LA GUERRE
3o mars i!
oNsiEUR Maxime du Camp, de l'Académie française, s'est créé un domaine au sein des œuvres de bienfaisance et de charité du dixneuvième siècle (i). Il faut dire de bienfaisance d'abord, parce que c'est le côté qui a surtout frappé et attiré l'académicien, et le préoccupe peut-être encore. Mais la bienfaisance est voisine en quelque sorte de la charité. M. Max. du Camp les unit de son mieux; il célèbre vraiment la charité et ne lui ménage pas ses hommages. Il en voudrait partout le libre essor, toutefois il n'en comprend pas encore bien l'origine ni le but. Il connaît Dieu,... dans le lointain, quelque peu vaguement. Il constate les dévouements que l'amour de Dieu peut inspirer, mais il n'a pas encore rapproché le
(i) Les titres de quelques-uns de ses ouvrages en témoignent. La Charité privée à Paris, Paris hier aisant, etc.
Dieu qu'il croit connaître et qui se complairait à un but humanitaire de religion et de bienfaisance, il ne l'a pas encore rapproche du Christ Sauveur, Dieu et homme tout à la fois. Il sait bien qu'on ne peut jamais avoir assez d'admiration pour le de'vouementdes Sœurs et des Frères de charité. A propos de la Croix Rouge, dans le nouveau volume qu'il vient de publier (i), il a sur les Frères brancardiers, aux combats des environs de Paris, des pages émues, sérieuses, qu'on ne lira pas sans se sentir profondément et heureusement remué, des pages qui caressent le cœur, nourrissent et élèvent la pensée. L'écrivain aussi bien a trop d'esprit pour ne pas professer la plus énergique vénération pour les Sœurs de charité. Il les a trop vues à l'œuvre, il les a trop étudiées dans leurs vocations multiples et sous leurs costumes divers pour ne pas leur apporter tous ses hommages, nous l'avons dit, et ne pas réclamer pour elles la plénitude de leur liberté. Et, néanmoins, M. Maxime du Camp n'a pas encore pénétré le secret ni découvert la source de ces vocations sublimes qui l'étonnent etle ravissent. Il ne voit pas qu'il y a là un mystère divin, et que la vocation religieuse est une manifestation et un miracle de la puissance de Dieu. Il ne voit pas, disons-nous, et c'est parler peutêtre trop absolument. Il entrevoit. L'historien des œuvres de charité a des instants de lucidité, pour ainsi -dire, où il touche et reconnaît toucher le divin. Dans
(i) La Croix Rouge de France. In-12, librairie Hachette.
sa longue et constante pratique des œuvres, ces rencontres, ces attouchements, ces reconnaissances de Dieu ne deviennent-ils pas plus fréquents sous sa plume ? et le nouveau volume, dont nous avons à parler, brille sur ce point peut-être entre tous les autres. On n'étudie pas impunément les œuvres de Dieu. On a beau ne pas voir, être aveuglé par les préjugés, l'éducation, les passions : on sait le beau mot d'un évêque d'Orléans du neuvième siècle : en approchant le flambeau des yeux des aveugles, s'ils n'en voient pas la lumière, ils en sentent la chaleur. La charité est une lumière, elle porte le feu et l'amour : pour avoir joué longtemps avec la charité, M. du Camp devra rencontrer un jour et trouver la foi. C'était le sentiment, le désir et l'espérance du cardinal Guibert (i) qui, plein de reconnaissance pour les travaux de M. du Camp, lui en souhaitait la récompense. Le travail de cet écrivain n'a pas été stérile, en effet; et il n'aura pas en vain chanté, aidé, fait connaître, et par ainsi développé les œuvres chrétiennes. La reconnaissance qui est une vertu chez l'homme, est aussi un attribut de Dieu ; et toute la doctrine de l'Eglise repose sur le dogme des récompenses que Dieu donne au mérite. Les mérites de l'homme, il est vrai, sont encore des dons de Dieu : et tout le bien que nous faisons ici-bas, est une grâce du Seigneur. Mérite, don
(i) Archevêque de Paris après avoir été archevêque de Tours et d'abord évêque de Viviers, mort en 18S6.
OU grâce, M. Maxime du Camp a eu dans sa carrière, qu'il estimait simplement littéraire, l'heur de servir les bonnes œuvres et l'Eglise catholique tout entière. Il a des droits à posséder le bien de la foi, et les prières des pauvres feront valoir ces droits.
En attendant, il y a des lacunes singulières dans ses travaux et des voiles étranges sur ses yeux. Son nouveau volume le met en présence d'un problème formidable au milieu des hommes. La Croix Rouge de France est une œuvre de charité destinée à porterdes secours aux blessés. Elle crée et organise des ambulances qu'elle envoie sur le champ de bataille relever et soigner les victimes de la guerre. Elle vient en aide à l'insuffisance des services administratifs, et malgré son zèle et tout le concours qu'elle suscite et emploie de toutes parts, elle est insuffisante elle-même, en présence de la multitude innombrable des victimes de nos monstrueux combats des temps modernes. Les perfectionnements de l'art, la portée, la précision et la puissance des armes, le nombre des soldats mis en présence ont transformé les batailles, au dix-nouvicme siècle, en d'effroyables boucheries qui font reculer l'imagination et doivent enflammer la charité.
En suivant la Croix Rouge sur les champs de bataille, M. Maxime du Camp en a vu toutes les horreurs, ces horreurs matérielles et sensibles que nous n'avons pas besoin de décrire et qui sont vraiment répugnantes. Il en conclut que la guerre est détestable, abominable, et qu'elle est « la flétrissure du genre humain».
II montre comment, de nos jours surtout, elle met en jeu plus de perversité' que de courage ; combien elle est loin de ces combats chevaleresque d'autrefois où la première condition était l'égalité des armes; combien elle est, en dehors de tout droit et de toute justice, l'anéantissement du faible par le plus fort, rendu le plus fort par les industries, les hypocrisies et les trahisons les plus sauvages; il assure que ceite guerre ainsi combinée et pratiquée, déchaîne dans le cœur humain tous les mauvais instincts de la bête, et que la lutte pour la vie où sont jetées et entraînées les masses, les transforme en bandes d'animaux féroces.
Je n'ai que faire d'analyser tous les griefs que l'humanité peut élever contre la guerre et ses triomphes, qui sont toujours des désastres. Ne sait-on pas que la guerre est un fléau de Dieu? C'est ce dernier nom que M. Maxime du Camp ne se contente pas d'oublier, et qu'il voudrait effacer. Il remarque que l'Evangile n'a pas une seule fois nommé le Dieu des armées dont l'ancienne loi, les psaumes et les prophètes célèbrent le titre superbe.
La guerre, disait Louis Veuillot (i), est un phénomène divin. Le sang qu'elle fait verser est fécond et glorieux. Un fléau de Dieu a sa grandeur et son utilité, sa nécessité quelquefois. Joseph de Maistre (2) voyait dans ce sang qui, de ses jours, coulait de tou-
(i) La guerre et l'homme de guerre, in- 18, libr. Vives. (2) Considérations sur la France
tes parts sur les champs de bataille, le sang de l'expiation : ce complément de la Rédemption, où le Christ sur le Calvaire a invité tous les hommes, et où les peuples doivent avoir leur part. Selon Bergier (i), un chrétien qui déclamerait contre la guerre lorsque ce fléau laisse reposer le monde, serait regardé comme un insensé; s'il le faisait lorsqu'il y a des armées en campagne, on le traiterait comme un séditieux.
La guerre qui a été pendant de longs siècles, avec la prière, la principale occupation de la France et du monde catholique, la guerre fait des hommes et ne nuit pas aux chrétiens. Sur ces champs de bataille, engraissés de sang humain, au sein de ces tueries épouvantables où la bête se déchaîne, il est vrai, et à travers ces marches où l'animal semble seul en quête, surgissent et s'épanouissent des caractères, avec tous les signes de la vraie grandeur. Est-il rien de plus beau que Condé à genoux sur le champ de bataille de Rocroy?,.. C'est le héros dans son triomphe. Dans la chute et la défaite, au milieu des embrassementsde la mort, le plus humble ouvrier de la bataille donne des témoignages de piété et de grandeur qui peuvent bien servir au rachat des peuples. M. Max. du Camp cite à diverses reprises de ces traits merveilleux d'héroïsme et de charité de nos pauvres soldats, aussi grands de- Tant Dieu que le grand Condé lui-même.
(i) Bergier (Nicolas Silvestre), 1718-1790. Dictionnaire de théologie.
Il ne faut pas maudire la guerre : elle est nécessaire, permise et quelquefois voulue de Dieu. Ce Dieu est cependant un Dieu de paix. Il y a là un mystère. La guerre est une grande école pour les hommes et pour les peuples ; elle est toujours redoutable ; on ne doit pas la souhaiter. Il faut savoir la faire. C'est un devoir de s'y appliquer, et ceux qui pratiquent le noble métier des armes ont des vertus qui les révèlent aux yfeux des hommes et les rendent chers aux populations. L'abolition de la guerre est une utopie prudhommesque, où le patriotisme et la vertu de l'homme ne trouveraient pas plus leur compte que la majesté et la gloire divines.
La Croix Rouge est une fleur qui a germé sur les champs de bataille et s'est épanouie au milieu du sang; une belle fleur, généreuse, qui a élevé et donné bien des âmes à Dieu. M, Max. du Camp, avec sa parole émue, contenue et vivante, a raconté l'histoire, les progrès, les travaux de cette grande et nationale œuvre de charité. Ilanalyse ses ressources et montre son action s'étendant au delà des mers, atteignant et secourant les blessés et les malades au Tonkin, à Formose, à Madagascar. Il suit tous les progrès et révèle toutes les ambitions de l'œuvre; elle veut partout atteindre et soulager ceux qui quittent leurs foyers et portent les armes pour la défense du drapeau et l'honneur de la patrie. Il raconte les héroïsmes qu'elle a, nous n'oserons pas dire suscités, mais nourris au moins, et couronnés au profit des blessés pour le bien
de la patrie et à l'honneur de Dieu. Les Frères tués en relevant les blessés sur le champ de bataille, les Sœurs victimes du typhus dans les hôpitaux et les ambulances, sont des héros, la gloire et les protecteurs de la patrie. La Croix Rouge fait appel à tous les dévouements et emploie tous les moyens de secours. Elle est active et prévoyante, met en haleine, non pas autant qu'elle le voudrait, mais autant qu'elle peut, son personnel d'infirmiers et d'infirmières, de brancardiers et de médecins. Elle grossit et elle entretient sans cesse le trésor de son matériel : matériel d'ambulance, de literie, d'instruments de chirurgie, de linge pour les pansements, de médicaments de toutes sortes et de douceurs diverses qui deviennent des remèdes en certaines circonstances, vin, sucre, café, tabac. Les listes des objets qu'elle envoie à la suite de nos troupes, aux extrémités du monde, sont vraiment curieuses et touchantes. La charpie, les linges pour les pansements, les chemises de flanelle sont ouvrés par les doigts des dames patronnesses et des dames de l'œuvre; ces dames représentent bien la patrie, toujours active, empressée, prévoyante pour ses enfants qui la servent sur terre et sur mer, et exposent leur vie pour .sa gloire. L'idéal de la Croix Rouge serait qu'aucun des blessés de la guerre, qu'aucun des infirmes des marches forcées, qu'aucun des malades de nos troupes ne pût échapper à sa tendresse, à ses soins, à sa prévoyance.
Elle est une œuvre nationale, et on sait qu'à l'hôpi-
tal comme sur les champs de bataille elle ne discerne pas entre les belligérants. Elle adopte tous les blessés, tous les malades, toutes les victimes. C'est l'extension de cette charité vraiment universelle qui a valu à la Croix Rouge d'être reconnue par toutes les puissances unanimes à proclamer la neutralité de la charité. Il y aurait dans cette voie de l'accord entre les puissances au nom du droit des gens, bien des choses sans doute à faire encore pour adoucir et éviter les cruautés de la guerre.
Nous ne décrirons pas le mécanisme de la Croix Rouge, son développement en France, l'organisation de ses dix-huit délégations régionales répondant aux dix-huit divisions militaires, ses accords avec le ministère de la guerre, le concours qu'elle donne aux commandements, les garanties et la protection qu'elle en reçoit, ses travaux et ses efforts pendant la paix comme au temps de la guerre.
Tout cela est attachant et plein d'intérêt ; et on ne s'en instruira pas sans émotion et sans le désir de concourir et de participera une si belle œuvre. C'est la plainte, la juste plainte de M. Max. du Camp, que les ressources de la Croix Rouge soient bornées, et que le nombre des adhérents soit encore restreint. Toute mère, tout citoyen devrait prendre part à une telle oeuvre, une part active et n'ayant d'autre mesure que celle de ses forces.
Avec ses ambulances, ses médecins, ses brancardiers, ses appareils de chirurgie et toutes ses friandises
de rafraîchissements, la Croix Rouge, comme son nom l'indique, ne se borne pas aux soins matériels des corps. Elle vise les âmes qu'elle prétend consoler, rafraîchir, éclairer, sauver enfin; je n'ai pas besoin de le dire, le zèle des Frères et des Sœurs de Charité à pourvoir et à servir les ambulances en témoigne suffisamment.
A chacune des ambulances de la Croix Rouge est attaché un prêtre catholique à titre d'aumônier, et aussi un pasteur protestant. M. Maxime du Camp, parce qu'il ne sait pas que la vérité est unique, ne comprend pas ce que ce partage a d'odieux et de contraire, je ne dis pas à la foi, mais à la charité catholique, qui est la charité vraie. C'est peut-être là, dirat-on, une nécessité des temps; c'est aussi un malheur et un signe de la barbarie moderne, une proclamation d'ignorance et de mépris de la vérité. C'est ravaler l'Eglise de la placer, dans ses ministres et ses œuvres, au niveau de sectes vouées à l'erreur. Le prêtre court sur les champs de bataille parce qu'il y a des âmes à y sauver, au nom et pour la gloire de Jésus-Christ. C'est la fin suprême de tout acte de charité. Les Frères brancardiers et les Sœurs de Charité se dévouent et meurent pour donner des âmes à Jésus-Christ; et les aumônes que les catholiques versent à la Croix Rouge ne sont pas à une autre intention. C'est outrager les cœurs et le dévouement de supposer, avec M. Max. du Camp, que le but supérieur par excellence est un but humanitaire. La grande dame, la très
grande dame, selon son expression, quia des Etats (i) et qui s'imagine qu'il y a « une sorte de religion « inaccessible à la rivalité des Eglises, » ne pouvait raisonnablement en ces termes que désigner l'Eglise catholique, universelle ; en effet, inaccessible à la rivalité des Eglises séparées, qu'elle ne stigmatise que pour en dénoncer les erreurs, et dont elle attend toujours et espère, dans les embrassements de sa charité, une confession et une profession de la vérité divine réclamant les hommages du monde entier.
(i) L'impératrice Augusta, veuve de Guillaume III, morte en 1890.
[n saint et savant Breton, d'après sa correspondance et le témoignage de ses cojîtemporains : Le R. P. Le Gall, de la Compagnie de Jésus, endormi daiis le Seigneur, à Coblent^j le 2j août iSjo, dans la trente-sixième année de son âge^ la sixième de sa vie religieuse.
Je reproduis intégralement le titre du volume publié à Amiens, chez Rousseau-Leroy, car ce titre est caractéristique ; il indique bien que l'ouvrage est un livre de piété. Il a pour épigraphe un verset de l'Ecclésiaste : « On l'appelait le Bien-Aimé des « hommes, et sa mémoire est une bénédiction. » Le lecteur est averti, et les pages ne démentent pas le frontispice.
Le P. Le Gall, Marc-Louis, est né dans un faubourg de Quimper en i835 (2 mars), d'une famille pauvre. Le père était tailleur d'habits pour les gens de campagne ; il était très recherché à cause de son habileté dans
la confection des habillements pittoresques du pays. La mère, d'une grande pie'té, avait dans son cœur l'ambition de voir un de ses fils prêtre. Elle fit à cette intention le pèlerinage de Notre-Dame de Kerde'vôt, à deux lieues de Quimper, tout en Jetant un regard de complaisance sur le plus jeune des deux garçons qui lui restaient en 1847, son petit Markik, comme on l'appelait dans le faubourg de Kerfeunteun.
Markik était un enfant gai, avenant, heureusement doué, agile, aimant la musique et exécutant fort joliment sur une petite flûte les airs de chansons bretonnes. Il avait douze ans : il servait la messe à la cathédrale de Quimper, avec beaucoup de recueillement, à un prêtre charitable qui lui débrouillait les premiers éléments de la grammaire latine. On voit que la mère Le Gall avait une certaine confiance, et qu'elle se mettait en mesure, autant qu'il dépendait d'elle, de répondre à la grâce qu'elle sollicitait delà sainte Vierge. Les époux Le Gall n'étaient évidemment pas en état de subvenir aux frais d'une éducation ecclésiastique. Mais la maxime de sainte Térèse, qui est superbe en sa concision, est depuis longtemps pratiquée par les âmes chrétiennes : «Térèse ce n'est rien; mais Té- « rèse d'Avila avec Jésus c'est tout. » La mère Le Gall ne formulait pas d'axiome, mais si elle avait bien la certitude de n'être rien, elle ne doutait pas non plus que la Vierge Marie ne fût tout et ne pût tout. Aussi les choses s'accommodèrent-elles, mieux même qu'elle n*osait demander.
Marc Le Gall fut adopté par le prêtre dont il servait la messe et qui était professeur au collège de Quimper. Ce professeur n'avait pas le dessein de préparer un prêtre, et sa charité ne visait qu'à former un chrétien. Il ne soupçonnait pas les trésors d'intelligence et de piété que recelait l'aimableenfant, au cœur ouvert et à l'humeur joyeuse et discrète, qui avait fixé son attention. Marc suivit les cours du collège, où professait son bienfaiteur. Il les suivit allègrement en déployant un esprit de suite et d'application remarquable. Il est devenu un saint : son historien l'assure et la commune voix le répète. Il est devenu aussi un savant, et ses travaux en font foi ; mais le fondement de ses succès et la source de ses vertus se rencontrent dans cet esprit d'obéissance et de simplicité, qui éclata dès ses premiers pas et rayonna sur toute sa vie.
Cette obéissance était scrupuleuse, elle s'étendait à tout. Elle était la règle. On n'a pas souvenir que Marc ait jamais fait volontairement un pas en dehors des prescriptions une fois connues. Sous la protection de cette obéissance exacte, l'innocence se conservait dans cette âme privilégiée et jetait de tous côtés son charme et sa puissance.
« Cet enfant, disait le pèreadoptif, est tout à la fois mon disciple et mon idole. »
Sa vertu était sensible à tous les yeux : Marc n'était encore qu'un collégien, et elle le rendait aimable à tous ceux qui l'approchaient. Quand on lui demandait
comment il s'y prenait pour faire tant de progrès et être aussi aimé, il re'pondait naïvement :
— « Oh ! c'est bien simple : je n'ai qu'à faire ce qu'on me dit. »
Il entra au grand séminaire à l'issue de sa rhétorique, et le séminariste fut ce qu'avait été le collégien. L'obéissance et l'exactitude mènent à tout. Marc était plein d'esprit, et son aménité s'exprimait avec une grâce dont ses condisciples ont d'autant plus gardé souvenir qu'ils en ont tiré plus de fruits. Tout parlait dans l'agréable séminariste; sa belle humeur placide et souriante n'était pas moins éloquente que ses conseils. Toute sa manière de vie était un exemple. Je ne puis entrer dans les détails. Dès le séminaire, il montra son zèle et déjà son talent. Il était chargé de faire le catéchisme dans une des paroisses de Quimper, et il le faisait avec un succès et quasiment un triomphe dont son humilité reportait tout le mérite à son directeur. Celui-ci prenait plaisir à l'éprouver, et il était encore plus confondu de la docilité et de l'humilité, que du talent et de la fécondité du jeune catéchiste. Il entrait chaque jour davantage dans les voies de la vertu comme dans celles de la science ; l'étude pour lui était un jeu, et la pratique des vertus une fête. II avait les aptitudes les plus diverses. Les arts étaient dans sa main aussi bien que les sciences dans son entendement. Ses travaux philosophiques et théologiques ne nuisaient pas à la finesse, au caractère et au style des dessins qu'il exécutait comme en se jouant;
non plus qu'à sa pénétration et son intelligence de la musique. Il avait l'esprit ouvert à toutes les connaissances, et il y entrait avec la franchise et la grâce de la vérité et de la possession de soi-même. Rien de touchant et de pieux comme ses lettres datées du séminaire. Ses projets, son but, ses ambitions y sont étalés. Tout se résume dans le souci de faire la volonté de Dieu, et la persuasion chaque jour mieux assise en son âme que sa place doit être dans la Compagnie de Jésus.
A cette persuasion solide, s'allie toujours l'esprit de docilité. Pendant que le jeune Le Gall, au giron de l'église de Quimper, faisait ses études et cherchait sa voie particulière, lavigilance de sa mère l'Eglise n'était pas endormie. Elle fait épanouir toutes les espérances, et donne aux brebis de choix des soins privilégiés et une culture particulière. Le pasteur de l'église de Quimper était alors le bon Sergent (i) du bien-aimé Pie IX, et il avait parmi les élèves du sanctuaire discerné le jeune Le Gall. Aussi lorsque les cours furent terminés, comme le clerc était loin encore d'être en âge de recevoir le sacerdoce, l'évêque songea à lui faire poursuivre et développer ses études, et lui assura aux frais du diocèse une place à l'école des Carmes de Paris, Le Gall ne songea pas à dissimuler sa vocation; et comme l'évêque, sans la contester, et en lui
(i) René-Nicolas Sergent, évêque de Quimper et de Léon le 20 mai i855, mort le 26 juillet 1871.
disant qu'il était de son devoir de l'éprouver, persistait dans son dessein, le jeune homme témoigna de quelque scrupule, craignant de se rendre coupable d'ingratitude en profitant des libéralités du prélat et du diocèse qu'il voulait quitter. L'évêque se mit à rire.
— «Je me charge de toute la responsabilité,» dit-il, lui qui connaissait bien les tendresses des entrailles maternelles.
La protection et la vigilance du pasteur pouvaientelles cesser d'entourer une brebis aimable, parce qu'elle aspirait à des pâturages supérieurs ?
Aux Carmes comme au séminaire de Quimper, l'abbé Le Gall ne connut que des succès. Les grades universitaires furent conquis par lui en un tour de main; en même temps, il s'appliquait à toutes les études se rapportant à la vérité. Eh 1 toutes n'y tendent-elles pas et n'y sont-elles pas comprises ? Les sciences exactes, comme les sciences philologiques, lui devinrent familières; il étendit son domaine sur tout ce qui intéresse particulièrement les textes bibliques. Les langues sémitiques devinrent de sa compétence, comme en étaient depuis longtemps la plupart des langues indo-européennes. Sa supériorité était connue de tous ses compagnons de travail, d'autant plus volontiers qu'il s'y mêlait un charme de modestie et de condescendance, une amabilité et une finesse de paroles qui attiraient l'affection de tous. Il était prêt d'ailleurs à communiquer ses travaux
et leurs résultats à tous ceux à qui il pouvait être utile.
Dans cette poursuite de ses études, un souci lui tenait au cœur :
— Que me sert d'être un demi-savant, disait-il en observant la modestie, que me sert d'être un demisavant si je ne devais être qu'un demi-prêtre?
C'est là le monstre dont, sans la confiance en Dieu et un recours assidu à la prière, il eût été obsédé pendant ses études. « Elles peuvent dessécher le cœur, écrivait-il, en remplissant l'esprit. Il y a assez d'érudits qui ont affligé l'Eglise, d'autres ne font que la surcharger d'un vain savoir qui n'édifie personne. Demandez au bon Dieu que votre ami ne soit pas de ce nombre ! »
Quand les grades furent enlevés et que le jeune prêtre eut reçu l'ordination des mains de son évêque, qui tint à remplir ce ministère, l'épreuve n'était pas à sa fin. L'abbé Le Gall passa cinq années entières au séminaire à titre de directeur et de professeur. Il poussait ses travaux de toutes parts et exerçait autant qu'il lui était possible le ministère des âmes. Il avait une parole abondante et facile-, et quand il allait prêcher en bas-breton des retraites pour les enfants de la première communion, ses auditeurs demandaient volontiers à leur curé de le garder pour vicaire. Il avait conquis un grand renom dans le diocèse parmi le clergé com.me parmii les fidèles ; ses prédications à la
cathédrale de Quimper, comme ses retraites aux
ordinands, montraient aux yeux de tous l'étendue de la perte que le diocèse allait faire. Il avait vingt-neuf ans quand les divers obstacles à sa vocation semblèrent aplanis, et il alla frapper aux portes du noviciat de la Compagnie de Jésus, à Angers.
Je ne veux pas le suivre à cette fête du noviciat, où « l'on rit de si bon cœur «, disait-il, à ces excursions pédestres, où pendant un mois le novice de la Compagnie va sur les chemins réclamer de l'aumône son pain et son gîte, non plus qu'à ce mois d'hôpital passé à soigner les malades et les vieillards. Ce qui est le charme de ces pages, c'est que le héros luimême y fait le récit de ses aventures, de ses mécomptes et de ses joies.
Cette biographie est à peu près une autobiographie ; et ce sont les lettres du P. Le Gall qui le font connaître. L'historien se dissimule, et il recule autant que possible à prendre la parole. Ce sont les reliques d'un saint qu'il a rassemblées, et il apporte le plus grand respect à les exposer devant les fidèles, le plus grand respect et aussi la plus tendre affection. Fautil s'arrêter devant son anonymat ? et ne devons-nous pas penser que c'est le père adoptif du jeune P. Le Gall qui a disposé ce volume? Nous avons déjà remarqué qu'il s'était proposé de former un chrétien. Quelles actions de grâces dans son cœur d'avoir coopéré à faire un prêtre et un saint ! On comprend, on devine, à travers sa réserve, toute son émotion : c'est là l'intérêt et l'attrait qu'on trouve à ce volume.
Mgr l'évêque de Quimper (i) déclare qu'il est « vraiment édifiant » ; en outre il est charmant, ce qui ne gâte rien. Les lettres du P. Le Gall ont toutes les grâces. La langue en est simple, rapide, colorée; elle esquisse en se jouant toutes sortes de tableaux pleins dévie et de lumière. La raison, la piété, la science, y sont souriantes.
Après le noviciat, c'est le scholasticat : et c'est toujours la peinture d'une vie de fête. Que l'âme donnée à Dieu et appliquée à sa volonté est agréable à connaître, et qu'elle a de charmes !
Le P. Le Gall était dans la Compagnie de Jésus ce qu'il avait été toute sa jeunesse : l'homme du centurion de l'Evangile qui va où on lui dit d'aller, et dont l'obéissance est toute la règle. Au scholasticat de Laval, il avait repris ses études de théologie avec une ardeur qu'en souriant il qualifie de téméraire, et que la Providence arrêta, « en lui touchant le poumon », dit-il encore. Sa santé demandait des ménagements, la science dût-elle en pâtir. Combien la vertu s'en
(i) Dom Anselme (Charles-Marie-Denys, Nouvel.) O.-S, B., né à Quimper le 26 décembre 1814, avocat à Rennes, entré au séminaire Saint-Sulpice à Paris en i838, prêtre en 1841 ; après avoir exercé le ministère pastoral à Rennes comme vicaire, aumônier de l'hospice, et ensuite curé de Toussaint, il se retira à la Pierre-qui-vire, y prit l'habit religieux le 12 juillet 1869 et fit la profession, août 1870. Il enseigna la théologie dans son monastère et en fut tiré au mois de décembre 1871 pour être préconisé évèque de Quimper : sacré le 4 février 1873, mort le i^r juin 1887,
trouva bien ! Tous ces détails, sous la plume discrète du scholastique, sont animés et vivants. Il sait sourire à la maladie comme aux contradictions. Pour ménager sa santé et continuer sa préparation religieuse, on l'envoya à Paris s'adonner à la science philologique. Il put étudier sous un grand maître, M. Le Hir (i). Il n'avait pas seulement le don de pénétrer ces études et de voir clair à travers leurs problèmes, il avait encore la grâce de rendre intéressants et vivants les détails minutieux et arides de la linguistique ; il en tire, il en fait briller des clartés si vives et si attrayantes, il montre dans des rapprochements de racines et de désinences des lumières si pénétrantes et si décisives, que pour un rien on le voudrait suivre dans ces études privilégiées et redoutables. Il y en a qui abusent de ces connaissances et trompent la simplicité de ceux qui les écoutent. Il ne faut pas nier les ravages que la prose édulcorée de M. Renan (2) fait au sein de la naïveté des membres de nos académies, ni tous les poisons que le prétendu savant distille à travers
(i) Le Hir (Arthur-Marie), né à Morlaix le 5 décembre 1811, élève au collège de Saint-Pol-de-Léon et ensuite du grand séminaire de Quimper; entré en octobre i833 au séminaire de Saint-Sulpice à Paris, où il est resté toute sa vie comme professeur; il y est mort le 17 janvier 1808, dans un renom universel de savant.
(2} Renan (Joseph- Ernest), né à Tréguier en 1828, membre de l'institut des Renégats et de diverses académies de France. Il faut avoir scrupule de designer ici aucun des ouvrages de ce coquet et ridicule blasphémateur.
ces esprits mal prépare's, pour la plupart, à connaître ou à aimer la vérité. Comme le jeune P. Le Gall semblait propre à réfuter l'apostat ! Ses divers fragments publiés dans les Etudes religieuses des RR. PP. jésuites faisaient présager une plume heureuse, aimable, puissante. Le travail sur les Abyssins et les Gallas est en pleine lumière ; il a une simplicité, un entrain et un charme qui mènent le lecteur et le promènent à travers les langues de l'Ethiopie, lui en laissent admirer les sources et les dissemblances, lui donnant à comprendre et à voir comment les unes se rattachent au groupe sémitique et les autres au groupe indo-européen. On saisit et on goûte les problèmes et tous les détails que la comparaison des langues peut poser et donnersur les mœurs et l'histoire des peuples qui les parlent ; et tout cela est exprimé si clairement, qu'à le lire non seulement on setientpour bien informé, mais de la meilleure foi du monde on se croirait savant. Combien ce don de clarté et de lumière eût rendu le P. Le Gall utile à la défense de l'Eglise et aurait pu faire reculer les ténèbres où les sophistes cherchent à envelopper les esprits contemporains !... Il y a quelques semaines à peine, un catholique zélé, s'exprimant aux pieds du Saint-Père, s'attristait de constater l'inutilité des efforts des gens de bien en France et la stérilité des combats entrepris pour réveiller en Europe l'esprit de foi et de nationalité. Le Saint-Père écoutait avec intérêt, et interrompant le grand cœur qui gémissait et s'épanchait à ses pieds :
— « Vous ne savez pas, lui dit-il en souriant, vous ne savez pas, le bon Dieu veut faire tout lui-même. »
A-t-il besoin des hommes, en effet, et ses foudres sont-elles toujours nécessaires pour renverser les complots des me'chants? M. Renan, somnolent dans sa gloire sur les bancs académiques, le menton sur le ventre et le nez sur le menton, M. Renan, comme tant d'autres plus redoutables que lui, s'il ne recourt à la miséricorde et à la lumière divines, crèvera tout seul dans son ordure, sans avoir rien entamé des livres saints; et il n'aura jamais perverti que ceux qui voulaient périr. Qui peut en douter ?
Pour le P. Le Gall, il était des âmes privilégiées qui emportent la couronne allègrement. La maladie, aux atteintes de laquelle il savait sourire, put retarder ses progrès dans la science, elle ne retarda pas ses progrès dans la vertu. Avant d'avoir prononcé ses vœux, il avait quelque temps professé l'Ecriture sainte et l'hébreu à ses frères, les scholastiques de la Compagnie de Jésus. Il dut interrompre ses leçons, comme plus tard aussi même ses études, pour tenir dans la Compagnie le simple et touchant rôle de malade. Il fit des pèlerinages ; il fut envoyé à des villes d'eaux ; il se louait beaucoup de la charité de ses frères à son égard, et sa douceur envers la maladie édifiait et charmait tous ceux qui l'approchaient. En quittant Paris, en allanten AUemagneou en enrevenant,iljouissait de trouver sur son chemin des maisons de la Compagnie. Durant ses traitements aux eaux d'Ems, il était heu-
reux de prendre quelques jours de repos pour aller se retrempera Coblentz, au milieu de ses frères. Il retrouvait là laviedefamille, l'air natal on pourrait dire, et ces petites escapades, qu'il ne faisait jamais qu'au gré de l'obéissance, semblaient ranimer ses forces. C'était son chez lui qu'on est toujours heureux de retrouver, et dont un religieux peut bien goûter la douceur en attendant le chez lui du ciel.
Le P. Le Gall était à la porte du Paradis. Sa maladie lui donnait les illusions où elle jette fréquemment, dit-on, ses victimes. Il se croyait guéri : en 1870, malgré les ouvertures des hostilités, il avait prolongé à Ems son séjour jusqu'au 23 août. Il envisageait son avenir :
« La vie m'est rendue, écrivait-il, je l'avais bien « des fois offerte à Notre-Seigneur, il me demande « quelque chose de plus difficile, c'est de l'employer. »
Il parlait de sa vie désormais « toute neuve » et se montrait plein d'ardeur ; il reconnaissait que la prédication lui serait toujours interdite, et que sa voix ne suffirait qu'à la conversation.
(c Mais, disait-il, elle et la plume n'est-ce pas encore « de quoi armer le soldat de l'Eglise? »
Il se proposait, sans s'effrayer, « défaire doucement la guerre au vieil homme », et, dans la joie de son rétablissement, s'écriait :
Recédant vetera Nova sint omnia.
Au milieu de cette fête de la reprise de possession
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de soi-même, il était venu le 26 août à Coblentz, et se préparait, le 27 au matin, à dire la sainte messe, lorsqu'une syncope l'enleva : « A peine si on a pu lui donner une dernière absolution et l'extrême-onction. » Au lieu d'immoler la victime eucharistique comme il se le proposait, il alla tout sur l'heure la contempler sans voiles dans le Paradis.
Ses amis de Bretagne auraient voulu faire ramener ses dépouilles dans leur patrie. Ils le tiennent pour un saint, et la voix commune est d'accord avec eux. Ils avaient tout préparé pour reprendre possession de ce trésor de reliques, et toutes les approbations leur avaient été accordées. Une des prescriptions de saint Ignace arrêta pieusement leurs pieux désirs. Nostrœ pocationis est diversa loca perag7^a7~e et vitam agere in quâvis plagâ^ iibi majus obsequium et aniîJiarum auxilium operatiir. Le jésuite trouve une patrie partout; il n'est exilé nulle part, ni dans la vie ni dans la mort, surtout s'il repose au milieu de ses frères religieux. Les restes du P. Le Gall resteront à Coblentz ; ses œuvres et ses exemples vivent au milieu de nous -, et le livre que nous venons de chercher à analyser en propagera et en perpétuera la mémoire. Nous avons dit que la biographie est surtout composée des lettres du héros. Celles qui n'ont pu prendre place dans la trame du récit, ont été rejetées à la fin du volume avec les divers travaux du savant, publiés naguère dans les Etudes religieuses. On y a ajouté des lettres en langue bretonne, et des extraits d'instruction sur la vie reli-
gieuse, pleins de sens et de grâces ; toute la pie'té et tout l'esprit du P. Le Gall s'y trouvent résumés : c'est la sagesse, la lumière et le cœur qui parlent.
L'ensemble du volume ne peut que laisser une salutaire et heureuse impression. Les dernières pages présentent comme un fruit de la piété, delà vertu et de l'apostolat du P. Marc Le Gall : ce sont les lettres, datées de Chine, de son neveu le P. Stanislas Le Gall, missionnaire de la Compagnie de Jésus, occupé à Chang-Haï, au collège Saint-Ignace, à enseigner les lettres et la théologie à cent vingt jeunes Chinois.
La tradition se perpétue dans les familles de héros, et les armes y passent de main en main.