnolence de mendicité et de fainéan.ise que le P. Rocco ne cessait de secouer. Le missionnaire des pauvres faisait ainsi son œuvre constamment entre le Vésuve et saint Janvier; et tout cela présente un mélange de charité et de folie, de zèle et d'éruption qui ne laisse pas d'être singulier, où la foi resplendit et brille, où la prière gronde et s'élève en tempête, où la confiance en saint Janvier se répand en menaces et même se déchaîne en outrages contre les hommes.

Durant sa longue vie, le P. Rocco a vu un grand nombre d'éruptions du Vésuve. Les dernières surtout furent formidables ; au milieu de l'épouvante du

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peuple se précipitant dans les églises, se confessant à haute voix sur les places publiques, le P. Rocco avait toujours répandu son ministère de façon à répondre à toute la confiance de ses ouailles et à s'attirer leur reconnaissance. Disciplinant, un peu à l'aide de son bâton, et réglant les prières publiques, se prosternant et priant lui-même, prêchant, organisant, de concert avec l'archevêque, et réglant la procession solennelle qui, en 1767, mena la relique de saint Janvier audevant de la lave, dont le torrent enflammé descendait régulièrement et comme fatalement vers la ville. Aux yeux de la foule, en présence de tout le peuple pleurant et suppliant, quand l'archevêque, parvenu au milieu du pont de la Madeleine, éleva ,en priant la sainte relique vers la montagne, à l'encontre de ce fleuve de feu, les mugissements de la montagne cessèrent, et la lave, se détournant tout à coup, alla s'étaler et s'éteindre dans une vallée prochaine. Tout le peuple en larmes acclama saint Janvier, gardant pieuse mémoire de l'intervention du P. Rocco. Douze ans après, en 1779, une nouvelle éruption jette de nouveau cette population dans un affolement où elle ne se connaissait plus. Je ne veux pas entrer dans les détails de cette nuit de ferveur et de prières qui est célèbre, et dont l'archevêque de Capoue a fait un tableau curieux, attendrissant et plein d'enseignements. Il reproduit la harangue fameuse et vraiment charmante du P. Rocco, contenant le peuple affolé, qui, dans sa terreur du Vésuve et sa confiance en saint Janvier, se

disposait à brûler les portes et au besoin le palais de l'archevêché pour en tirer au plus vite le buste et la relique du saint qu'on voulait en hâte et en tumulte porter au-devant des laves.

Comment le P. Rocco saisit ces esprits furieux, les apaisa, les fit patienter, s'en prenant tour à tour à saint Pierre et à saint Janvier, à la Madone et au bon Dieu lui-même, qui, tous, il faut bien le dire, re'pondirent honorablement au désir et à la foi du missionnaire, dégagèrent la parole qu'il donnait hardiment, arrêtèrent et modérèrent l'éruption et l'émotion populaire, en épargnant la ville de toute façon : c'est ce que le cardinal Capecelatro raconte avec une grande grâce. Le roi, le jeune roi, à cette occasion, reprit la parole de son père. — « Vive notre bon père Rocco ! « disait-il. Sans rien contester de la reconnaissance que le peuple portait à Dieu, à la Madone, à saint Janvier et à saint Pierre, et en la partageant vivement, le monarque, songeant à l'émotion populaire, y mêlait le missionnaire des pauvres : — « Ne vous lassez pas, mon bon « père, lui disait-il, que ferions-nous sans votre aide ? »

Le bon P. Rocco ne se lassait pas, mais il vieillissait. Il marchait avec le siècle et il vécut jusqu'en 1782. Il était lourd, plein de douleurs ; son bâton, son fameux bâton, devenu, avec son crucifix et son rosaire, son arme et son signe de commandement, était insuffisant à soutenir ses pas, aussi le roi lui avait-il donné une voiture; et c'était en carrosse, en calèche, que, les dernières années de sa vie, le missionnaire des

pauvres parcourait les rues et circulait sur les places de la ville. Outre la calèche, le roi lui fournissait un serviteur qui lui donnait le bras quand, dans la chasse aux âmes, il voulait marcher et pénétrer au fond des repaires que la calèche ne pouvait atteindre.

Cet équipage du missionnaire était connu et respecté; personne n'en prenait ombrage, non plus que le Père ne s'en faisait scrupule. La pauvreté se retrouvait et rayonnait malgré le carrosse et le serviteur. La piété vive que le P. Rocco entretenait parmi son peuple, n'en bannissait pas la joie; et le P. Rocco, qui avait des aumônes pour soulager et nourrir son peuple, en avait aussi et en usait pour le réjouir. Il avait voulu consacrer la mémoire de la préservation de la ville en 1767 et 1779; une statue de saint Janvier avait été dressée au milieu du pont de la Madeleine, un bref du Pape avait accordé des indulgences à tous ceux qui prieraient devant cette statue. L'érection en avait été solennelle, et le P. Rocco avait établi une fête populaire en souvenir de cette érection : des feux d'artifice, des illuminations, des guirlandes de verdure et de fleurs. Le P. Rocco n'excluait pas la gaieté de tout ce luxe des fêtes populaires : des musiques exécutaient des symphonies; ce qui n'empêchait pas le P. Rocco de prêcher, et le peuple de prier le bien-aimé patron saint Janvier.

A travers ces fêtes, ces prédications, avec la reconnaissance du roi et l'amour de tout le peuple, le P. Rocco avançait en âge et persévérait dans toutes

ses œuvres. Quand ses forces défaillirent tout à fait, il recommanda aux religieux de son couvent et aux diverses personnes pieuses toutes ses entreprises. Elles n'avaient, pour la plupart, d'autres ressources que la charité' publique ; il les lui le'guait avec confiance.

« — J'ai plus de quatre-vingts ans, disait-il, n'estce ce pas avoir assez vécu ? Ce qui m'afflige, c'est la « crainte et le regret de n'avoir pas assez travaillé à « la gloire de Dieu et au bien du prochain ; pendant « le peu de jours qui me restent, Je veux m'occuper « uniquement de mon salut. Je vous demande de me « faire administrer les sacrements et de m'assister « tout particulièrement au moment où Dieu m'ap- « pellera. Je vous prie de me pardonner tous mes « manquements à la règle ; soyez sûrs que, si, grâce « aux mérites infinis de Notre-Seigneur, je suis jamais « admis en Paradis, je ne cesserai deprier pour vous, « pour tout l'ordre de Saint-Dominique, pour Naples « et les Napolitains, que j'ai tant aimés, et aussi pour « nos bons souverains. »

Il s'éteignit dans de vives souffrances, au bout de vingt jours de maladie. Toute la ville de Naples était préoccupée de son état. Par crainte de l'effervescence populaire, les Dominicains attendirent, pour annoncer sa mort, qu'il fût déposé dans l'église, afin que le respect du lieu saint protégeât un peu ses restes contre l'enthousiasme de ses pauvres ouailles.

Le livre du cardinal Capecclatro, où nous venons

de puiser tout ce que nous avons dit, est aimable d'un bout à l'autre, et représente avec finesse et piété la physionomie heureuse d'un personnage historique un peu excentrique et fort édifiant. La traduction fidèle qu'a donnée M. A. André est élégante et rapide (i). Le tout est d'une heureuse et profitable lecture où les enseignements de l'histoire sont unis aux leçons les plus pénétrantes de dévotion.

(i) In-iS. Société de Saint-Augustin. Desclée et Brouwer. Lille.

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