ANDRÉ-HUBERT FOURNET
Décembre il
E vénérable serviteur de Dieu, André-Hubert Fournet, est né le 6 décembre 1762, ^ dans le diocèse de Poitiers, au hameau de la Perusse, dépendant d'une des paroisses de Maillé. Maillé, sur la Gartempe, est une petite ville assise dans une vallée étroite, que dominent de chaque côté les abords escarpés de plateaux peu fertiles, couverts de bruyères, hérissés d'ajoncs, parsemés de bouquets d'arbres de diverses essences et coupés par les profonds ravins des nombreux cours d'eaux que la Gartempe conduit à la Creuse. L'enfant dont nous
venons d'indiquer la naissance, devait passer la plus grande partie de sa longue existence dans cette humble vallée. Il appartenait à une ancienne et recommandable famille, riche, et depuis longtemps illustrée par le dévouement à l'Eglise et le service de Dieu. Quatre des oncles d'André-Hubert étaient revêtus de titres ecclésiastiques, archiprêtre, capucin, chanoine et curé à Montmorillon, Poitiers, Ghâtellerault et Maillé.
André-Hubert, baptisé à la paroisse de Saint-Pierre de Maillé par son oncle A. Fournet de la Frédinière, se trouva un enfant aimable, d'un esprit vif et enjoué, espiègle, d'une franchise et d'une simplicité de cœur gracieuse et touchante, mais léger, indiscipliné et paresseux. Il employait les finesses et les énergies de son intelligence à préserver sa liberté de toute contrainte et à s'affranchir du travail.
Quand on le mit au collège, à Ghâtellerault, à plus de huit lieues de Maillé, il trouva le régime insupportable, et eut bientôt fait de tromper la surveillance des maîtres, de gagner terrain et de rentrer à la maison paternelle. Il n'y fut pas accueilli comme l'enfant prodigue ; et immédiatement réintégré au collège, il se résigna tant bien que mal à son sort d'écolier, poussa et acheva ses humanités sans éclat, tout au plus avec une certaine régularité à peu près honnête, et quitta le collège sans avoir pris le goût de l'étude, ni senti la nécessité du travail.
Sa mère avait cependant longtemps nourri l'espéance de lui voir recevoir la couronne sacerdotale .
L'enfant avait toujours répondu joyeusement et cruellement à toutes les ambitieuses insinuations maternelles. Il se de'finissait lui-même un bon garçon qui ne voulait être ni prêtre ni moine.
Après les classes, on le mit à l'étude du droit ; il s'y appliqua si peu que les premiers examens furent de véritables désastres; il parut évident qu'il n'y avait pas pour lui de carrière de ce côté. Diverses fantaisies lui passèrent par le cerveau ; il voulut essayer de la vie militaire; d'autres tentatives de finances, d'administration, de notariat ou de bureau lui furent proposées ; partout, il fut rebuté. Ne trouvant place nulle part, ce bon garçon, sans être prêtre ni moine, finissait par devenir embarrassant.
Il était charmant d'ailleurs dans toutes les grâces delà vingtième année. La délicatesse et la joie de son esprit, l'aménité de son humeur, l'élégance et la bonne tenue de tout son petit personnage, la naïveté de sa franchise et même les précieuses ingénuités de son innocence, — que lui avaient conservée sa foi et surtout sans doute les prières de sa mère, — pouvaient devenir des dangers au milieu d'une grande ville. L'oisiveté est toujours un péril pour la jeunesse. Comment préserver et soutenir cet aimable enfant qui, avec tant de qualités, ne semblait propre à rien ? On essaya de la solitude. Il se laissa faire. Il y avait bien ainsi dans son indépendance une manière de soumission. Il alla s'enfermer loin presque de tout commerce, chez un de ses oncles, celui qui portait le
titre d'archiprêtre de Montmorillon et gouvernait en fait la petite paroisse d'Hains (i).
Le prêtre était austère, uniquement appliqué aux devoirs et aux études de son état. Eclairé, nourri des Ecritures, les commentant, les méditant sans cesse dans son esprit, il parlait peu : sa vie de prières et de travail était un exemple dont rien ne devait détourner l'attention du neveu.
Le pays était plus austère encore peut-être que le curé. Hains est situé sur un des'plateaux arides, garnis d'ajoncs et de bruyères, qui séparent le bassin de la Gartempe de celui d'un des petits affluents de l'Anglin. L'aspect de cette contrée rappelle les landes de Bretagne. Dans un pays monotone et découvert, rien ne saisit ni n'amuse le regard ; il va naturellement au bout de l'horizon, s'arrêter au ciel. André-Hubert, grâce à la pureté de ses mœurs, n'avait pas de sérieux motifs d'en détourner les yeux. Rien non plus ne le retirait de cette contemplation. La bibliothèque de son oncle y fournissait-elle quelques aliments?
L'histoire ne dit pas si le jeune homme essaya de contredire les influences salutaires de la solitude et de l'exemple. Les désirs de sa mère revenaient au cœur de ce bon garçon-, et il repassait dans son esprit les suggestions qu'il avait repoussées. Y avait-il là un appel de Dieu? Un avertissement? Peut-être moins
(i) Petite paroisse du canton de la Trémouille, de l'arrondissement de Montmorillon (Vienne).
encore, une simple question qui demandait une réponse ?
Sur ces entrefaites, le père de notre jeune homme vint à mourir, couronnant une vie honorable, par une mort chrétienne. La question intime se posa plus énergiquement dans le cœur d'André-Hubert. Quelle carrière entreprendre? Il fallait en embrasser une. Comment se fit l'élection ? Ce fut au sacerdoce que le frivole écolier de Châtellerault, le mauvais étudiant de Poitiers, arrêta sa détermination. Je ne veux pas décrire la joie de la mère, en voyant se réaliser son ambition, et en constatant que ses larmes et ses prières avaient conduit à l'autel cet Augustin, dont elle n'avait, d'ailleurs, à déplorer que l'insouciance et non les égarements.
André-Hubert avait vingt-deux ans lorsqu'il entra au séminaire de Poitiers. Ses études théologiques, qui furent peut-être d'autant plus laborieuses que les études classiques avaient fait défaut, durèrent quatre ans. Ordonné prêtre en 1778, à vingt-six ans, l'abbé Fournet revint à la paroisse d'Hayns à titre de vicaire du curé dont il avait été le commensal. Au bout de quatre ans, en 1782, son autre oncle, le curé de Saint- Pierre de Maillé, se démit de son bénéfice, dont André-Hubert fut pourvu. Il atteignait sa trentième année.
C'était un bon prêtre, ayant conscience de ses
devoirs, délicat de conscience, fort appliqué à son ministère, exact et charitable à en accomplir les obligations. Il avait conservé de sa naissance et de ses premières allures quelque goût du monde et ne fuyait pas les sociétés séculières : il savait y être aimable. Sans doute, il tournait au profit de son ministère et au salut des âmes tout le crédit que pouvaient lui donner l'agrément de sa conversation et la politesse de ses manières. Il se piquait d'une tenue de maison irréprochable, en rapport avec sa fortune personnelle, les fruits et l'honneur de son bénéfice. Sa vie privée était simple ; mais, quand il avait à recevoir, surtout des confrères, le curé de Saint-Pierre de Maillé tenait à le faire et le faisait dignement. Ce petit éclat extérieur, où il mettait un peu de complaisance et qu'il tenait pour un devoir d'état, n'empêchait pas son cœur d'être épris des obligations de sainteté qu'impose le sacerdoce. La vie austère et mortifiée du curé d'Hains lui était restée en mémoire ; et il trouvait dans le clergé, même dans le jeune clergé, des exemples analogues qui ne laissaient pas d'éveiller et de ranimer en lui des désirs et des aspirations vers la vie parfaite.
Un jour, il attendait du monde, et la table était élégamment et richement disposée au presbytère. Un pauvre devançant les convives, pénétra jusqu'à la salle à manger et se trouvant en face de M. Fournet, lui demanda l'aumône. Le curé, surpris et un peu confus, peut-être pour se débarrasser de l'importunité de ce
visiteur inattendu, s'excusa en disant qu'il n'avait pas d'argent.
— Comment ! répliqua le mendiant, vous n'avez pas d'argent, et votre table en est couverte !
Ce mot entra comme une flèche dans le cœur du curé de Saint-Pierre : c'était le trait divin de la miséricorde et de l'amour de Dieu. Il sembla au prêtre que ce pauvre était Jésus-Christ lui-même, venu sous des haillorjs, lui reprocher son ostentation et son luxe. L'argenterie disparut du presbytère -, les meubles somptueux ou confortables, que le curé tenait de l'héritage des siens, — ces anciens meubles de famille dont les pères ont usé et où les fils s'attachent facilement, — furent vendus au profit des pauvres. Tout dans l'intérieur du presbytère se trouva réduit au plus simple, au plus pauvre nécessaire. La réforme était complète. On excepta l'ordinaire et peut-être la chambre de la mère du curé ; mais lui, sa sœur et ses vicaires, qui demeuraient avec lui, embrassèrent une vie étroite et pénitente : du pain noir, des légumes grossiers, des meubles rustiques, "et en petit nombre.
La pénitence, la pauvreté, n'est-ce pas la vie parfaite ? et la vie parfaite, c'est l'union avec Jésus-Christ. En renonçant au luxe, à l'éclat et aux délicatesses de la terre, le curé de Saint-Pierre avait trouvé la lumière et la joie de l'âme. Quel échange ! Il comprit que pour le salut des âmes confiées à son ministère, les longues stations à l'église et les entretiens prolongés avec le Dieu du tabernacle étaient plus fructueux
que toutes les conversations des sociétés et les prétendus devoirs du monde. Son union avec Jésus- Christ devint constante et intime. Toute l'action du prêtre, ses paroles et ses attitudes témoignèrent du trésor qu'il avait trouvé, qui remplissait son cœur et en débordait. La paroisse se trouva embaumée, et l'estime que ses confrères dans le sacerdoce faisait du curé de Saint-Pierre, se changea en vénération. La prière, la mortification, la pauvreté lui donnèrent une auréole, et communiquèrent à son ministère paroissial une puissance et une vertu particulières.
Cependant, les jours de la Révolution étaient arrivés. Le curé de Saint-Pierre, intimement uni au cœur de Jésus, avait trop de lumières pour ne pas au premier coup d'oeil démêler le venin et l'artifice de la constitution civile du clergé. Son crédit dans le diocèse était assez grand pour que son sentiment hautement énoncé éclairât et arrêtât au bord des abîmes, ceux de ses confrères, moins clairvoyants ou moins purs, qui auraient pu rêver la possibilité et la charité d'un accommodement aux exigences du temps.
Fidèle à sa vocation, M. Fournet fut bientôt chassé de son presbytère. On put lui fermer son église, il ne voulut pas se séparer de ses ouailles. Sa paroisse, les paroisses environnantes, les hameaux épars, les maisons isolées lui ouvrirent divers refuges. Il craignait
d'en abuser, parce qu'il savait que ses hôtes couraient grand risque à lui donner asile. Il avait recours aux anfractuosités des rochers et aux diverses grottes des bords de la Gartempe, de l'Anglin, de la Creuse et même de la Vienne ; car la persécution le sollicitait à étendre son influence. Partout où il pouvait dire la messe, partout où il y avait un malade à assister ou un pécheur à confesser, à défaut du curé de la paroisse exilé, emprisonné ou fugitif, on était sûr devoir arriver le petit curé de Saint-Pierre-de-Maillé.
Dans un pays aussi religieux, la persécution avait des intermittences ; et les agents de la Révolution eux-mêmes entrecoupaient parfois les accès de rage que leur soufflaient les autorités du département ou du district, par des actes de foi, mêlant ainsi aux exécutions de la tyrannie certains témoignages de respect et d'admiration pour les victimes.
Le vendredi saint de l'année 1792, huit ou dix prêtres étaient réunis au château de Villemort, à trois lieues de Maillé, et y faisaient l'office du Jour; une compagnie de gardes nationaux enveloppa le château, venant faire perquisition des prêtres proscrits. Ces gardes voulaient accomplir les ordres qu'ils avaient reçus, mais ils se refusèrent à interrompre les belles cérémonies du grand office; ils attendirent qu'elles fussent terminées pour arrêter les prêtres. M. Fournet était du nombre. Il s'agissait de les conduire au cheflieu de canton, à Saint-Savin. Les aristocrates de Villemort qui avaient fait un asile de leur demeure,
lO GENS D EGLISE
offrirent leurs voitures et leurs chevaux pour emmener les confesseurs et leur épargner le supplice d'une longue route à pied, au milieu de la force armée. Lesgardes nationaux ne demandaient pas mieux que d'assurer ce ménagement à leurs prisonniers. Ce fut M. Fournet qui refusa, ses confrères reconnaissant son autorité.
— Le jour où Jésus-Christ porte sa croix, disait-il, il convient à ses disciples de voyager à pied.
L'arrivée à Saint-Savin suscita du désordre. Une partie de la population en armes s'était portée au-devant des prêtres, les insultant et les menaçant. On les enferma dans la cour d'un ancien couvent de Bénédictins : les insulteurs y pénétrèrent, et aux menaces succédèrent bientôt les voies défait. Quelques prêtres furent frappés. M. Fournet échappa providentiellement aux baïonnettes dirigées contre lui. A deux reprises, il crut obtenir le martyre, et deux fois il s'agenouilla pensant recevoir le coup suprême. Mais les honnêtes gens de Saint-Savin indignés de ces attentats, s'étaient soulevés à leur tour; et le soir même, les prêtres étaient remis en liberté.
Echappé à cette bagarre, ^L Fournet revint à sa paroisse ; et il recommença sa vie de dévouement et d'alerte, sans cesse menacé, n'échappant que par miracle, presque chaque jour, à des tentatives d'arrestation ou d'assassinat.
Un jour, dans un chemin étroit, au bord de la Gartempe, il revenait d'assister un malade, et marchait doucement en récitant son bréviaire, lorsque
LE BON PÈRE ANDRÉ I l
tout à coup il entendit derrière lui retentir le cri : — Halte! Il se retourne et voit deux cavaliers de la mare'chaussée, le pistolet au poing, accourant au galop. De fortune, il y avait là une croix, une pauvre croix de bois, comme on en trouve souvent dans les pays chrétiens, au bord des chemins. M. Fournet l'invoque intérieurement, et escaladant le socle, se place au pied, debout, le^ bras ouverts, étendus sur le crucifix, faisant ainsi face à ses agresseurs et les voyant venir. Ceux-ci s'arrêtent interdits, et l'un deux s'exclame :
— Ah ! il faudrait être pire que Judas !
Abattant leurs armes et tournant bride, les cavaliers détalèrent précipitamment, plus troublés et plus inquiets que le curé.
L'histoire de M. Fournet est toute pleine d'anecdotes semblables, où l'on voit resplendir une foi qui se réveille pour s'imposer aux plus égarés et aux plus cruels persécuteurs. Il est évident que plusieurs d'entre eux enviaient et respectaient la gloire et la vertu de ceux qu'ils auraient arrêtés et même conduits à la mort. Rappelons-nous, lors de l'expulsion des religieux en i8So, le dégoût et l'horreur que les sergents de ville., à Paris, manifestaient pour cette « sale besogne », comme ils disaient.
Les historiens ne disent pas les raisons qui déterminèrent M. Fournet àémigrer. Il se fit l'illusion que
l'absence ne serait pas longue; l'e'tat violent où se trouvait la patrie, pouvait-il se prolonger? A la fin de 1792, en compagnie d'un certain nombre de prêtres du diocèse, il se dirigea vers la frontière d'Espagne. Le voyage était aussi dangereux au moins que le se'jour et l'apostolat au bord de la Gartempe. On fit route heureusement, et on aborda par mer à Saint- Sébastien, après avoir essuyé une tempête que ses compagnons d'exil estimèrent que M. Fournet avait apaisée miraculeusement.
Dans l'exil, sur laterre étrangère, ilporta pieusement et chèrement le souvenir de ses paroissiens : il priait et faisait pénitence pour leur salut. Les austérités le réduirent à un état de faiblesse qui donna des inquiétudes pour sa vie. Ses saints sacrifices et ses études avaient toujours pour but l'édification des habitants de Maillé et des lieux circonvoisins. Il pensait sans cesse à leurs besoins spirituels, et préparait les instructions qu'il voulait leur adresser à son retour; il mettait de moitié ses ouailles françaises dans toutes les bonnes œuvres qu'il pouvait accomplir. Il exerçait son zèle autour de lui, et sa charité se prêtait à tout. Sa vie de pénitence et de prière répandait une grande édification. Les témoignages en sont venus, après sa mort, au procès informatif, et l'historien en reproduit plusieurs. Sa piété touchait, pénétrait^ enthousiasmait (c'est le mot dont se sert un des témoins) les prêtres français, ses compagnons d'émigration : elle charmait aussi les espagnols : ils avaient confiance en ce
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prêtre si fervent et si persévérant dans ses adorations. Lorsqu'il se rendait à l'église pour dire la messe, assister aux offices ou se livrer à la contemplation, ils l'accostaient volontiers pour lui dire : — Dom André, priez pour nous!
M. Fournet fût demeuré toujours en Espagne s'il avait pu réaliser le pieux dessein qu'il eut un instant d'entrer dans l'ordre du Carmel. Le P. Provincial, « étonné de sa rare vertu, devina que la Providence le réservait à une œuvre particulière ». L'inquiétude et le regret d'être hors de sa paroisse, la tristesse et la douleur que lui causaient les nouvelles de la patrie, entraient bien pour quelque chose dans son désir d'une vie de prières, d'obéissance et d'immolation. Combien de fois il a répété et redit en son cœur qu'il n'eût jamais quitté sa paroisse s'il avait pu supposer que l'absence en serait aussi longue ! Elle dura près de 5 ans. Il était entré en Espagne à la fin de 1792; il la quitta au milieu de 1797. La France n'était pas à la paix : le premier fidèle qui le vit à son arrivée à Poitiers, lui dit :
— Quelle folie ! La guillotine est en permanence, vous vous exposez à une mort prochaine !
A quoi le Serviteur de Dieu répondit:
— Celui qui m'a conduit jusqu'ici peut bien me protéger.
Le voyage, depuis les frontières, s'était fait à travers toutes sortes de pe'rils, en effet, et le confesseur de la foi estimait qu'il n'avait été préservé que par un secours évident et persistant de la Providence.
C'est à sa paroisse qu'il tendait. Le soir même de son arrivée, il quitta Poitiers, vo3^agea toute la nuit, et le lendemain, au lever du soleil, il se prosternait sur la terre de sa paroisse et la baisait avec ivresse.
Il lui apportait un amour plus fort, un zèle plus éclairé, un dévouement plus ardent. Il n'était pas oublié. La nouvelle de son retour se propagea dans toutes les sinuosités des ravins de la Gartempe, de la Creuse, de la Vienne et de leurs affluents. Cette bonne nouvelle alla partout réchauffer les cœurs et ranimer
la loi.
C'était bien le curé de Saint-Pierre-de-Maillé qu'on retrouvait; c'était lui aussi qu'on espérait : on allait le chercher, on l'abritait, on le cachait; il ne voulait pas, il ne pouvait pas restreindre la juridiction qu'il s'était attribuée -, elle ne faisait que s'étendre dans ces mauvais jours. Il était de plus en plus salué et honoré par tout le pays. Il était poursuivi aussi, et recourait aux refuges que lui avaient déjà donnés les grottes et les rochers de l'Anglin et de la Gartempe. Il les transformait même parfois en église, aussi bien que les granges, les métairies écartées et les châteaux déserts; quelquefois encore les chapelles des monastères ruinés et dévastés lui tinrent lieu de cathédrale.
On y faisait des offices solennels, des premières
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communions splendides, des processions même aux grandes fêtes. Les offices le plus souvent avaient lieu la nuit, et les messes ce'le'brées au chant des cantiques, allongées par des communions nombreuses, commençaient à minuit pour ne se terminer qu'à deux ou trois heures du matin. Le prêtre dénoncé, et traqué sans cesse, transportait, chaque jour son autel, ses instructions et son confessionnal d'un bout à l'autre du terrain qu'il cultivait et évangélisait. Comment le secret confié à des multitudes et propagé par elles échappait-il aux autorités ?
Nous avons dit que les agents mêmes de la persécution avaient parfois des sympathies et retrouvaient dans leurs âmes égarées, les anciens respects de la religion, où elles avaient été nourries. Quand la conscience des persécuteurs était assez pervertie pour ne pas se réveiller, la main de la Providence se manifestait et couvrait le Serviteur de Dieu d'une protection merveilleuse et touchante.
De son côté, le petit curé déploj^ait toute son habileté et mêlait bien de l'industrie à son zèle. Il ne se bornait pas à changer de domicile, à passer les nuits dans les grottes et quelquefois dans les bois; il prenait tous les déguisements imaginables, et les variait à l'infini; parfois, il avait une serpe à la main et un fagot sur l'épaule, à la mode des bûcherons de la contrée, tout en portant sur sa poitrine les Saintes- Espèces, dont il allait soutenir et nourrir un malade.
Dans une métairie, où les gendarmes entraient avec
ordre formel de le saisir, il était déguisé en valet de ferme, et la métayère le renvoyait brutalement à « ses bêtes )), en lui donnant un soufflet « qui était de bon aloi, disait plus tard le Serviteur de Dieu, et qui m'a fait voir trente-six chandelles >^. Il s'agissait de détourner le regard scrutateur d'un brigadier, que la généreuse femme avait cru comprendre; dans le péril, peut-on mesurer les coups ?
Une autre fois, on le fit passer pour mort; on étendit un drap sur lui, on alluma un cierge à ses pieds et les gendarmes s'arrêtèrent devant ce sinistre appareil.
Ailleurs, il était caché au fond d'une armoire, que le chef de la bande ouvrit brutalement. M. Fournet y apparut les mains jointes, les yeux baissés, dans l'attitude du recueillement et de la prière; il avait les cheveux gris, le visage exténué et comme empreint de reflets divins; les portes de l'armoire toutes grandes ouvertes, le bandit s'arrête éperdu et contracté : il contemple lui aussi, quelques secondes, ce qu'il a sous les yeux ; et fermant brusquement les battants du
meuble :
— Il n'y a personne ici, dit-il violemment à sa
troupe, allons-nous-en !
N'avait-il rien vu, en effet? Avait-il été soudainement pris de respect? Qui en décidera?
Je ne puis ici constater tous les faits : on en comprend, on en devine l'intérêt ; ils font admirer la Providence de Dieu.
Malgré cette vie errante, et bien que transportant
ses autels et son culte de tous côtés, le petit curé avait néanmoins un point de repère où il revenait volontiers et où il avait son domicile habituel et son sanctuaire le plus accoutumé. C'était dans une des métairies de sa famille, aux Petits-Marsillys, dépendant de la paroisse de Saint-Pierre-de-Maillé. Une grange servait d'église, et aux jours de solennité annoncés, les fidèles accouraient de toutes parts. Ils venaient la 'nuit, quelquefois processionnellement, en chantant des cantiques, mais ayant la précaution, pour ne pas réveiller l'ennemi, quand ils traversaient des hameaux suspects ou longeaient des habitations réprouvées, de faire silence et même d'ôter leurs sabots. A minuit, quand c'était jour d'office aux Petits- Marsillys, on récitait la prière du matin, ensuite le Père disait la messe, prêchait, donnait la communion et confessait. Souvent les confessions se prolongèrent une grande partie de la journée. La grange des Petits- Marsillys était en effet très fréquentée ; il en sortait un arôme de vertu qui attirait les âmes de loin.
Il en arriva une, qui avait fait, un soir, plus de quatre lieues, de ces grandes lieues de pa3^s, si longues que le voyageur croit n'en voir jamais la fin. C'était une fille de condition, qui, avec une grande habileté et une fermeté plus grande encore, avait arraché les biens de sa famille aux décrets spoliateurs de la Révo-
i8 GENS d'Église
lution. En suivant dans ce but, à Châteauroux, toutes sortes de procédures compliquées et difficiles, elle avait noué avec la prison des intelligences qui lui avaient permis d'y entendre presque régulièrement la messe des prêtres prisonniers.
Si elle avait mis de l'énergie, de la persévérance et une intelligence peu commune à défendre le bien de sa famille, le pain de sa mère et de ses frères, combien ne déploya-t-elle pas d'industrie et d'intrépidité pour entretenir la foi dans son âme, la maintenir et la propager dans les âmes du prochain ? La prière, les bonnes œuvres de toutes sortes occupèrent exclusivement durant ces cruelles années M'^^ Bichier des Ages (i) : les malheurs publics, la privation des secours religieux et les périls où se trouvaient les âmes ignorantes, enflammaient son zèle ; elle faisait le catéchisme aux enfants, elle visitait les malades, elle vaquait à toutes les œuvres de miséricorde ; elle était surtout altérée de la parole de Dieu et elle avait faim des sacrements. Avait-elle entendu parler du curé de Maillé avant l'émigration? Elle habitait alors fort loin de la Gartempe, les environs du Blanc, et ne s'était fixée dansle département de la Vienne que depuis quelques années. Lorsqu'elle connut la présence du confesseur de la foi et fut informée de quelque chose de ses travaux, elle se résolut de l'aller trouver.
(i) Elisabeth Bichier des Ages, née au château des Ages près I.e Blanc, le 6 juillet 17/3, décédée à la Puye le 26 août i838.
LE BON PERE ANDRE ig
Elle partit un soir, montée sur une ânesse et accompagnée d'un vieux serviteur. Quand elle arriva, par des chemins abominables, aux Petits-Marsill3'-s, la messe était commencée. L'assistance était nombreuse et la grange pleine. La piété du bon curé, sa manière de dire la messe, sa prédication confirmèrent la nouvelle arrivée dans sa résolution d'entretenir le Serviteur de Dieu. Quelques-uns des paroissiens, plus ou moins éloignés des Petits-Marsillys, connaisisaient la demoiselle et se fussent volontiers effacés pour lui faire place. Mais le curé en eût accueilli assez rudement la tentative. Connaissait-il de réputation M"^ Bichier des Ages ? Outre sa beauté, qui était éclatante et dans toute sa splendeur, — la Bonne Sœur Elisabeth avait alors environ vingt-cinq ans, — sa grande taille, sa dignité élégante et le respect dont témoignaient plusieurs des assistants étaient bien pour la tirer de pair.
— Pensez-vous, lui dit le prêtre, que je vais laisser pour vous parler ces mères de famille, ces pauvres paysans venus de plusieurs lieues pour réclamer mon ministère?
— Mon père, répondit-elle doucement et humblement, j'attendrai : il me suffit de savoir que vous consentez à m'écouter après eux.
Elle attendit; elle attendit huit heures.
Au bout de ce temps, elle ouvrit son âme tout entière à l'homme de Dieu, et « il lui révéla, dit l'historien, le mot de la Providence ».
Révéler est-il bien le terme exact ?
20 GENS d'ÉGUSE
L'abbé Fournet reconnut une âme d'élite, au-dessus des vanités de ce monde, appelée de Dieu, aspirant à l'héroïsme; il en prit dès lors la direction et la mit tout aussitôt au travail. La Bonne Sœur Elisabeth, de son côté, reconnut qu'elle avait trouvé la direction dont elle avait besoin ; et elle sentit que la route, la route de la volonté de Dieu, du dévouement et de l'anéantissement, s'ouvrait devant elle. Elle y entra, elle y courut avec délices. Depuis combien de temps n'y aspirait-elle pas, sans savoir au juste ce qu'elle voulait, cherchant Dieu et n'ayant qu'une vague intelligence de la voie qu'elle devait embrasser? Aux pieds du Père Fournet, elle ne vit sans doute pas toute la carrière qu'elle allait parcourir; elle vit comment devait l'y faire entrer et l'y conduire l'amour de Dieu qui embrasait son cœur. Le Père lui donna un règlement de vie : la prière, le travail, la visite des pauvres, le soin des autels, le catéchisme et les classes aux Infants : elle ne faisait que cela depuis longtemps : elle le fit désormais en vertu de l'obéissance, et l'obéissance est féconde : elle ne raisonne pas, ne discute pas et n'interroge pas l'avenir.
Quel avenir envisager d'ailleurs dans ces années de la fin du siècle qui précédèrent le Concordat ?
Le Concordat fut, pour l'homme de Dieu, une nouvelle et grande occasion de témoigner de ses lu-
mières et de son attachement à l'Eglise. Il avait résisté à la constitution civile du clergé et avait aidé plusieurs de ses confrères à éviter les amorces du schisme. Il n'hésita pas davantage quand il s'agit du Concordat; il l'accueillit comme un bienfait et un acte légitime de l'autorité de Pierre. Plusieurs des prêtres du diocèse de Poitiers, on le sait, victimes des méfiances de l'enseignemont des séminaires français sur ou plutôt contre les prérogatives du souverain Pontife, tombèrent dans l'erreur de ce qu'on a appelé la petite Eglise. Quelques-uns d'entre eux étaient des prêtres vertueux, adonnés aux œuvres, pieux même.
Le P. André fit tous ses efforts pour les prémunir contre l'enlizement des fausses doctrines. Rome avait parlé, comment pouvait-on ne pas lui obéir et se refuser à accéder à ses décisions ? Parmi les prêtres qui ne voulurent pas adhérer à la puissance souveraine de l'apôtre, se trouvait un des curés du voisinage de Maillé, un prêtre austère, zélé, confesseur de la foi pendant la Terreur, lié depuis longtemps avec le P. André, qui le vénérait et l'avait choisi pour confesseur. Le P, André fit tous ses efforts pour dissiper les tristes illusions de son confrère ; il n'épargna ni démarches ni prières. Il ne craignit pas d'affronter des discussions où l'autre cherchait à l'entraîner dans son erreur et à l'attirer au schisme. Devant une obstination persistante et artificieuse, le P. André crut du devoir de charité, de rompre avec un schismatique avéré. Il ne voulait pas être une cause de scandale
22 GENS DEGLISE
pour les simples, et il mit tous ses soins à prémunir ses ouailles contre les tentatives et les séductions des prêtres dévoyés.
Le Concordat, en rendant à M. Fournet son église, sa chère église de Saint-Pierre-de-Maillé, et lui rouvrant les portes de son presbytère, avait surtout donné libre essor à son zèle. Plus d'obstacles. Ce que devint sa paroisse entre les mains du Serviteur de Dieu, le degré de culture et de perfection où il amena ses ouailles, les industries qu'il employait forment un tableau de vertu et de civilisation, qui ramène l'esprit aux plus beaux temps des splendeurs de la foi. Quels fruits sous la main d'un seul prêtre! Quelle intelligence des mystères divins et des plus délicates vertus dans de pauvres bûcherons et cultivateurs d'un pays quasi inculte, et qu'on eût presque traité de sauvage !
L'historien (i)du P. André donne quelques brèves notices des paroissiens de Saint-Pierre-de-Maillé. C'est simple, grand, beau : l'héroïsme dans la vie commune, la perfection dans le devoir habituel et grossier de tous les jours; le travail des mains offert et présenté à Dieu.
De sa paroisse, au milieu de la paix qui suivit le Concordat, comme pendant les périls de la persé-
(i) Le P. Rigaud, oblat de Saint-Hilaire, chanoine honoraire de Poitiers.
cution, le bon Père laissait déborder son zèle sur tout le pays environnant. Après les ravages de la tempête, combien de réparations nécessaires ! les églises à rétablir et à décorer, les âmes à relever et à illuminer ! le P. Fournet prenait part aux diverses missions que l'autorité diocésaine cherchait à faire donner de toutes parts. Sa méthode de prêcher était simple; elle ouvrait les cœurs et attirait les âmes, et c'est à ce petit curé que les bonnes gens accourus aux exercices des missions, désiraient presque tous se confesser. Ils le distinguaient entre ses confrères et répondaient naïvement à l'attrait d'une vertu éminente.
Il n'est pas nécessaire d'exposer comment prêchait le P. André. Pour concevoir ses triomphes comme missionnaire et ses succès comme pasteur, il suffit de savoir quelle règle de vie il s'était imposée. Afin d'imiter le Maître qui a dit que celui qui me suit m'imite, le P. André Fournet se proposait d'occuper son âme des pensées mêmes qui occupent l'âme de Notre- Seigneur dans le sacrement de son amour. Le Dieu de l'Eucharistie lui était ainsi toujours présent, et il mesurait ses pensées, ses désirs, ses intentions sur les pensées, les désirs et les intentions du Sauveur au tabernacle. Cette proposition qu'il avait sans cesse devant les yeux, il demandait à ses amis, à ceux qui désiraient s'unir à ses prières et à ses sacrifices, d'en
faire aussi la règle de leur conduite et de leur ministère ; et tels étaient l'influence de sa vertu, le crédit et l'éloquence de res exemples, qu'il trouva des associés et des imitateurs. On a le nom des divers prêtres qui s'étaient unis à M. Fournet pour travailler et vivre en conformité des pensées et des désirs du Dieu eucharistique.
Pensées de Dieu, désirs de Dieu, abîmes insondables de miséricorde, de charité, de pauvreté et d'immolation, vertus efficaces et fécondes. Comprend-on, conçoit-on l'autorité et la puissance de M. Fournet sur les âmes? Comment s'étonner, si des miracles éclatent entre ses mains ? Comment imaginer l'influence bienfaisante et irrésistible de cet imitateur de Dieu dans les missions comme dans le ministère paroissial ?
Sa paroisse était comme une des réductions du Paraguay. Le curé était l'arbitre suprême, le juge sans appel des procès, le modérateur de toutes les difficultés, le souverain, à vrai dire. C'était à lui de régler et de décider de toutes choses. Son regard s'étendait à tout. Pendant la moisson, il aimait à passer dans les travaux, disant un mot à chacun des moissonneurs pour les aider tous à soutenir leurs rudes labeurs et à les offrir à Dieu.
Qui eût osé désobéir au curé de Saint-Pierre-de- Maillé ? On ne faisait pas que se soumettre à son autorité, on allait l'implorer. Quelle fête quand le bon curé entrait dans une maison, quand il venait demander sa part du grossier repas de ses paroissiens I Là,
comme dans les champs, il portait avec lui les pensées du Dieu de l'Eucharistie ; on en sentait la lumière et la charité'. Qu'y a-t-il de meilleur et de plus puissant au monde?
Il de'cidait de la vocation des enfants; il n'en décidait pas à l'aveugle ; il suivait cette jeunesse qu'il avait baptisée, il la surveillait à l'école, et il cherchait à discerner le choix de Dieu ; cette dîme que la Providence demande aux familles pour le sacerdoce, et dont la Révolution semble avoir affranchi celles précisément des familles d'aujourd'hui qui maudissent et rejettent la Révolution !
Quand le P. Fournet avait reconnu le choix de Dieu, il ne s'embarrassait plus de rien ; il traitait directement la question avec l'âme raisonnable et baptisée qui devait adhérer librement à l'élection divine. La liberté des âmes, c'est le souci des saints.
— Voici un petit écolier que je vous amène, disaitil aux Sœurs : ne lui apprenez pas de malice. Je veux que dans six mois il sache lire et écrire, et alors je m'en chargerai.
— Petit, disait-il un jour en entrant dans une maison déserte, où il n'y avait qu'un enfant chargé du soin du troupeau, petit, disait-il d'un ton de voix charitable, c'est vous que je cherche : si vous voulez étudier pour la prêtrise, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous faire arriver au saint autel.
L'assentiment de l'enfant obtenu, si les parents avaient quelques objections à faire, elles ne tenaient
guère devant le curé, mais lui tenait parole : il faisait tout ce qui dépendait de lui. Après avoir nourri quelquefois plusieurs années ses écoliers, leur avoir débrouillé, lui ou ses vicaires, les premiers éléments des lettres, et les avoir solidement plantés dans la foi, il ne croyait pas sa tâche ni son engagement accomplis : quand les enfants étaient entrés au séminaire, il les suivait, les surveillait, les encourageait et s'appliquait à les initier aux devoirs et aux grandeurs du sacerdoce, les honorant déjà d'y aspirer et les traitant de frères, lui qui était leur père véritablement, leur ancien en tout cas et leur maître dans la vie spirituelle. Il ne voulait laisser perdre aucun des dons de Dieu ; et il tenait à lui faire rendre tout l'hommage que les âmes doivent à leur créateur.
On peut s'édifier du nombre de ministres des autels qu'il a su tirer de sa petite paroisse; ensuite on revient avec émerveillement à la culture pieuse, profonde, éblouissante des pauvres paroissiens de Saint- Pierre-de-Maillé. Ils ne savaient pas, pour la plupart, lire la lettre moulée, mais comme ils lisaient couramment dans le cœur de Jésus ! Ils goûtaient le mystère eucharistique-, à la messe et devant le tabernacle, ils pénétraient les merveilles de la piété; ils se nourrissaient de la vie mystique; et dans la dure pratique de leurs travaux de cultivateurs ou de bûcherons, ils faisaient fleurir les vertus du cloître, les vertus les plus délicates et les plus réservées, la chasteté par exemple et toutes les sublimités de l'intime commerce
avec Jésus-Christ : les pensées, les désirs, la volonté du Dieu eucharistique I
Ce Dieu, qui appelle les petits, parlait au cœur du curé de Saint-Pierre : il voulait, nous l'avons dit, tirer de sa 4)aroisse toute la dîme qui appartient au Seigneur. Le Seigneur est le maître de toutes les âmes, aussi bien de celles qu'il laisse dans le monde que de celles qu'il veut transplanter et voir fleurir dans ses jardins réservés. L'Eglise et son tabernacle donnent la vie spirituelle, la vie vivante. L'Eglise a encore ses annexes, où les âmes se nourrissent. C'était la coutume jadis, ce doit être la coutume toujours que la maison de prières soit flanquée de la maison d'école. Partout où s'élève un clocher doit s'abriter une classe./Le P. André, dans ses travaux apostoliques, dans sa recherche des âmes, ne pouvait moins faire que d'avoir le souci des écoles. Dès le premier jour, il en avait indiqué l'œuvre à M"^ Bichier des Ages. Il voulait non seulement établir des classes pour les enfants, il visait encore à leur former des maîtresses. De là, l'institut des Filles de la Croix répandu aujourd'hui sur toute la France et au delà de la France, continuant et prolongeant au sein de l'Eglise les travaux et les œuvres du P. Fournet.
Les douces vermeilles de cette fondation sont rapportées dans la vie de la Bonne Sœur Elisabeth, et
elles sont une couronne du vénérable Serviteur de Dieu. Cette Bonne Sœur Elisabeth ne cherchait pas la gloire ; le trait particulier de son caractère est l'humilité et la simplicité. Aujourd'hui, près d'un demi-siècle après sa mort, le monde connaît à peine son nom. Il est connu des anges, béni par les pauvres, apprécié aussi dans l'Eglise, qui à quelque jour ouvrira pour cette âme d'élite ses solennelles assises canoniques, comme elle les tient en ce moment pour les Vénérables Sophie Barrât (i) et Emilie de Rodât (2) par exemple, comme elle s'apprête à les ouvrir pour Julie Billiart (3), peut-être aussi pour Nanon Javouhey (4) et bien d'autres encore.
Leur gloire à toutes est le rachat de la France, et vraiment la contre-partie de la Révolution. La Révolution aura beau faire du bruit et des crimes, elle cédera le terrain et reculera devant ces fondatrices d'œuvres admirables, ces humbles filles qui sauvent les âmes et les éclairent, soignent et nourrissent les pauvres. Ces filles innocentes, modestes, perdues et
(i) Fondatrice de la Congrégation des dames du Sacré-Cœur, née en 1779, morte le 25 mai iS65.
(2) Fondatrice de la Congrégation des Sœurs de la Saintefamille de Villefranche-de-Rouergue, née en 1787, morte le 19 septembre i852.
(3) Fondatrice de la Congrégation de Notre-Dame de Namur, née au diocèse de Beauvais en 175 1, morte, à Namur, le 8 avril 1816.
(4) Fondatrice des Sœurs de Saint-Joseph de Gluny, née en 1787, morte le i5 avril i85i.
oubliées au milieu des hommes, sous leurs voiles et au fond de leurs cloîtres, dans leurs petites classes et leurs grands hôpitaux, sont des forces et des puissances : leur armée est rangée en bataille, les portes de l'Enfer ne prévaudront pas contre elle. Elles dressent vers le Ciel leurs mains chargées des livres de l'alphabet et du catéchisme, leurs doigts délicats et faibles arniés du chapelet et de l'aiguille, et elles suspendent la colère divine, et elles font à grands flots descendre sur nous la miséricorde.
Ce que la Bonne Sœur Elisabeth entreprenait, il y aura bientôt cent ans, sur le conseil, d'après la règle et sous l'obéissance du Père André, combien à l'exemple de la Bonne Sœur, ont continué à le faire après sa mort ! Combien aujourd'hui l'accomplissent encore ! C'est le dévouement et l'obéissance de la Bonne Sœur qui se perpétuent, c'est la pensée du P. Fournet qui se prolonge, c'est la pensée même du Dieu eucharistique qui se maintient au milieu des hommes et que trois mille filles peut-être, sous la cornette des Sœurs de Saint-André de la Pu3^e,entretiennent en ce moment et proposent chaque jour... à combien de milliers de jeunes âmes !
Aussi, malgré tous les admirables et grands travaux du curé de Saint- Pierre-de-Maillé dans sa paroisse, son œuvre principale, dit son historien, a été la fondation des Filles de la Croix. Comme toutes les œuvres de Dieu, cette fondation s'est faite de rien pour ainsi dire. Elle a germé et a fleuri comme par une
3o GENS d'Église
sève secrète et surnaturelle. La Bonne Sœur Elisabeth y a eu sa part ne'anmoins, sa part de labeurs et de mérites ; elle a été une habile et active ouvrière. C'était, nous l'avons laissé entrevoir, une personne généreuse et aimable, un grand esprit et un grand cœur. Elle sera un personnage dans l'histoire de l'Eglise du dixneuvième siècle; et sa Vie {i) composée par le P. Rigaud est bien un des livres les plus charmants et les plus intéressants qui aient été publiés de nos jours.
On n'en a pas fait grand bruit dans les lettres, nous le savons bien. Depuis plus de vingt ans que le livre est imprimé, il n'en est encore qu'à sa seconde édition : on dirait qu'il n'est pas sorti des mains des Filles de la Croix, et l'Académie ne le connaît pas. Il prendra rang néanmoins et demeurera, ne fût-ce qu'à titre de récit historique édifiant, comme un modèle d'heureuse narration et de bon goût littéraire. C'est une biographie excellente de toutes façons et pleine de lumières. Le mérite en est comme celui de la Bonne Sœur dans la simplicité. L'écrivain s'efface: il laisse vivre et fait vivre aux yeux du lecteur son héroïne, une véritable héroïne de la chanté, pleine de courage et d'esprit, entreprenante, ayant la repartie vive et juste, marchant toujours dans l'obéissance, humble, petite, sereine et imperturbable.
(i) Vie de la bonne Sœur Elisabeth, Bichier des Ages, fondatrice et Tpremière supérieure générale des Filles de la Croix, dites Sœurs de Saint-André de la Puye, parle P. Rigaud, oblat de Saint-Hilaire, auteur de la Vie du vénérable Serviteur de Dieu, André-Hubert Fournet.
Il y a un instant, dans l'histoire des Filles de la Croix, où le P. Fournet, surpris de la grandeur des obstacles et des difficultés rencontrés par son œuvre, l'aurait peut-être laissé compromettre en donnant pour ainsi dire les mains à ce qu'il sentait bien pouvoir en amener l'affaiblissement. Il s'agissait de la juridiction des évêques et du gouvernement de la congrégation relevant de ses supérieurs généraux. Les Filles de la Croix s'étaient étendues au delà des limites du diocèse de Poitiers, où elles avaient pris naissance; elles avaient fondé des maisons et établi des écoles dans la banlieue de Paris. L'archevêché voulait intervenir dans la nomination et le maintien de ces maîtresses ; il ne prétendait pas les soustraire à l'autorité de leur supérieure générale ; en fait, néanmoins, il ne les eût laissées à l'obéissance religieuse que selon l'agrément et sous l'autorisation de l'Ordinaire.
On était en 1820. Les Filles de la Croix possédaient quinze ou seize maisons et leur congrégation, bien que plus prospère et plus développée que les fondateurs n'avaient osé l'espérer, était bien petite. L'évêque de Poitiers (i) estimait que la scission de cette congrégation naissante devait nécessairement sortir des exigences de l'archevêque de Paris (2), mais comment entrer
(i) Jean-Baptiste de Bouille', évêque de Poitiers de 1819 à
(2) Alexandre-Angélique de Talleyrand-Pe'rigord, né en lySô, archevêque de Reims en 1777, cardinal et archevêque de Paris en 1817, mort le 21 octobre 1821,
en démêlés avec les évêques ? Le P. Fournet courbait la tête. Il était d'avis de se soumettre à ce qu'on ne pouvait empêcher : et il eût abandonné la congrégation entre les mains du bon Dieu, qui en conserverait l'unité ou la diviserait à son gré. La Bonne Sœur Elisabeth voulait bien aussi rester soumise à la Providence et suivre en tout le désir de Dieu. Mais elle était mère , pouvait-elle se désintéresser et se résigner avant d'avoir usé tous ses efforts ? Le bon Père la laissa agir et essayer de protéger toute seule l'intégrité de la congrégation. La Bonne Sœur rédigea une lettre exquise dans sa brièveté, juste et simple dans sa diction. Elle y maintint avec une humilité parfaite et une fermeté imposante tous les droits delà supériorité que lui avait conférés la constitution des Filles de la Croix, où elle ne pouvait ni ne voulait rien changer, disait-elle; elle se montrait décidée et dévouée à poursuivre le bien commencé et à rester dans le diocèse de Paris tant qu'elle y aurait l'agrément de l'archevêque; mais en même temps elle se disait aussi résolue à se retirer, dans la plus vive douleur, sans doute, elle et ses filles, si l'archevêque voulait leur en intimer l'ordre. Cette lettre de cinquante lignes, nette et claire, assurée de son droit, soumise à l'autorité et qui est sûrement un petit chef-d'œuvre littéraire, fit tomber les oppositions et dissipa les griefs; elle affermit dans le diocèse de Paris la liberté et la charité des bonnes Filles de la Croix. L'accord se passa entre le cardinal de Périgord et la Bonne Sœur Elisabeth, avec l'in-
tervention de l'évêque de Poitiers et du P. Fournet, tout au gré de ces derniers et avec un succès que M. Fournet n'avait pas osé espérer ni poursuivre.
Le reproche, que l'archevêque de Paris faisait aux Filles de Ja Croix, était de ne pas fournir de maîtresses assez instruites les paroisses de la banlieue. Il est bien vrai qu'au point de vue de l'instruction, le P. Fournet avait des simplicités et des accommodements parfois un peu vifs, du moins en apparence, au gré de la folie moderne de la science. Au fait, cependant, il eût été par trop naïf de vouloir imposer à des filles la pauvreté, lachasteté, l'obéissance, toutes les vertus religieuses et réservées, dans le but unique ou principal d'enseigner les lettres aux petits enfants. Non. C'est la lettre divine qu'avec raison le bon Père André tenait que les religieuses répandissent de toutes parts. Les lettres de l'alphabet, pour être nécessaires, ne pouvaient être qu'une partie très inférieure de la vocation religieuse. Faire connaître Dieu, n'est-ce pas le vrai but de l'instituteur ? et peut-il y avoir un autre instituteur que l'instituteur chrétien ? Son enseignement doit s'adresser à la partie noble, au cœur de l'enfant. Les lettres parlent à l'esprit : l'esprit, sans doute, doit être cultivé en même temps que le cœur éclairé. Mais la lumière du cœur n'ouvre-t-elle pas l'esprit ? et n'est-ce pas le cœur qui fait les hommes ?
Le P. Fournet, pour la culture de l'esprit, s'en fiait beaucoup à la Providence. On raconte qu'un jour il envoyait une bonne Sœur tenir une classe, celle-ci se récriait, se trouvant trop ignorante.
— Vraiment, lui dit le Père, voyons ce que vous savez ?
Lui donnant une plume, il lui fit écrire un mot, deux mots. La Sœur s'en tira bien. Balai et cheminée furent écrits correctement.
— Mais vous êtes une grande savante, s'écria le Père très sérieusement. Ayez confiance, vous pouvez faire la classe, tout ira bien, pourvu que vous n'qubliez pas d'enseigner à vos petites la science du salut, la seule nécessaire.
C'est cette science du salut, dont le P. Fournet poursuivait l'avancement; et il n'eût pas sacrifié à la diffusion des lettres toutes les joies et les triomphes de son ministère sacerdotal à Maillé. Ce ne fut pas sans déchirement de cœur qu'il se sépara de sa paroisse, après environ quarante ans de ministère, et de quel ministère !
La Puye, un ancien monastère de Fontevrault, où allaient s'installer les Filles de la Croix (1819), était situé de l'autre côté de la Gartempe. Le gouvernement des Sœurs, qui se multipliaient, et la formation de leur esprit réclamaient tous les soins et tout le zèle du fondateur. Le récit du départ de Maillé, 'procession-
nellement, au milieu des larmes des paroissiens, à travers les acclamations des habitants de la Puye, fiers de recevoir le saint prêtre et ses admirables Filles, ce re'cit transporte le lecteur au milieu des triomphes de la foi, et on se croirait loin de notre dixneuvième siècle.
Il y avait près de dix ans que la congrégation des Filles de la Croix, après avoir quelque temps habité aux environs de Maillé, avait fixé son séjour sur la paroisse même de Saint-Pierre. Les Sœurs y étaient connues et aimées. Elles ne se bornaient pas à faire la classe aux enfants ; elles visitaient les pauvres et soignaient les malades, que leur constitution les oblige à visiter et à soigner partout, dans un rayon d'une lieue autour de leur demeure. En formant ses filles au dévouement et à la charité, la Bonne Sœur Elisabeth avait fait apprécier le bien qu'elles répandaient autour d'elles. Ce fut une douleur de les voir partir de Maillé. Elles n'allaient pas loin ; elles ne quittaient pas moins la paroisse, et le bon curé aussi se détachait de son église. La désolation était grande, si grande qu'on ne voulait pas y croire. Le jour vint cependant. Les Filles de la Croix, au nombre de soixante environ, sortirent de l'église paroissiale sur deux rangs, marchant derrière une croix de bois, que portait l'une d'entre elles. Les paroissiens de Saint- Pierre accourus sur la place regardaient ce spectacle avec stupeur. La Bonne Sœur, enveloppée de sa cape, se cachant le visage, était confondue au milieu de ses
filles ; on la démêlait aisément à sa haute taille et à son grand air.
— Adieu ma Bonne Sœur, adieu, lui disait-on de divers côtés, et les pauvres et les enfants mettaient à ces paroles un accent particulier: — adieu !
Après l'avoir vue passer, on prenait la suite de la procession derrière M. Fournet.
Celui-ci portant entre les mains une relique de la vraie croix, marchait, les yeux baissés, dans un recueillement profond, priant avec ferveur, pâle, n'osant regarder autour de lui, craignant de se laisser attendrir aux larmes.
Tous les paroissiens, remarque l'historien, n'eurent pas le courage de suivre le cortège ; beaucoup, après quelques instants, s'en détachèrent, pour rentrer dans leurs maisons et se livrer à leur douleur. Arrivé aux limites de la paroisse, le P. André adressa ses adieux à ceux qui l'avaient suivi jusque-là. Ils ne l'auraient pas encore quitté, mais les habitants des paroisses voisines accouraient de leur côté, chantant des cantiques, et faisant un joyeux et triomphal accueil aux bonnes Filles de la Croix et à leur saint fondateur, venant habiter au milieu d'eux. Toute cette joie et ce triomphe obligèrent les paroissiens de Maillé à se retirer, après avoir, une dernière fois, reçu de leur bon curé la bénédiction de la vraie croix. La procession gagna l'église paroissiale de la Puye, où le P. André chanta une messe solennelle. Un grand feu de joie fut ensuite allumé sur la place, pendant que
LE BON PÈRE ANDRÉ Sj
les Sœurs, manquant encore presque de tout, s'installaient et s'organi:
tère fontevriste.
laient et s'organisaient dans les ruines du vieuxmonas-
Le bon P. André avait alors soixante-huit ans. Il vécut encore quatorze ans, appliqué à la direction des âmes d'élite que la Providence lui adressait pour former sa congrégation et se donner au service de Dieu et des pauvres.
Le but des Filles de la Croix, leur nom ne le dit-il pas ? est de continuer la passion de Notre-Seigneur. Elles se proposent la dévotion aux sacrés cœurs de Jésus et de Marie, et la réparation des outrages faits au Saint Sacrement ; pour cela, elle se sont engagées à réciter tous les jours les offices du Sacré Cœur et de la Réparation, ainsi que le Saint Rosaire tout entier, pour les agonisants, les âmes du purgatoire et les besoins de l'Eglise.
Les agonisants sont parmi les objets principaux de leur piété. Quand la cloche de la paroisse sonne le glas d'un trépas ou d'une agonie, les Filles de la Croix se mettent en prières ; deux d'entre elles, en outre, assistent à tous les enterrements des adultes. Les morts ne sont que trop souvent délaissés : les Filles de la Croix appellent sur eux les mérites du Rédempteur en implorant la miséricorde du Juge suprême. Il ne leur suffit pas de secourir les agonisants de loin et de leurs prières; elles doivent aussi payer de
leurs personnes et assister les malades jusqu'à la mort ou la guérison, dit le règlement. Elles ne se dépensent pas de la sorte seulement dans les hôpitaux qu'elles dirigent ou desservent : nous l'avons dit, elles doivent partout porter leurs bons offices à tout le voisinage dans le rayon d'une lieue.
Le règlement, que le P. André, de concert avec la Bonne Sœur, a donné à ses Filles, et qui ne fait que résumer les pratiques en usage et éprouvées depuis l'origine, le règlement dresse le plan de toute la tactique des Soeurs autour du lit des malades ; elles doivent leur donner leurs soins, cela va sans dire, et s'ingénier à leur procurer tous les soulagements possibles, et encore mieux la guérison. Néanmoins, ce n'est là que la partie inférieure de leur pieuse et charitable vocation ; elles savent bien qu'en servant les malades, elles assistent Jésus-Christ; elles y mettent par conséquent tout leur zèle et toute leur charité. Mais comme les lettres, dans leur congrégation, ne sont pour les maîtresses d'école que le prétexte à imprimer et à faire reluire les lettres divines dans les âmes des enfants, les maladies et les soins qu'elles exigent sont pour les hospitalières une occasion de dresser les âmes vers la vie éternelle. Les Sœurs visent donc à ouvrir aux lumières de Dieu les yeux qui vont se fermer aux choses de la terre : elles cherchent à instruire les malades et à les faire prier ; elles les sollicitent à la patience et à la soumission, les fortifient et les aident à ne pas laisser perdre les mérites de
LE BON PÈRE ANDRÉ Sg
leurs souffrances et à les unira celles de Jésus-Christ. N'est-ce pas la vertu de la Passion du Sauveur dont elles engagent le malade à se revêtir en lui enseignant à recourir à la vertu surnaturelle des sacrements, que l'Eglise propose à tous ses enfants ? Le Dieu de la Passion, le Dieu crucifie' n'est-il pas le Dieu de l'Eucharistie ? C'est toujours la pensc'e et la charité du tabernacle qui conduit et dirige les Filles de la Croix partout. Les soins des malades et des infirmes, ces soins des agonisants dont la dévotion autrefois était si largement pratiquée et goûtée à Rome, cette sollicitude pour les morts contribuaient à rendre les Filles du P. André populaires. Dans l'accomplissement des devoirs de charité, elles manifestaient cet esprit de simplicité, de paix et d'heureux enjouement qui est le privilège et le sceau des âmes innocentes.
La vie parfaite est le pa3^s de la joie, le vrai pays de la volonté de Dieu, où il fait bon voyager, disait un grand pèlerin, et où il fait bon vivre, disent de concert tous les saints qui savent bien qu'ils sont des pèlerins sur la terre. Le bon Père André inspirait et entretenait cette joie du bon Dieu. Tl la portait avec lui, et en pénétrait tous ceux qui l'abordaient. On sentait qu'il était au-dessus des choses de ce monde, comme perdu dans les contemplations célestes. Cette contemplation n'empêchait pas les épanchements et
les travaux de la charité ; elle en était la source visible, pour ainsi dire, et éclatante. Cette vue, comme apparente, et le vif sentiment de la contemplation divine où le saint vieillard était plongé, le revêtaient d'une majesté pénétrante, souriante aussi et attirante.
Dans ses dernières années, le P. André avait une sorte d'auréole. Tous ceux qui l'approchaient, étaient touchés et charmés. Quel saint, disait-on, qu'il est gai et aimable ! Les aménités du caractère et les grâces de l'esprit, dont avait témoigné sa jeunesse, ne s'étaient pas perdues, en effet : loin de là. A mesure qu'il avançait en âge, dans l'intimité du Sauveur, dans la communion des mystères divins, dans la pratique de la pauvreté, dans les austérités et la pénitence, tous les agréments et les dons de la nature s'étaient nourris, transfigurés, et revêtus, en un mot, de l'éclat de la sainteté, un éclat qui éblouit, réjouit et attire, et qui est vraiment le rayonnement de la divinité à travers la créature humaine.
Le P. André était établi dans l'abnégation, la piété, la pénitence. Il y avait longtemps que sa pauvreté était absolue. Il avait possédé des biens, et, dans les alentours de la Puye même, il y avait plusieurs domaines qui lui avaient appartenu. Il avait depuis longtemps tout donné aux pauvres. Sa sœur (i), qui vivait avec lui, avait imité cet exemple.
(i) Catherine Fournet, ne'e à Pérusse, morte à la Puye, en
Il était encore curé de Saint-Pierre lorsque, après une de ses prédications, elle s'était écriée :
— Pour le coup, c'est aujourd'hui qu'il faut tout donner.
Elle avait fait comme elle avait dit. Aussi répétaitelle parfois dans son vieil âge :
— J'ai été riche autrefois, maintenant tout ce que je possède pourrait tenir dans le creux de ma main.
Le P. André, de son côté, donnait et donnait sans cesse tout ce que sa main pouvait contenir. Un jour qu'il allait visiter, dans le Midi, plusieurs maisons de la congrégation des Filles de la Croix, la Bonne Soeur Elisabeth l'avait, au départ de la Puye, muni d'une petite malle contenant le linge et les vêtements nécessaires pour une absence de plusieurs semaines. En arrivant au but de son voyage, à Igon, au diocèse de Bayonne, la malle était vide. Le bon Père avait tout donné par les chemins. Il avait rencontré des Espagnols, et avait pensé payer une dette en secourant ces réfugiés.
Il n'avait d'ailleurs pas besoin de courir les chemins au loin pour trouver l'occasion de donner. Aux environs de la Puye, il passait par un bois, deux rôdeurs apercevant ce prêtre, vieux et chétif, pensèrent en avoir bon compte, et lui demandèrent l'aumône, tout prêts à la prendre. Sans faire attention au ton dont ils parlaient, en voyant leurs vêtements délabrés, le bon Père leur répondit doucement :
— Je n'ai pas d'argent, mais je vais vous donner quelque chose.
Passant derrière un buisson, il se dépouilla, sous sa soutane, d'une partie de son vêtement qu'il vint ensuite tendre à son agresseur. Celui-ci se trouva tout confondu de cette charité :
— Je suis un misérable, s'écria-t-il, j'ai insulté un saint !
Le mot se retrouvait sur les lèvres de tous ceux qui rencontraient le P. André. Dans les paroisses où il passait, en visitant les maisons des Filles de la Croix, c'était un cri unanime. Quelquefois, les curés le faisaient prêcher, et sa parole bouleversait les âmes.
Un maçon, dans l'Orléanais, disait à sa femme, au retour d'un de ces sermons :
— Ce vieux curé est un saint; va lui demander de nous confesser tous les deux.
Il y avait dix ans que ce ne leur était arrivé.
Tout, dans le P. André, dénonçait et révélait le saint. Il avait la dévotion d'assister à la messe. Quand il avait célébré la sienne, s'il entendait sonner à la paroisse, il interrompait ce qu'il faisait pour courir au saint sacrifice ; et il y assistait toujours à genoux.
Il était arrivé, un samedi soir, dans une des maisons de ses Filles, et le lendemain, il se rendit à la messe paroissiale, entra modestement et se plaça au fond de l'église; le vicaire qui faisait l'aspersion, voyant ce vieux prêtre à l'air vénérable, lui dit de monter plus haut. Le P. André s'avança quelque peu dans la nef. Le vicaire, en repassant, lui fit signe de monter en-
core, le bon père obéit de nouveau ; mais il restait toujours dans la nef. Aussi luide'pêcha-t-on le bedeau pour le faire entrer et placer dans le chœur. Là, en présence des fidèles, au milieu du clergé, son attitude et sa piété édifièrent tout le monde, etle curé ne manqua pas de s'informer qui était ce prêtre si recueilli et si fervent. Quand il sut qu'il était le fondateur et le supérieur des Filles de la Croix, il l'invita à officier et à prêcher aux vêpres. Le P. André était toujours prêt à prêcher ; sa parole embauma toute la paroisse. — C'est un apôtre, disait-on, c'est un saint! Le mot revenait sans cesse, et s'élevait de toutes pans. Dans certaines villes, on se mettait à genoux sur son passage, en lui demandant sa bénédiction.
Quand il entrait dans les maisons des Sœurs, sans s'arrêter à parlera personne, il se dirigeait vers la chapelle ; les Sœurs le suivaient et s'agenouillaient derrière lui. Souvent, il étendait les bras en croix. La vue du tabernacle le transportait, il ne savait pas se retenir de faire sa prière à haute voix. Celles des Sœurs qui ne le connaissaient pas, étaient bouleversées à sa vue.
— Il a l'air d'un crucifix, disait l'une.
— Avant d'entrer en religion, disait une autre, je me figurais notre Père avec un air d'autorité et de grandeur, quelle ne fut pas ma surprise lorsque je vis un vieillard courbé sous le poids de la pénitence, ne prêchant que l'humilité, l'abnégation et le mépris de soi-même ! J'en fus si touchée, que pendant plus de
trois mois je ne pouvais l'entendre, soit en chaire soit au confessionnal, sans verser des larmes, le voyant si pénétré lui-même de tout ce qu'il disait.
Oui, bien pénétré : car ce qu'il disait, ce qu'il enseignait, il le pratiquait. Il manifestait dans tous ses actes le détachement qu'il recommandait. Sa vie pauvre était mortifiée. Il jeûnait une partie de l'année, et il était sans cesse en garde contre la sensualité. Il ne voulait point de feu pendant l'hiver, et il refusait de redoubler ses vêtements. Il tenait à souffrir. Il écartait les moindres douceurs, et si quelques fruits paraissaient sur sa table, il les mettait de côté et les portait aux pauvres.
En consacrant son ministère aux Sœurs de la Puye, il n'avait pas voulu abandonner les pauvres; il les cherchait et les servait; de fait, il fut toujours chargé, jusqu'à l'extinction de ses forces, du ministère paroissial de quelques-unes des communes du voisinage, privées de pasteur. Quel pasteur il faisait ? Nous le savons. Il se dépensait pour ses paroissiens de surérogation comme il avait fait pour les paroissiens de Saint- Pierre. Il liait conversation avec les bonnes gens qu'il rencontrait dans les chemins, et les aidait de quelque secours ou de quelque conseil, essayant toujours d'élever les cœurs à Dieu. Il « orientait vers le ciel les âmes w, dit son historien, et non pas seulement les âmes privilégiées appelées aux jardins réservés :
toutes les âmes n'ont-elles pas leur Orient, et ne doivent-elles pas toutes aspirer vers Jésus-Christ ?
Dans un chemin escarpé, il rencontrait une pauvre femme portant un faix :
— A quoi pensez-vous? lui dit-il.
— Je pense que je suis bien fatiguée.
— Ce n'est pas cela, reprit l'homme de Dieu, pensez que c'est .ici le chemin du Calvaire, et que Jésus marche devant vous portant sa croix, votre charge vous paraîtra moins lourde.
Nous avons dit ses soins à engager les moissonneurs et tous les ouvriers des champs à orienter leur travail, à songer au moissonneur divin, à toutes les belles et touchantes paraboles des livres saints, qui mettent en jeu le blé, la vigne et les diverses cultures terrestres. Il répandait, sans se lasser, les mêmes enseignements, faisait les mêmes questions et relevait les mêmes réponses.
— Quand vous balayez, dites : Mon Dieu, comme je nettoie cette chambre, nettoyez mon cœur de tout péché.
Quand vous allumezvotre feu, il faut dire : Seigneur, allumez dans mon cœur le feu de votre amour! La chère mère Marie-Péronne de la Visitation (i).
(i) Marie-Péronne de Ghâtel, cinquième religieuse de la Visitation, née en i586, entrée à la Visitation, au faubourg de la Perrière, à Annecy, au mois de juillet 1610, morte à Annecy entre les bras de sa Très Digne Mère, le 22 octobre i63j.
quand elle était de cuisine, avait bien ses industries et d'autres analogues. Le bon Père eût voulu que toutes les me'nagères les missent en pratique. Comme les maisons seraient tenues, en effet, si tout s'y faisait sous de pareilles pensées !
Ce n'était pas la tenue économique des maisons qui inquiétait beaucoup le P. André, moins que les lettres des petits enfants, bien moins que les soins des malades. Les âmes ! les âmes! les âmes unies à Dieu et rendant à Dieu l'hommage qu'elles lui doivent toujours !
Pour donner les âmes au Seigneur, il comptait sur la Providence, et son espérance était pleine de hardiesse. Quand les supérieures avaient des raisons de ne pas recevoir les filles qui se présentaient au couvent, ou qu'elles en voulaient renvoyer quelques-unes, il ne fallait pas les laisser voir au bon Père. Il était toujours disposé à accueillir celles qui se présentaient et à garder celles qui s'étaient offertes.
Une était de mauvaise santé, et la supérieure voulait la remettre à sa famille ; elle alla pleurer auprès du bon Père.
— Vous resterez, lui dit-il ; je donnerais ma vie plutôt que de vous voir partir. Vous guérirez, je vous en donne l'assurance.
Elle guérit, en effet, et voulut remercier le saint homme.
— Ah ! lui dit-il, je n'ai fait que demander la volonté de Dieu 1
Il arrivait un jour dans une des maisons, où se trouvait une postulante venue de loin et que la supe'rieure venait de refuser. Nous ne pouvons la recevoir, disait cette supérieure. Le bon Pèreinterrogea la pre'tendante.
— Qui vous a inspiré d'être religieuse ?
— Je crois bien que c'est le bon Dieu, répondit la fille. Et le bon Père se tournant vers la supérieure :
— Recevez-la, dit-il. Je vous promets qu'elle aimera bien Notre-Seigneur.
Il y avait des obstacles et des difficultés; l'honnête • prétendante les énumérait elle-même. Elle n'avait pas le consentement de ses parents, et il était présumable qu'ils refuseraient de lui donner aucune dot.
— Eh bien, ma fille, reprit le bon Père, obtenez leur consentement, et ne vous inquiétez pas du reste. Celui qui vous a inspiré de venir ici prendra soin de vous. Soyez bénie par le Seigneur, sous les ailes de qui vous vous êtes réfugiée.
La bénédiction divine suivit le souhait du bon Père. La fille fut une vraie religieuse. L'historien en témoigne. Il rapporte que quarante-cinq ans après son admission au postulat, la vieille Sœur racontant la charitable intervention du bon Père en sa faveur, terminait en ajoutant :
— Hélas ! un seul point me fait de la peine : il avait promis que j'aimerais bien le bon Dieu, et je n'ai pas rempli cette promesse 1
Le P. André non plus ne pensait pas aimer le bon Dieu ; et toutes les pénitences qu'il faisait, ses morti-
fications, son abnégation avaient pour but de racheter ses péche's et d'obtenir l'amour de Dieu. Parfois, il se saisissait violemment à la poitrine, et s'apostrophait avec indignation :
— Vieux sacrilège, disait-il !
Ah ! s'il avait pu lui être donné de dire une fois saintement la messe ! C'était un de ses plus chers désirs. Car, offrir le saint sacrifice, ajoutait-il, ne consiste pas seulement à dire les prières, mais à devenir un autre Jésus-Christ !
Comme il s'humiliait en se confessant, s'accusant avec tant d'horreur de soi-même, et en même temps tant de simplicité et de respect ! Il se prosternait à terre pour recevoir l'absolution, et toute son attitude confondait et édifiait son juge. Le célèbre P. de Bussy (i) l'avait confessé une fois :
— Quand on trouve des saints de cette sorte, disait-il, cela fait trembler.
— Vous êtes les filles du P. André, disait-il encore aux Filles de la Croix; eh bien ! vous êtes des misérables si vous n'êtes pas des saintes !
Le P. André y faisait bien tout de son mieux. Il avait une très haute idée de la vocation des Filles de
(i) Maxime de Bussy, né au diocèse d'Amiens en 1791, entré dans la Compagnie de Jésus en 181 5, mort en odeur de sainteté au Puy, le 7 avril 18 52.
la Croix. « Elle est sublime, » disait-il, et il la résumait en deux mots : « Prier et se sacrifier pour les âmes. » Prier toujours et se sacrifier sans cesse, c'est bien à quoi il voulait former et dresser toutes ses Filles. Elles avaient ses exemples devant les yeux, et il ne ménageait pas sa parole, ni ses prières, ni ses pénitences. Avant d'entrer au confessionnal, il priait les bras en croix, souvent il se prosternait contre terre :
— Mon Dieu, s'écriait-il, ayez pitié de moi qui suis un grand pécheur.
Une fois assis au saint tribunal, il semblait tout revêtu de Jésus-Christ, et parlait avec une autorité, une compassion, une charité, une tendresse qui transperçaient les âmes. Il les remplissait et les revêtait de la volonté divine. Une des Sœurs avait des ennuis dans la paroisse où elle était placée et désirait la quitter. Le bon Père entrait dans ses faiblesses et lui promettait de la tirer de là :
— Mais, ma fille, ajouta-t-il, comme vous seriez plus agréable au bon Jésus, si vous acceptiez ce purgatoire pour son amour, puisque c'est lui qui vous y a placée! Vos peines sont grandes, vous recevrez des grâces proportionnées à vos besoins : votre bon maître ne se laissera pas vaincre en générosité.
Il n'en fallut pas davantage pour décider la Sœur à persévérer dans sa voie de sacrifice.
S'il était bon et compatissant, il était terrible aussi. Au moment de faire ses vœux, une Sœur avait mal
5o GENS d'Église
répondu à sa supérieure. Le bon Père voulut savoir en quels termes, et il se récria :
— Eh quoi ! vous parlez de la sorte à une ancienne professe ! vous êtes une orgueilleuse et une insolente, indigne par conséquent de faire des vœux. Allez dire à la Bonne Sœur que je vous défends de les faire ! plus tard, si vous ne devenez meilleure, je vous ferai quitter le saint habit.
La pauvre Sœur, bien mortifiée, répondait par ses larmes, et le P. André continuait son admonestation, broyant du marteau de sa parole l'orgueil et l'orgueilleuse : enfin, touché de la vive douleur et des promesses de la pénitente, il la consola, — car tout finit toujours par la charité, — lui renouvela l'absolution et lui permit de faire ses vœux. Mais la Sœur qui avait reçu une pareille admonestation ne l'oublia jamais; elle sut devenir meilleure, patiente et discrète en ses paroles.
Le confessionnal n'était-il pas le véritable lieu de formation des Filles de la Croix ? Il y avait les exercices publics et particuliers, les prières, les conférences; le P. André s'y prodiguait; il parlait à toutes ses Filles et à chacune d'elles ; nous avons cherché à expliquer combien tout ce qu'il leur disait était propre à les encourager à se dépouiller d'elles-mêmes, à s'élever audessus de la terre et à se donner à Dieu. Mais c'est au fond du confessionnal que s'achevait et se complétait le travail. C'est là, dans le secret du saint tribunal, que se confirme, en effet, l'humilité, se développe l'es-
LE BON PÈRE ANDRÉ 5l
prit d'apostolat, de prière, de martyre même, et se façonne enfin le chef-d'œuvre de la grâce réalisé dans la vierge consacrée à Dieu.
Le P. André avait, au confessionnal, un art délicat et pénétrant, des industries puissantes et subtiles : il avait aussi parfois comme des illuminations : sa parole prenait un accent particulier, elle tombait sur les pénitentes comme du haut du ciel ; leur confesseur n'était-il pas au-dessus de la terre ? Il leur paraissait en extase, et il parlait de l'amour de Dieu de façon à les transporter; elles étaient émues et tremblantes à le voir prendre et porter le poids des péchés de ses filles ! Quelles douleurs devant leurs imperfections ! quelle désolation devant leur tiédeur I
— Pardon, Seigneur, s'écriait-il, pour cette ingrate qui vous offense et vous crucifie !
Et revenant à sa pénitente :
— S'il ne fallait que le sacrifice de ma vie pour vous corriger, pour faire de vous une sainte religieuse, comme je le ferais de grand cœur !
Les Sœurs sortaient de ces entretiens comme les disciples sur le chemin d'Emmaus, toutes brûlantes de l'amour de Dieu. — Ah ! disent-elles, les âmes les plus insensibles ne pouvaient moins faire que d'être émues, pénétrées et repentantes.
Une Sœur en proie à une tentation qu'elle ne savait discerner, avait résolu de ne plus se confesser au P. André. Elle avait ses raisons : il était trop exigeant, trop parfait peut-être... Elle ne s'adresserait plus
jamais à lui... Décidément, il en demandait trop !.... Elle voulait bien être religieuse et prétendait toujours se donner au bon Dieu, mais doucemept et à son aise. Le parti en était pris. Le P. André pouvait être bon pour les autres Sœurs ; pour elle, elle s'abstiendrait. La confession est libre, s'afïirmait-elle à elle-même ; et si on m'appelle au confessionnal je ne dirai rien. Le bon Père savait-il quelque chose de cette ferme et fâcheuse résolution d'une de ses Filles ? Il la fit demander au confessionnal. Elle s'y rendit, mais gardant sa résolution, ne dit rien. C'était l'heure de l'oraison : le bon Père la voyant muette, lui demanda si elle avait fait son oraison.
— Non, mon père.
— Eh bien, faisons-la ensemble.
Et il fit l'oraison sur le Credo; au quatrième article : il a souffert sous Ponce-Pilate, il parla des souffrances de Notre-Seigneur et de l'horreur que doit inspirer le péché, avec une telle onction et une telle véhémence que la Sœur éperdue, ne se sentant plus, fondant en larmes, se croyait transportée au Calvaire. Elle se confessa pleinement, largement, avec une telle ouverture de cœur, une telle consolation et des lumières si vives qu'elle promit bien à Dieu de ne jamais chercher à se soustraire à la direction d'un tel saint.
Ce saint restait toujours en la présence de Dieu. A chaque instant, son âme s'élevait, et la doxologie
Gloria Patri revenait sur ses lèvres. Il s'e'tait engagé à la réciter à cliaque heure de la journée, mais il allait au delà de ses engagements et chantait à toute minute la gloire de la Sainte Trinité. Il a une lettre charmante, où il s'interrompt à chaque phrase pour inscrire Gloria patri, fîlio et spiritui sancto. Pour garder son esprit à Dieu et le lui redonner sans cesse, il faisait encore à chaque heure de la journée une double invocation au Sacré Cœur de Jésus et au saint Cœur de Marie. Il avait établi l'usage de ces invocations à toutes les heures, dans la congrégation des Filles de la Croix. II ne voulait pas laisser se dissiper les esprits consacrés à Dieu. Pour lui, il portait cette présence constante avec un profond respect. Il s'anéantissait pour parler à Dieu, et c'était à genoux qu'il récitait son bréviaire, comme c'était à genoux, nous l'avons dit, qu'il assistait à toutes les messes qu'il avait la dévotion d'entendre toutes les fois qu'il le pouvait. Mais c'était quand il la célébrait, que se manifestait surtout sa piété.
Il était en voyage et n'avait pas de celebret lorsque, dans un bourg du diocèse d'Orléans, il demanda à dire la sainte messe. Le curé hésita, puis se laissa aller à l'autoriser, se promettant, dans son scrupule, d'assister au saint sacrifice pour voir par lui-même si sa condescendance était heureusement placée. Il fut confondu et hors de lui devant la piété de ce vieux prêtre. Ce n'était pas un prêtre, disait-il, qu'il avait vu à l'autel, c'était un ange. L'impression que ce curé
ressentit à voir céle'brer de la sorte, fut si profonde et si vive, qu'il n'osa interroger le bon Père sur son nom, mais, se mettant à genoux devant lui, il lui demanda sa béne'diction. Il avait reconnu le saint à la fraction du pain. Plus tard, ce curé reconnut le célébrant qui l'avait tant édifié, dans un portrait du supérieur général des Filles de la Croix, et l'admiration qu'il gardait de la célébration de cette messe était toujours si profonde qu'il voulut établir dans sa paroisse une communauté des Sœurs de Saint-André.
Cette messe, que le bon P. André célébrait si bien, était un peu longue, à ce qu'il paraît. Elle durait au moins trois quarts d'heure. Ses Filles lui en firent un jour l'observation, et il leur répondit en souriant :
— Il faut bien que je prie pour vous toutes, et la famille est nombreuse.
Quand elles voulaient s'édifier, les Sœurs cherchaient à se placer de côté, près de l'autel, afin de voir le visage du bon Père pendant le saint sacrifice. Elles partageaient alors le sentiment du curé de Sermaise ; elles se trouvaient, disent-elles, en présence d'une vision du ciel; elles avaient conscience d'un rayonnement surnaturel de l'âme. C'était un séraphin plutôt qu'un homme qui était sous leurs yeux. Elles ne s'étonnaient pas de le voir s'élever de terre. Plusieurs des Sœurs en ont rendu le témoignage solennel. Un jour, pendant qu'il prêchait, après une première communion, et parlait du ciel, toute une paroisse le vit
s'élever de terre et continuer son discours, tout rayonnant et en proie à une sorte d'extase.
Ces cérémonies de la première communion étaient toujours de grandes fêtes pour le P. André. Il ne s'en lassait pas. 'Quand il n'eut plus de titre paroissial, il les préparait et les présidait avec ferveur partout où il en trouvait l'occasion. Dans ces jours, quelquefois, il avait des angoisses cruelles, car il avait un discernement des âmes qui le faisait souffrir lui-même et parfois effrayait les assistants. Un jour, en disant la messe, il se tourna vers les fidèles :
— Mes frères, s'écria-t-il, il y a peut-être ici des âmes en état de péché mortel, des âmes sacrilèges. Ah ! prions pour elles.
Et, se prosternant à genoux devant le tabernacle, faisant amende honorable et se frappant la poitrine, il conjurait le Sauveur d'éclairer ces malheureux et de leur pardonner.
A la Puye, il avait prêché la retraite de la première communion, et la veille du grand jour, pendant que les enfants se confessaient, il resta en adoration devant le tabernacle. En se relevant, il avait le visage empreint d'une tristesse profonde et paraissait oppressé. Il avertit le curé que plusieurs enfants avaient fait des confessions sacrilèges. En prêchant, il supplia les enfants qu'il avait en vue, de ne pas
s'approcher de la sainte table, sans être rentrés au confessionnal. Deux de l'auditoire n'osèrent paraître à la cérémonie du lendemain. Cependant, l'homme de Dieu était toujours en proie aux mêmes angoisses. A la messe, avant la communion, il parla des dispositions nécessaires pour recevoir dignement la sainte Eucharistie, et insista sur l'énormité du sacrilège. Trois enfants sortirent de l'église. Le P. André parut alors soulagé; son visage s'éclaircit et se transforma, il excita les communiants à la piété et à la plus vive confiance. L'historien, dont nous suivons le récit, n'en dit pas davantage. Mais on a besoin de savoir la fin de cette histoire ; et il y a une conclusion qui doit être certaine. Les pauvres enfants qui se sont humiliés et reconnus coupables à la face de toute une paroisse, ont dû toucher le cœur miséricordieux de Jésus. L'aveu n'attire-t-il pas le pardon ? La puissance des saints serait stérile, si elle se bornait à convaincre les âmes de leur honte. Il importe à la gloire du bon P. André, que l'on fouille les archives et consulte les traditions de la paroisse de la Puye, afin de pouvoir rendre témoignage aux cinq pauvres petits pécheurs, qui ont bien mérité l'absolution de leurs fautes, et ont obtenu sans doute du Dieu du repentir, qui est le même que le Dieu de l'innocence, une confirmation inébranlable de leur foi qui les a portés à s'humilier aux yeux de toute la paroisse.
C'était la joie du P. André de communiquer Dieu aux âmes; et dans ces cérémonies de la première com-
munion, il parlait avec tant d'ardeur, d'e'lévation et d'amour que, disent les Sœurs, « on eût cru que sa paurre âme allait sortir de son corps ». Elle ne semblait pas d'ordinaire tenir beaucoup à la terre, et on n'avait pas lieu d'être surpris, nous l'avons dit, de voir le bon Père s'en détacher par instants et s'élever.
Quand il officiait aux processions et qu'il tenait le. Saint Sacrement entre les mains, il n'avait plus conscience de ce qui se passait autour de lui ; il était perdu dans le tête-à-tête, face à face avec son bon Maître. Or, ce Dieu qu'il aimait à tenir entre ses mains et à contempler, il voulait aussi le communiquer et le donner aux âmes. La vocation sublime, comme il l'appelait, des Filles de la Croix, « prier et se sanctifier », avait besoin d'être nourrie de la sainte Eucharistie.
« Communiez souvent et dignement », répétait-il aux Soeurs.
Un jour, il disait à une novice qui venait de se confesser :
— Vous communierez dimanche, lundi, mardi, mercredi...
Il fut interrompu par sa pénitente effrayée :
— Mais, mon Père, cela fait tous les jours?
— Ma fille, est-ce que dans le ciel vous ne verrez pas Dieu tous les jours ?
Sans la communion, disait-il, nous sommes ignorants, faibles et pervers. Il aimait la lumière, la force et la droiture.
Aussi ne voulait-il pas se séparer de son Dieu. Il le
voyait partout, le suivait partout et l'honorait toujours. Les astuces et les embûches du démon ne pouvaient l'arracher à ce commerce divin, dont la sainte Eucharistie e'tait l'objet préexcellent. Il ne voulait pas qu'on s'en éloignât; les tentations les plus rudes, les plus désolantes, pourvu qu'elles fussent désavouées et involontaires, ne devaient pas écarter ses filles de la sainte Table.
— C'est par beaucoup de tribulations qu'on se sauve, disait-il à une Sœur; et parce que vous êtes agréable à Dieu, il est nécessaire que la tentation vous éprouve. Ne soyez pas inquiète, je suis plus sûr de votre salut que du mien.
Ce dernier mot nous ramènerait à son esprit d'humilité et de pénitence. Mais nous en avons assez dit, et nous ne voulons pas reproduire tous les traits de la vie du Père André, ni célébrer toutes ses vertus. Que de détails touchants, charmants on pourrait citer! Qu'il est aimable dans sa rigueur contre lui-même, et souriant dans toutes ses relations avec le prochain !
— Mon frère, disait-il en entrant un jour dans une maison, avant de saluer le maître du logis, mon frère, si nous disions un Pater ?
— Deux si vous voulez, répondit le bon chrétien qu'il abordait.
On se mit à genoux et le P. André commença le
LE BON PÈRE ANDRÉ 5g
Pater; mais il ne se borna pas à redire les paroles de Notre-Seigneur,il se prit à les commenter, et ce Pater dura plus d'une demi-heure. Une demi-heure bien cmploye'e, une demi-heure fe'conde pour celui qui avait uni son cœur au cœur du P. André. Sa prière était ejB&cace, et elle savait faire violence au Ciel.
Il allait confesser une malade qu'il trouva sans connaissance."
— Mes frères, dit-il à l'assistance des parents et des voisins, prions pour cette pauvre femme afin que la connaissance lui revienne.
Il se mit à genoux et resta quelque temps en prières, les bras en croix. Quand il se releva, la pauvre femme avait repris ses sens, et il put la confesser.
Quand il avait affaire à des malades récalcitrants, il se jetait à genoux, étendait les bras en croix et combattait victorieusement le démon. Sa charité venait en aide à sa piété, et pour gagner les âmes, il prodiguait aux agonisants les soins les plus répugnants. Il y a l'histoire d'un cancéreux qui, dans ses souffrances et l'horreur qu'il sentait bien qu'il inspirait, était tenté de désespoir; le P. André ne craignit pas de le tenir embrassé pour le confesser, et lui manifester sensiblement quelque chose de la tendresse de Dieu.
Un ancien soldat de l'Empire, qui avait fréquenté les écoles de Saint-Pierre-de-Maillé, n'était pas parti à l'appel de la conscription sans avoir reçu la bénédiction de son curé.
— Soyez fidèle à vos devoirs religieux, lui recorii-
6o GENS d'Église
manda le bon pasteur; je prierai pour vous, et Dieu vous protégera.
Or, pendant la bataille, affrontant une terrible canonnade, le cavalier, placé au premier rang, pensait à la parole du P. André et se recommandait à Dieu, lorsqu'un boulet, rasant la tête de son cheval, vint tomber à ses pieds.
— Ah ! disait-il, ce boulet devait me tuer, mais le P. André priait pour moi. Ce que la prière des saints garde est bien gardé.
C'était le sentiment unanime, nous l'avons dit : la sainteté et la puissance de la sainteté, et les devoirs qu'on doit lui rendre.
Un religieux qui allait à pied de Montmorillon à Poitiers, passait dans les parages de la Puye; il demanda son chemin à des petits bergers qui, après le lui avoir indiqué, l'interrogèrent à leur tour.
— Est-ce que vous n'allez pas voir le bon Père... le bon Père de la communauté qui est à la Puye? Tous les Messieurs qui passent par ici vont le voir.
Sur cette recommandation enfantine, le jésuite se détourna un peu de sa route; le bon Père lui donna l'hospitalité et le fit prêcher devant ses Filles.
Heureux ceux qui voient les saints !
— Comment ne pas aimer le bon Dieu quand on voit un saint pareil ? disait un pauvre homme de Poizay ou de la Bussière.
Une femme avait un enfant qui ne pouvait marcher. Elle alla l'exposer sur le passage du Serviteur de Dieu
LE BON PÈRE ANDRÉ 6l
lui demandant sa bénédiction. Le -bon Père s'en défendit du mieux qu'il put, soutenant que c'était à notre Seigneur qu'il fallait demander des bénédictions. Toutefois l'humilité céda à la charité, et devant l'insistance de cette pauvre mère, le bon Père bénit son petit enfant qu'elle emporta toute joyeuse et qui, disait-elle, de ce jour, se soutint sur ses jambes et commença à marcher.
Je ne reproduis pas le récit de diverses guérisons accordées aux prières du bon Père: sa foi était forte, et il ne craignait pas de compromettre l'Eglise en recourant dans les détresses publiques à la miséricorde divine.
Un fléau d'épizootie désolait le Poitou. Le bon Père fit réunir devant une croix, tout le bétail des paroisses de la Puye, de Poizay, de la Bussière et des autres environnantes, dont les noms reviennent à chaque page de son histoire. La grande prairie du couvent était comme transformée en un champ de foire. Le bon Père, revêtu du surplis et de l'étole, récita les prières liturgiques, puis au milieu des mugissements des animaux, passa tout au travers de l'immense troupeau, l'aspergeant d'eau bénite. Cette bénédiction fut efficace, et l'épizootie cessa à partir de ce jour.
Plusieurs Sœurs voyageaient avec le bon Père. Elles quittaient la Puye pour se rendre à leurs destinations diverses. Elles venaient peut-être de faire la retraite.
Le bon Père était à côté du cocher, dans le compartiment antérieur de la voiture. On arriva à un bac sur la Creuse. La voiture, sans que les voyageurs en descendissent, entra dans le bateau. Au milieu de la rivière, les chevaux prirent peur tout à coup, et se précipitèrent vers l'eau, entraînant la voiture et faisant pencher le bac. Les voyageurs jetaient des cris de détresse. Le bon Père, tiré de son recueillement, n'entra pas en frayeur, mais faisant un signe de croix:
— Domine salva nos, dit-il doucement.
Le bac rentra en équilibre. La voiture reprit son aplomb, les chevaux se remirent en place, et le passage s'accomplit sans accident.
En 1825, au mois de juin, la Bonne Sœur Elisabeth prévint le P. André qu'elle ne pourrait pas, cette année, convoquer à la retraite annuelle les Sœurs des divers établissements parce que, disait-elle, il n'y avait plus de blé à la maison ni d'argent pour en acheter. Les maisons de la congrégation, en 1825, étaient au nombre de trente environ. Le bon Père tenait essentiellement aux retraites annuelles.
— Eh quoi, ma fille, répondit-il à la Bonne Sœur, où est votre foi ? vous voulez priver ces pauvres Sœurs des grâces de la retraite après une année de travail et de difficultés ! Le bras de Dieu est-il donc raccourci ? Allez, allez, écrivez aux Sœurs de venir. Nous leur ferons la retraite comme d'habitude. Dieu pourvoira à ce qui nous manque.
Le bon Père était ainsi plein de confiance. Mais
pour que le Maître vienne en aide, il faut que le serviteur demande et s'ingénie. Le lendemain, après la messe, le bon Père monta au grenier, et aspergea d'eau bénite le petit tas de blé. En descendant, il renouvela à la bonne Sœur l'ordre de convoquer les Sœurs. Elles vinrent en effet, et le tas de blé pourvut à tous les besoins.
Avec les Sœurs résidant à la maison-mère et les orphelines, il y avait alors environ deux cents bouches à nourrir. Le tas de blé, comme autrefois les cinq pains au désert, suffit à cette petite multitude ; après les retraites, les orphelines et les Sœurs de la Puye eurent encore quelque temps leur subsistance: les douze corbeilles.
Cette multiplication est restée célèbre parmi les Filles de la Croix, et toutes celles qui ont habité la Puye pendant la retraite de 1825, se félicitaient d'avoir mangé le pain du miracle. Elles parlaient simplement, sans prétendre préjuger des décisions de l'Eglise et se bornaient à rendre un témoignage historique, dont beaucoup, d'ailleurs, ont déposé aux enquêtes canoniques.
Environ deux ans plus tard, une multiplication analogue eut encore lieu dans les greniers de la Puye. La Sœur économe n'avait plus que huit ou dix boisseaux de blé. Elle prévint le P. André de la détresse, où l'on allait entrer.
— Ayez confiance, répondit-il ; faites moudre tout le blé nécessaire.
Il alla prier à genoux auprès du petit tas de blé, et le grenier se trouva rempli.
— Mangez, mangez tranquillement, disait la bonne Sœur économe ; notre grenier était vide hier; il est plein aujourd'hui.
Une novice était morte avec beaucoup de piété et de confiance. On fit ses funérailles, que présida le Père André. Après la cérémonie, il entra à l'église, et les novices qui avaient porté la défunte, y rentrèrent avec lui, faire aussi un peu d'adoration. Pendant qu'elles étaient agenouillées, une colombe descendit de la voûte et vint se poser dans le sanctuaire, sous les yeux de l'homme de Dieu. Il parut interrompre sa prière et regarda attentivement l'aimable oiseau. La colombe'reprit son vol et entra dans la sacristie ; le Père l'y suivit et ferma derrière lui la porte, ce qu'il ne faisait jamais. Au bout de quelques instants, il reparut et les Sœurs remarquèrent l'air de joie dont resplendissait son visage. Le soir, à la communauté, le bon Père disait à ses filles :
— Quelle pureté ne faut-il pas pour entrer dans le Ciel ! cette petite novice enterrée aujourd'hui, si pieuse, si régulière, si innocente ! elle a été condamnée à 24 heures de Purgatoire ! Elle est maintenant dans le sein de Dieu, et nous pouvons nous réjouir.
La mort, à ses yeux, était un but : c'était le port, il ne fallait pas y aborder avec répugnance. Une
Fille de la Croix surtout ne devait pas « mourir par force » comme il disait. Il voulait qu'elles eussent le désir du ciel, et les engageait à s'accuser en confession quand ce de'sir n'était pas assez ardent.
Une religieuse était à l'infirmerie, le Serviteur de Dieu lui demanda si elle serait bien contente de mourir. La Sœur avait l'ambition de vouloir travailler encore sui: la terre à la gloire de Dieu. Le bon Père insista :
— Si c'est la gloire de Dieu qu'il vous appelle à lui, disait-il, n'en seriez-vous pas bien heureuse ?
La Sœur laissa voir dans sa réponse qu'elle avait bien quelque crainte de la mort. Or, le lendemain, le bon Père apporta le bon Dieu à toutes les malades de l'infirmerie, et s'abstint de le donner à la Sœur qui ne consentait pas à mourir. Il lui fit une visite dans la journée et lui posa une question :
— ■ Que vous a dit Notre-Seigneur ce matin ?
— Mon père, répondit-elle, vous ne me l'avez pas apporté.
— « Et comment voulez-vous qu'il vienne à vous qui ne voulez pas aller à lui ? »
La pauvre malade comprit l'avertissement, fiteflfort sur elle-même, et montra plus de résolution. Elle en fut récompensée par la sainte communion que le bon Père lui apporta le lendemain, et qu'il n'avait eu que l'intention de lui différer.
Il voulait des cœurs détachés et libres. Mais il ne réussissait pas toujours à faire goûter la mort ; et des
âmes excellentes se montraient joyeuses de la laisser attendre. Deux Sœurs étaient malades.
— Voulez-vous bien mourir dit le Père André à l'une d'elles.
— Oh I oui, mon Père, tout ce que le bon Dieu voudra.
Le Père insista, et pour fortifier cette âme, il essaya de la tenter.
— Vous ne verrez plus votre père, votre mère, vos parents.
— Je les verrai au ciel, interrompit l'énergique Sœur.
Le Père était ravi.
— C'est bien, dit-il : Dieu soit béni 1 II s'approcha de l'autre lit :
— Voulez-vous mourir?
— Non pas, répondit tout résolument la malade.
Le Père André se mit à genoux, les bras en croix, fit une fervente prière et ensuite réitéra sa demande.
— Mais mon père, reprit la Sœur, on vit très vieux dans ma famille. Je ne mourrai pas de cette maladie.
Le bon Père se prosterna de nouveau, récita le Miserere et renouvela sa question. La malade tint bon, et de fait elle ne mourut point ; elle guérit et fournit dans la communauté une longue carrière.
Le Père André achevait la sienne, en aspirant toujours au ciel. Une jeune religieuse allait mourir :
LE BON PÈRE ANDRÉ 6j
— Ma bonne fille, lui recommandait-il doucement, dites bien à Notre-Seigneur et à sa Sainte Mère que je les supplie de m'appeler à eux : vous êtes heureuse de mourir jeune ; moi, il y a si longtemps que je suis sur
la terre.
Cette lassitude d'être ici-bas ne le dégageait pas de sa proposition de vivre en conformité de l'Emmanuel, le Dieu avec nous, le Dieu du Tabernacle. Il s'unissait, dans ce but, à la vie et à la prière de l'Eglise, suivant pieusement soi cycle liturgique dont les diverses phases le faisaient changer de physionomie et d'expression. Pendant le carême, le Serviteur de Dieu était tout empreint d'austérité et de pénitence. La semaine sainte surtout le plongeait dans l'abîme des divines tristesses, et il paraissait comme mort ; mais le jour de Pâques lui rendait la vie. Son visage devenait rayonnant; il semblait que la résurrection l'avait transfiguré. La joie débordait de son cœur.
— Allons mes chères filles, disait-il, réjouissonsnous, voici le jour que le Seigneur a fait, tressaillons d'allégresse, nous sommes ressuscites avec lui î
En le voyant ainsi transporté, les paroissiens disaient :
— Le bon Père n'est pas sur la terre aujourd'hui, il est au ciel.
Il touchait à peine à la terre, en effet ; et à parcourir annuellement ce C3''cle liturgique d'espérances, de
douleurs et de triomphes, il paraissait dégage' de toutes pensées terrestres.
Il était épuisé de forces et ne l'était pas de courage. Il voulait toujours se donner et se dépenser, et toujours concourir à la vocation sublime de ses Filles. Il n'abandonnait pas le travail : il présidait les retraites ou les prêchait. C'était pour lui le moment des grands labeurs. La congrégation des Filles de la Croix est nombreuse : les retraites s'y succèdent chaque année durant les mois de juillet, d'août et de septembre. Chacune dure huit jours. On sait quel en est le travail : méditations, instructions, conférences, sermons tous les jours, et confessions dans les intervalles des exercices. Le bon Père suffisait à tout, en se donnant cependant de tout son cœur.
— Je ne croyais pas que le bon Père pût aller jusqu'au bout, écrivait la Bonne Sœur, mais les derniers jours il paraissait plus fort qu'en commençant.
Il avait confessé et prêché tous les jours, depuis six heures du matin.
Une autre saison, il faisait très chaud, et le Bon Père était écrasé de fatigue : il ne voulait pas s'épargner et semblait redoubler d'ardeur.
— Quand je devrais mourir après la retraite, nous disait-il, je vous donnerais avec joie le reste de mes forces, parce que je contribue encore une fois à votre édification.
Néanmoins, ses forces vinrent à le trahir. Il avait quatre-vingts ans. Les longs voyages étaient devc-
nus impossibles, sa vue affaiblie ne suffisait plus à une correspondance chaque Jour plus étendue. Rien ne tenait plus au cœur du P. André que l'avenir des Filles de la Croix. Il voulut l'assurer, et songea à se procurer un successeur. L'évêque de Poitiers, qui avait la plus grande considération pour le P. André, et lui avait depuis longtemps donné le titre de vicaire général, ne voulut pas accepter de démission ; mais il lui donna pour coadjuteur le successeur même qu'il s'étaitchoisi.
Le P. André, déchargé en partie de la responsabilité, continua à travaillerautant qu'il put, et il profita surtout du concours de son coadjuteur pour prendre le loisir de se préparer à la mort. C'est dire qu'il redoubla ses mortifications et ses pénitences. La mort, la mort prochaine était désormais le sujet habituel de ses méditations et de ses entretiens.
Pour s'y préparer, il suivit deux retraites au séminaire de Poitiers, pendant l'année i833. La première pendant l'octave de la Pentecôte, était celle des ordinands. Il édifia les aspirants au sacerdoce par son exactitude et sa ferveur. Il les dépassa tous en mortifications et en prière. Dès trois heures du matin, on le trouvait agenouillé devant la porte de la chapelle, attendant qu'elle fût ouverte, prosterné dans une adoration profonde. Au mois d'août, il reparut au séminaire pour la retraite pastorale, se montrant d'une simplicité aimable aux récréations, d'une ferveur angélique à tous les exercices de piété, et d'une sainte avidité à suivre les instructions du prédicateur.
Il s'enfonçait pour ainsi dire dans son humilité, et se montrait surtout jaloux d'acquérir le mépris de soi-, même : il eût voulu s'en procurer une bonne provision, disait-il, car il en avait grand besoin !
Après cette retraite d'août i833, les forces de l'homme de Dieu allèrent toujours en diminuant ; l'évêque lui commanda de ne plus prêcher et même de ne plus confesser. Il ne fallait rien moins que l'ordre de son évêque pour le déterminer à renoncer à son saint ministère. Il s'affaiblissait tous les jours. Il dut renoncer à paraître aux récréations des Sœurs. Il était résigné, doux, patient, en union avec Dieu. Il se voyait paisiblement mourir chaque jour. Il avait toujours recommandé la pratique de l'union avec Dieu, de l'adoration et du silence. Il expira le 14 mai 1834. Son renom était considérable et nous avons parlé du respect qu'il inspirait dans le diocèse de Poitiers. Sa mort détermina une explosion populaire de vénération. Nous n'en donnerons pas les détails. Les bonnes gens du pays ne se bornèrent pas à recommander aux Messieurs d'aller voir le bon Père. Toutes les paroisses étaient soulevées dans un mouvement spontané d'enthousiasme. Une immense acclamation proclamait le saint. L'évêque accédant à ce cri énergique de la dévotion populaire, autorisa l'éloge public du saint homme, à ses funérailles. Ce fut l'abbé Cousseau (i).
(i) Antoine Cousseau, supérieur du grand Séminaire, évêque d'Angoulême en i85o,mort en 1875, après s'être démis en 1872.
k futur évêque d'Angoulême, qui le prononça à la Puye. D'autres oraisons funèbres furent préchées dans les paroisses des environs. Les populations ne se rassasiaient pas d'entendre parler du bon Père. Des miracles e'clataient de divers côtés par son intercession ; nous avons déjà dit que les enquêtes canoniques avaient été ouvertes : le décret de l'introduction de la cause du vénérable serviteur de Dieu a été signé par le bien-aimé Pie IX, le 17 juillet 1877.
Depuis ce temps, le procès apostolique suit son cours. Nous n'avons pas besoin de relever le titre du Serviteur de Dieu par le récit de miracles obtenus à son intercession. Nous en voulons citer un pour l'édification du lecteur.
On a remarqué combien ce bon P. André aimait les pauvres. Jésus, père des pauvres, est un titre des litanies du Saint Nom de Jésus où il s'attachait particulièrement. Ce père des pauvres n'est-il pas pauvre lui-même et toujours vivant dans la pauvreté?
— Les pauvres ont tant de besoins, disait le P. André, et il leur donnait tout, si bien tout, que la Bonne Sœur était parfois obligée de le gronder. Le bon Père avait conscience de se faire gronder par la Bonne Sœur. Aussi un jour qu'il avait forcé un pauvre à recevoir ses souliers :
— Je ne veux pas de vos souliers, avait dit le
va-nu-pieds; mais le Père avait insiste' doucement et joyeusement :
— Essayez toujours pourvoir, disait-il.
Quand le pauvre homme fut chaussé :
— Sauvez-vous maintenant, s'écria le Bon Père, et que la Bonne Sœur ne vous voie pas !
Il n'avait pas que du respect, il avait de l'amour pour les pauvres ; il était heureux de les héberger et de les servir. Il avait donné à 'ooire à un mendiant, il voulut boire, après lui, dans le verre où avait bu son Seigneur et son maître.
Il avait toujours quelqu'une des Filles de la Croix pour l'aider dans ses charités et son apostolat auprès des pauvres; elle recherchait et découvrait ceux qui avaient besoin d'être confessés et instruits, elle les amenait, ou les indiquait au Bon Père tant que ses forces lui permirent d'aller les voir. Les bonnes Filles portaient aussi aux pauvres les aumônes dont pouvait disposer le Bon Père. D'où les puisait-il? Le savait-on bien ? Une Sœur était chargée de les administrer. Quand le Bon Père mourut, il y avait sept francs en monnaie de cuivre, dans le coffret, on ne peut pas dire la caisse des pauvres. La Sœur savait bien que cet argent était à eux. Elle le leur distribua, chaque jour, selon les demandes, et elle poussa la générosité parfois jusqu'à donner dix-huit sous d'un seul coup, dit-elle. Elle reconnaît aussi qu'il lui est arrivé une fois, une seule fois, de remettre vingt sous dans le coffret. Elle y puisait journellement : elle y puisa pendant 19 ans
Après avoir couronné son Serviteur, le père des pauvres lui donnait ainsi la joie de secourir encore ses amis de la terre ; et le Serviteur de Dieu, au sein de sa gloire, restait sensible à cette joie qu'il avait tant goûte'e ici-bas. La toute-puissance était à sa disposition, il en usait pour fournir quelques sous à des mendiants: la communion des saints!
17 octobre 1887.
*iMEZ-vous les livres de moines? J'en ai un sous les yeux qui a été' composé il y a bien des années, traduit tout récemment par des moines, qui même l'ont imprimé. L'impression est bonne, le caractère beau; un goût simple et relevé a admis, au commencement des chapitres, les grandes lettres, ornées et historiées, qui sont de la bonne tradition du bel art de l'imprimerie. On a aussi placé au frontispice de l'ouvrage et en tête de chacune de ses grandes divisions, des gravures sur bois, au trait qui s'harmonisent toujours heureusement avec les caractères et rappellent les premiers travaux des maîtres. L'exécution matérielle témoigne ainsi de l'amour que les moines d'aujourd'hui portent à l'œuvre de leurs devanciers et du prix qu'ils y mettent.
Ils n'avaient pas besoin de confier an lecteur que « leur joie est bien douce d'avoir pu conduire à bonne fin la traduction et l'impression de VExorde de Citeaux ». Leur joie et leur respect se reconnaissent rien qu'à ouvrir et manier le volume (i).
Faut-il dire qu'on y reconnaît aussi que ces moines qui traduisent et impriment vivent au dix-neuvième siècle? La qualité du papier trahit leur âge. Assurément ce papier est meilleur que la plupart des livres contemporains : il n'a pas cet éclat trompeur qui fatigue les yeux et que les fabricants mettent au service de la fâcheuse coquetterie des libraires. Le papier de VExorde est de cette teinte jaune, grave et modeste qui ménage la vue : il paraît solide ; en outre, il est collé, et, ce me semble, il pourrait recevoir et porter dans la marge les annotations que nos pères se permettaient et qui donnent du prix à quelques exemplaires des anciens livres. Mais avec sa solidité et son honnêteté, combien ce papier est inférieur à celui où faisait imprimerM.de Rancé(2), par exemple; et si l'on remontait plus haut dans les annales monastiques, si l'on voulait se reporter aux moines de Clairvaux ou
{\) Le petit et le grand Exorde de Cîteaux, contenant les Origines du Monastère et de l'Ordre de ce nom, avec de nombreuses légendes sur la vie admirable des anciens moines de Clairvaux. — In-8. Soligny-la- Trappe (Orne). Imprimerie de la Grande-Trappe.
(2) Armand-Jean Le Bouthillier de Rancé, ne' à Paris, le 16 janvier 1626, abbé de la Trappe, réformateur de l'ordre de Cîteaux, mort à Soligny-la-Trappe le 27 octobre 1700.
de Cîteaux, à saint Bernard ou à saint Robert, c'est de parchemin qu'il s'agirait : autre gloire et autre force où nos impressions ne sauraient prétendre.
Voilà donc dans la vertu du papier, la marque du xix^ siècle sur ce livre du xii^. Je voudrais faire abstraction de la langue. A quel propos cette traduction, néanmoins? Elle est nécessaire pour les hommes de notre temps à qui, grâce aux prospérités et au monopole universitaires, le latin n'est pas toujours familier.
Ce Grand et ce Petit Exorde de Cîteaux forment deux livres, dont le second reproduit à peu près intégralement le premier. Le premier n'a pas été composé, comme disent certains intitulés, par les premiers abbés, saint Robert, saint Albéric et saint Etienne (i). Mais il a certainement été écrit par quelqu'un des premiers moines du temps de saint Etienne, et qui avait connu la discipline et le gouvernement des deux premiers abbés ; on est même communément d'accord à attribuer l'ouvrage à saint Etienne.
Saint Robert est le premier fondateur. Il avait en 1098 quitté Molesmes avec vingt-un de ses frères qui n'y trouvaient pas la règle de saint Benoît assez exactement observée.
A ces dernières années du onzième siècle, Cluny était dans toute l'expansion de sa gloire, et nous voudrions ajouter dans toute la splendeur de la discipline
(i) Ces trois saints se succédèrent au gouvernement de Cîteaux de logS à ii33.
monastique, si le Grand Exorde ne nous défendait de parler de la sorte. Cluny, qui a été comme la racine et le noyau de la France, avait réveillé, assemblé et fomenté les étincelles de la vie monastique qui subsistaient disséminées et confuses, reluisant faiblement à travers les ténèbres qui succédèrent à l'éclat de Charlemagne. De ces lueurs vacillantes, Cluny était parvenu à faire un grand foyer. Il y a comme des générations de saints et des filières d'écoles qui viennent, avec saint Odon et saint Bernon, se concentrer à Cluny. Saint-Martin d'Autun et Saint- Martin de Tours avaient nourri ces premiers maîtres. Combien grande et belle la charte de fondation de cet admirable Cluny, le monastère des monastères, au début (909) ! du dixième siècle. Le comte duc Guillaume d'Auvergne et d'Aquitaine, en donnant à l'apôtre saint Pierre ses domaines sur la rivière de Grosne, au diocèse de Mâcon, les donnait, disait-il, aux pauvres. Aussi veut-il que les moines se placent sous la dépendance immédiate du Souverain-Pontife. Parmi les douze frères que saint Bernon amena à Cluny pour vivre sous le domaine direct du Pape de Rome, étaient saint Odon (i), le disciple chéri de
(1) Saint Odon, né à Tours vers 879, chanoine de Saint-Martin, avait étudié sous Rémi d'Auxerre, et s'était retiré à Gigny pour apprendre de S. Bernon la discipline monastique. On sait qu'il avait été providentiellement repris de son amour pour Virgile, comme autrefois saint Jérôme de ses prédilections pour Ci-éron. Saint Odon succéda en 927 à S. Bernon, au gouvernement de Cluny. 11 mourut en 942.
saint Hugues ((), leur maître à tous les deux. Ces noms disent tout; ils annoncent les réformes et la multiplication des monastères, les écoles répandues en tous lieux, les lettres renaissant de toutes parts comme les fleurs de la règle de saint Benoît, cultivée avec ardeur. Après les premiers fondateurs, c'est saint Mayeul, saint Odilon et saint Hugues (2), et le règne de ces deux derniers remplit tout le onzième siècle. Saint Hugues est mort en 1 109. Cluny compte alors près de trois mille monastères de son observance, dans le monde entier. Plus de dix mille moines vivent de sa règle, sous le gouvernement de ses abbés. L'Eglise tout entière ressent l'influence de ce puissant et fervent monastère. Les papes saint Grégoire VH, saint Urbain H, saint Pascal II sortent de ses cloîtres. C'est Cluny qui soutient la lutte de l'indépendance religieuse contre l'Empire, c'est Cluny qui réclame le célibat des prêtres, c'est Cluny qui prêche la croisade et remue le monde, qu'il illumine et civilise. L'abbaye de Molesmes, au diocèse de Langres, n'était pas de la dépendance de Cluny; les richesses
(i) Moine de Saint-Martin d'Autun, qui avait travaillé à former à la vie monastique saint Bernon et saint Odon.
(2) Saint Mayeul est le quatrième abbé de Cluny de 948 à cjq2. Saint OJilon qui lui succéda mourut en 1049. «'^ai'^'t Hugues, de Semur-en-Brionnais, né en 1024, succéda à saint Odilon et mourut en 1109. Sa Vie, écrite par Dom Lhuillier, bénédictin de Solesmes, est un beau livre d'histoire et d'édilication, sorti des presses de l'imprimerie de Saint-Pierre, à Solesmes.
8o GENS d'Église
y avaient été presque, dès l'origine, si abondantes que la règle de saint Benoît n'y était pas observée bien rigoureusement. Aucuns des religieux se prirent, disent les vieux livres, « à pensera povreté ». L'abbé, saint Robert, était de ce nombre : il voulait «acquérir trésor au ciel plutôt que posséder trésor en terre ». Si bien qu'avec quelques-uns de ses moines, il se présenta au légat du Pape, Hugues, archevêque de Lyon (i), réclamant la protection du Saint-Siège, comme nous avons dit, afin d'accomplir le dessein de suivre désormais la règle de saint Benoît, parfaitement et à la lettre, dit la traduction, a?xtius atque perfectius., dit le texte du privilège donné par l'archevêque de Lyon. Sur l'ordre du légat, vingt et un des moines de Molesmes se rendirent avec l'abbé saint Robert à Cîteaux, un lieu désert, inaccessible aux hommes, tout rempli de broussailles ; ils y bâtirent une église qu'ils dédièrent à Notre-Dame; et Gautier, évêque de Chalon, conféra à saint Robert le bâton et l'anneau pastoral : rabba3^e de Cîteaux était ainsi fondée le 21 mars 1098. A la prière de l'archevêque de Lyon, le duc de Bourgogne se porta fondateur du nouveau monastère et fit élever et achever à ses frais les bâtiments nécessaires aux moines. Saint Robert, cependant, ne resta pas à Cîteaux; un ordre du pape
(i) Précédemment évêque de Die, en lojS, élu spontanément, par acclamation, et sacré à Rome, en 1074, par saint Grégoire VII; archevêque de Lyon de 1082 à 1106.
Urbain II le ramena à Molesmes, où il put organiser une assez exacte observance de la règle. Il mourut en I io8, et son successeur à Cîteaux, saint Albéric, mourut l'année suivante.
Sous le gouvernement de saint A.lbe'ric, les moines de Cîteaux, d'après un ordre de leur dame, la sainte Vierge, avaient pris ses livre'es et adopté l'habit blanc. Ils n'inaugurèrent pas qu'un changement de couleur dans l'habit monastique : on voit dans VExorde que les vêtements flottants, les fourrures, le linge de corps et de riches garnitures de lit avaient été en usage à Molesmes, et même à Cluny; le réfectoire aussi aurait vu plus des trois pidmenta autorisés par saint Benoît. Cîteaux innovait encore en admettant des frères convers qui, sans être moines, devaient être traités comme tels, appelés à vivre sous la règle, et appliqués au gouvernement des granges, des moulins et des travaux agricoles, afin que les moines enfermés dans leurs cloîtres, sans se désintéresser désormais d utravail de la terre, pussent vaquer plus commodément à la prière et aux études. Le pape Pascal II, en prenant Cîteaux sous sa protection (iioo), avait rappelé et renouvelé les privilèges accordés par son prédécesseur Urbain. Quand saint Albéric mourut, à peine avait-il vu augmenter le nombre de ses moines ; et sans les promesses divines, l'état de l'abbaye aurait pu lui paraître encore bien précaire. Ce fut saint Etienne, son successeur, qui en vit tout le développement. En prenant le gouvernement, il avait redoublé
l'austérité de la pauvreté. Pour la faire reluire par tout le monastère, aussi bien dans l'église que dans les cellules des moines, les croix d'or et d'argent en usage à Molesmes et surtout à Cluny, furent remplacées par des croix de bois; les chandeliers des autels comme les encensoirs étaient en fer; les ornements sacerdotaux même durent être dépouillés de toute broderie d'or ou d'argent. En même temps la facilité de tenir sa cour dans l'église de Cîteaux, les jours de grande fête, fut déniée au duc de Bourgogne et par conséquent à tous les autres bienfaiteurs.
Dans cette pauvreté extrême et cette solitude absolue, l'abbaye commença à prendre son essor, à recevoir des novices, et bientôt à fonder de nouvelles maisons. Saint Etienne donna alors (i 1 19) les statuts connus sous le titre de Charte de Charité^ qui unissent tous les membres de Cîteaux, fixent les rapports des diverses abbayes et leur soumission à Cîteaux, chef de tout l'ordre. Ces statuts, pleins de piété, règlent les rapports des frères et des abbés, et ils sont toujours en usage dans l'Observance des Cisterciens réformés, dite la congrégation de la Grande-Trappe, qui comprend aujourd'hui plus de quarante monastères.
Pendant que saint Etienne édictaitces constitutions, cette charte de Charité, toujours vivante et florissante, qui n'est que le développement et l'application de la règle de saint Benoît, Cîteaux avait conquis sa gloire ; et saint Bernard, âgé environ de vingt-deux ans, s'était, avec ses frères, donné au nouveau monastère (iii3).
Deux ans après, saint Etienne l'envoyait dans la vallée de l'Absinthe, fonder Tabbaye de Clairvaux.
Le Petit Exorde eût pu citer ces noms. Il s'arrête à l'approbation de la charte de charité par le pape Calixte II, à la fin de l'année 1 119. Ce pape, de la maison de Bourgogne, était archevêque de Vienne, lorsque, à Cluny, au commencement même de l'année, il avait été élevé au Pontificat suprême.
Depuis son élection, il n'avait pas quitté la France, la parcourant dans tous les sens, y prêchant la paix, y tenant des conciles, fulminant contre les simoniaques, recommandant le célibat aux prêtres, frappant d'excommunication l'empereur Henri. L'avant-veille delà fête de Noël, qu'il allait célébrer à Autun, le pape Calixte était à Saulieu, lorsqu'il signa le privilège de Citeaux. L'ordre était dès lors constitué, et le Petit Exorde a raison de s'arrêter à cette date. Le livre n'a d'autre but, en effet, que de perpétuer la mémoire de cette fondation, d'en constater la canonicité, l'autorité, et, en faisant connaître les grâces de Dieu répandues ainsi à l'origine, de rendre la vie et la règle de Cîteaux* plus vénérables et plus chères à tous ceux qui sont appelés à les pratiquer. C'est un petit livre d'or, disaient les moines. Il est sobre dans ses paroles, sommaire et discret. Dès les premiers mots, il constate sa compétence : Nos primi hiijus ecclesiœ fundatores, et le récit commence : Anno ab incaniatione millesimo nonagesimo octavo.TouX est bien précisé.
Si le discours n'est pas abondant, il est net et ferme:
le texte se compose surtout de documents authentiques, des lettres des légats, des papes et des e'vcques. Les brefs chapitres qui relient ces monuments se bornent à l'essentiel : dans sa simplicité et sa force, ce petit livre, place' dans les fondements de Cîieaux, rappellerait volontiers les cryptes solides et puissantes, sans ornements, de la première architecture romane. Il est énergique et vigoureux, religieux et imposant dans sa force: en somme, une belle construction, un beau livre, un livre d'histoire, un livre de piété. Le Grand Exorde est d'un autre style : c'est une autre architecture et un autre art; c'est la même histoire exposée plus amplement et avec une piété plus expansive. Il est abondant et élevé : il s'étend et s'épanouit de toutes parts. On dirait l'église, la grande église gothique, riche, splendide, pleine d'ornements, c|ui consacre à Dieu toutes les richesses de la terre, toutes les facultés de l'homme, et déverse à profusion les joies de la lumière et les splendeurs du commerce de Dieu sur tous ceux qui la fréquentent.
Le Grand Exorde^ avons-nous dit, reproduit le petit. Il en enchâsse les documents, les prépare, les annonce ; il place les premiers âges de la vie monastique au temps des apôtres : il en célèbre les anciens pères, saint Antoine avant saint Benoît. Il s'arrête longuement sur Clun}', et je n'ai pas eu tort de rappeler tout à l'heure les noms des héros dont il célèbre la gloire, les vertus et les miracles, saint OJon, saint Maieul, saint Odilon et saint Hugues entre autres. Il
arrive ensuite à l'origine de Cîieaux, « où se rétablit, dit-il, Tordre monastique dans son intégrité primitive en gardant à la lettre la règle de saint Benoît » ; enfin il ajoute : « Nous nous occupons aussi de plusieurs personnages remarquables qui se sont illustre's par leurs .vertus, spécialement à Cîteaux et à Clairvaux. Ces personnages de Clairvaux sont ceux qui ont connu saint Bernard. Ce grand saint est bien le héros du Grand E.\ordL\ il y paraît en nombreuse compagnie : celui qui écrit a connu les anciens disciples du patriarche, et il n'écrit rien qui ne s'appuie sur leur témoignage.
Ce Grand Exorde se compose de six livres. Nous n'allons pas les analyser. Aux récits et aux documents du Petit Exorde^ le premier livre, outre les récits qui précèdent la fondation de Cîteaux, ajoute quelques détails sur la vie, les vertus et les gloires des moines, aux temps qui suivirent celui de saint Etienne. Avec le second livre, il entre en relations avec saint Bernaid, il donne des détaiN de sa vie merveilleuse au milieu des moines, des grâces qu'il leur attire, du secours qu'il leur apporte et des miracles qui se font à sa demande, et à cellesaussi de ses premiers successeurs; car ce second livre s'étend jusqu'au huitième abbé de Clairvaux.
Les quatre derniers livres sont la chronique miraculeuse de Clairvaux aux temps que nous avons indiques. C'est tout le peuple des moines qui y est décrit, ses travaux, ses perfections et ses misères, les grâces
qu'il obtient et que le Ciel lui prodigue. C'est un récit merveilleux, touchant, plein d'intérêt. Les mœurs du temps s'y accusent, les mœurs du monastère y vivent. Il y a là un document historique d'une grande et véritable valeur: il y a surtout un livre d'une édification pénétrante et charmante, où le lecteur émerveillé admire les miracles de Dieu, reconnaît les voies de la Providence, ses desseins amoureux et mystérieux pour pénétrer les cœurs, les incomparables ressources de sa miséricorde et aussi les redoutables profondeurs de sa justice.
Le beau, le bon, l'agréable et l'utile des livres de moines, c'est de mettre le lecteur en communication directe et comme de plain pied avec Dieu. Sans doute, le moine, au gré de la sagesse du monde, achète cette intimité, dont il nous révèle les charmes, au prix de grands sacrifices. Mais ces sacrifices de tous les jours, si cruels et si durs qu'ils paraissent à la nature, ne pèsent pas au moine, et la joie qu'il en ressent nous donne à admirer et même à goûter les richesses de l'amour et les douceurs de la présence de Dieu. C'est la lumière et la vie qui pénètrent les cœurs. Combien cette communication de Dieu ou simplement la connaissance et la vue de cette communication est salutaire au chrétien et embrase les âmes ! Les pauvres âmes noyées dans le siècle sont bien aveugles et bien légères ; elles ne sont pas insensibles à la bonté divine, et les livres qui les mettent en la présence de Dieu deviennent rapidement populaires. Quel livre sera
jamais aussi répandu que Vlmitation de Jésus-Christ) et si c'est le livre le plus parfait qui soit sorti de la main des hommes, n'est-ce pas parce que c'est celui qui met l'âme le plus simplement en contact et en convecsation avec Dieu ? Y a-t-il une meilleure et plus belle compagnie? Comment concevoir une plus utile et plus agre'able conversation?
UlmitatioUy à mon avis, a été écrite par un moine. Je ne suis pas un savant à discuter ou même à rechercher l'auteur de ce beau livre. Cependant quelques noms mis en avant m'ont toujours paru plus disgracieux que je n'oserais jamais l'exprimer. Comment prêter un livre si parfait à un docteur sans vœux religieux et contestant les prérogatives du Pape ? Je voudrais en appeler aux ignorants. Leur jugement est souvent juste parce qu'il est simple et ne se pique pas de curiosité. Comment douter que l'auteur qui parle sans cesse du religieux fervent et du religieux tiède, qui pèse et mesure la parole que saint Bernard s'adressait à lui-même : Ad quid venisti? comment douter que cet auteur ne fût un moine et ne parlât à des moines ? Son discours s'étend, il est vrai, et se propage au delà du cloître, parce que le cœur du moine est le même que celui des autres hommes, et tous les hommes ne sont-ils pas appelés à goûter l'amour divin, dont Vlmitation les entretient et leur montre la pratique ?
La pratique des moines nous dépasse de mille manières; les obligations rigoureuses, où ils sont voués, effrayeraient le commun des lecteurs ; tous les chré-
88 GE\s d'église
tiens, cependant, doivent en connaître quelque chose, en comprendre et en goûter le prix; s'ils ne savent embrasser la sublime entreprise, ils doivent en pratiquer et même en savourer quelques préceptes. La mortification, la pénitence, la pauvreté, la chasteté, même avec vœu, sont des vertus où est conviée la masse des fidèles. îl y a dans l'Eglise catholique des vertus réservées, c'est-à-dire particulières à cette Eglise, la seule vraie, l'unique épouse de Jésus- Christ ; mais ces vertus réservées à TEglise sont communes à tous ses enfants. Le cœur du divin Maître a été ouvert pour tous: il n'a point de secret, et les esprits les plus obtus comme les plus clairvoyants sont tous appelés à puiser à cette source. Il en prendront chacun selon leur capacité, et seront récompensés selon leurs mérites. Les lumières spirituelles et les lumières intellectuelles ne se confondent pas. L'intelligence est une chose : l'amour en est une autre, bien plus élevée, plus précieuse et plus grande; le cœur de Jésus en est Técole. Voilà pourquoi le livre de Vlmitation est gotité et lu quelquefois avec infiniment de fruit par des esprits qui ne nous paraissent faibles ou bornes que parce que nous ne savons pas démêler la faculté et la puissance de l'amour.
Je ne sais trop pourquoi je m'étends ici sur le livre de Vlmitation de Jésus-Christ : c'est ma conviction que le livre sort de la main et du cœur d'un moine, qui me le fait citer comme un exemple de la popularité où les œuvres des moines peuvent atteindre et du
fruit qu'elles donnent même dans les rangs des '^imples fidèles. Tous peuvent aller prier Dieu et adorer l'Eucharistie dans les églises monastiques-, YExorde de CitccTiix peut être communiqué à toute sorte de lecteurs. Comme il est composé d'histoires, il ne peut moins faire que d'être accueilli du grand nombre. Les esprits les moins cultivés, les hommes appliqués aux travaux les plus écrasants, sont sensibles aux histoires encore plus qu'aux discours ; et une anecdote est plus pénétrante et va plus loin qu'un raisonnement.
Les histoires qui composant VExorde et racontent les communications célestes obtenues parles hommes de prières, ne parlent des vertus des moines que parce qu'elles racontent aussi leurs fautes, leurs passions et leurs faiblesses. La vertu est une victoire; il n'y a pas de victoires sans combat. Les moines sont des hommes : les convoitises de la chair et l'orgueil de l'esprit sont imm ^lés par ceux du douzième siècle, selon les aspirations de Dieu et avec les allures de leur temps.
Aussi tout intéresse et tout plaît dans ces récits. Saint Bernard y apparaît comme un héros et un vainqueur. La sainte Eucharistie à la main, il apostrophe le comte de Poitiers, le renverse et le pousse du pied pour le faire sortir de son hérésie. Ce moine terrible est un cœur tendre. Combien douce et pénétrante la lettre qu'il adresse au jeune Robert, d'abord moine à Clairvaiix, et qui mis à bout par la rigueur de l'abbé, avait abandonné son grand dessein pour prendre la
go GENS D EGLISE
vie plus douce et plus large de Gluny ! Cluny, il faut le reconnaître et nous l'avons remarque', n'apparaît pas dans VExot^de de Cîteaux comme un modèle de vie parfaite. Il n'est sans doute pas dépeint comme ces religions qu'on appelait ouvertes, au seizième siècle, et qui n'avaient rien de monastique; mais depuis la mort de saint Hugues, au milieu du grand mouvement et des magnificences du monastère des monastères, la pratique de la règle de saint Benoît s'était-elle affaiblie ? Les richesses merveilleuses que Cluny avait réunies dans son immense église, la plus grande de la chrétienté, dont Saint-Pierre de Rome seul a dépassé les dimensions ; les hommages de toute la terre que ces moines patients et hardis avaient prodigués au Dieu eucharistique, forçant les monuments de l'antiquité à relever les splendeurs du vrai temple, et tirant de la Haute-Egypte les superbes colonnes du chœur de leur église ; tant de luxe et aussi de commerce avec tous les grands de la terre avaient-ils fait négliger la modestie, la pauvreté, la mortification de la vie monastique? Peut-être, plutôt, le dessein de saint Bernon et de saint Odon n'avait-il pas été, dans son principe, d'une sévérité aussi littérale que celui de saint Albéric et de saint Etienne? Toujours est-il qu'après les grands et saints abbés de Cluny, que nous avons nommés, il en était venu un d'une discipline moins rigoureuse, d'une application moins exacte, d'une piété moins recueillie, et qui préoccupé des affaires de' la catholicité, appliqué aux démêlés du
pape et de l'empereur, n'avait pas montré une attention assez jalouse à la pratique des règles d'humilité et de pénitence. Si bien que, sur la plainte des moines de Cluny, amoureux de la vie qu'ils tenaient pour parfaite, le pape Gélase (i) avait été obligé de conseiller à cet abbé d'abandonner un gouvernement qu'il n'avait pas la vertu de tenir. Pour toutes ces causes ou d'autres, Cluny, dans VExorde de Cîteaux comme dans les œuvres de saint Bernard, est représenté comme un monastère sinon mitigé, du moins où la vie est moins parfaite et moins sévère qu'à Cîteaux.
Un moine de Cluny, sans faillir à ses promesses, en les élevant au contraire et en enchérissant sur son premier but, pouvait aspirer à entrer à Cîteaux. Le moine de Cîteaux, au contraire, en souhaitant le régime de Cluny, aspirait à déchoir, à diminuer et à fausser la vertu de ses engagements. Aussi, malgré tout le respect et le culte que le moine blanc porte aux fondateurs de Cluny, à saint Odon, saint Odillon et saint Hugues, il laisse voir le peu de cas qu'il fait des moines noirs, et s'arrête volontiers aux griefs que Cîteaux pourrait avoir contre eux. C'est là une marque humaine dans ce beau livre qui nous entretient presque uniquement des merveilleux rapports de l'homme avec Dieu. Mais, nous l'avons déjà dit, le
(i) Gélase II, cent soixante-quatrième pape, moine au Mont- Gassin, cardinal, succède à Pascal II en 11 18, et meurt à Cluny, le 29 janvier 11 19.
moine est un homme. Si saint Bernard, dans ses reproches aux moines noirs, garde la charité, toute la charité d'un saint, on ne serait pas surpris si ses disciples n'avaient pas toujours tenu l'exacte mesure. Qui leur je-terait la pierre ? Cet amour jaloux de leur cloître, même encore imprégné de sentiments humains, n'est-i! pas, après tout, une de leurs gloires?
Je m'étends peut-être un peu trop sur ce Pjtit et ce Grand Exorde de Citeaiix. Il serait sans doute utile d'aider à la publicité d'un livre qui arrive de Solignyla-Grande-Trappe, et il me semble que je serais heureux d'essa\'er d'y donner un peu d'appui : peut-être l'eussè-je fait plus efficacement si j'avais moias abondé en paroles? Cependant je veux me permettre encore une réflexion.
Après les six livres du Grand Exorde^ il y en a un septième qui n'est plus du même auteur, qui apporte de nouveaux détails sur saint B.rnard, sur dom Pierre son hLiiticme successeur, et sur quelques autres des compagnons du saint. Il se termine dans l'imprmié de ir)2i — Pampelune — par un bref chapitre à propos d'une victoire remportée sur l'esprit malin par le P. Bernard. Ce onzième chapitre montre le saint dans sa cellule, se donnant la discipline : le démon, sous la figure hideuse d'un nain, homunculus^ lui arrache violemment la discipline des mains. Mais le saint, reconnaissant le diable, se signe et, se précipitant sur le monstre, le renverse à terre et se prend à le bourrer de coups de poing. — Ha ! ha ! mon frère, s'cciiait le
DES LIVRES DE MOINES gS
Malin, vous me frappez! — Eh! pourquoi m'abstenir de te frapper, répliquait le saint, quand il m'est donné .pouvoir de le faire ? Devant cette constance, dit l'annaliste, le démon, moulu de coups et tout confus, s'échappa le plus vite qu'il put des mains du serviteur de Dieu.
Ce chapitre a-t-il été recounu apocryphe par les nouveaux éditeurs ? Est-ce simplement un signe du temps qui les a engagés à n'en pas donner la traduction ? Il est bien certain qu'on n'aime pas aujourd'hui à être entretenu du démon. Les puissances du Malin et ses maladresses sont cependant toujours les mêmes; et le vénérable curé d'Ars, dans sa simplicité, imitait envers le Grappin les procédés du grand docteur saint Bernard envers le Pervers, pessimiis.
Puissions-nous être assez saints pour gourmer le diable toutes les fois qu'il nous en donne occasion !
S'il avait fallu faire une concession à notre siècle, eût-elle été mieux placée au chapitre X ? On y raconte qu'au moment de la mort de saint Bernard, — assisté de la sainte Vierge, venue pour recueillir son àme et son dernier soupir, — expirait en Angleterre un bon prêtre, voué depuis vingt-cinq ans à la vie érémitique, et qui se présenta au tribunal de Dieu en même temps que le patriarche de Clairvaux; avec eux, il y avait une multiiudo d'environ trente mille âmes. De cette foule, jugée en un clin d'œil, deux âmes seules, l'ermite anglais et le moine français, entrèrent tout droit en paradis ; trois descendirent en purgatoire ; les
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autres furent précipitées dans les flammes de l'enfer. La justice de Dieu est toujours la même -, elle est aussi terrible au dix-neuvième siècle qu'au douzième siècle. La sœur Saint-Pierre, du carmel de Tours, l'inspiratrice de l'œuvre de la réparation des blasphèmes, l'apôtre de la dévotion à la Sainte-Face (i), a vu de nos jours les âmes descendre en enfer dans un grand tourbillon, dense et épais comme des flocons de neige en un jour d'hiver. Tout VExorde parle sans cesse de la justice de Dieu ; et aux terreurs des moines comme à leur courage, à leurs vertus et à leurs joies, on comprend bien que la crainte de Dieu était bien en ce temps-là le commencement de la sagesse. Pourrait-il en être autrement de nos jours? Et faut-il voiler quelque chose de la justice pour faire luire plus particulièrement la miséricorde ? Elles sont toutespuissantes, l'une et l'autre ; mais quand Jésus-Christ veut ouvrir les abîmes d'amour de son cœur et répandre partout les flammes ardentes de sa charité, n'est-ce pas sa miséricorde qu'il faut surtout méditer etadorer? Elle reste inséparable de lajustice. VExo7'de, qui tremble devant l'une, éclate devant l'autre ; et la miséricorde rayonne à toutes ses pages à travers les défauts et les crimes mêmes des moines, comme au
(i) La vie de la sœur Saint-Pierre, de'cédée le 8 juillet 1848, a été écrite par l'abbé Janvier. Ses Révélations ont été publiées par les Binédictins de Solesmes. On peut consulter sur cette sainte religieuse le Saint Homme de Tours, chap. xiii, p. i55 et suivantes.
DES LIVRES DE MOINES qS
milieu des délices et des faveurs qui pleuvent sur eux. Tout abrités que nous sommes dans le cœur de Jésus qui, dans ces derniers temps, a voulu se manifester et s'ouvrir plus largement que Jamais, cherchons à greffer sur ce commencement de la sagesse notre conversion, pour la faire fleurir et s'épanouir ensuite au sein de la miséricorde. Un cœur converti peut-il ne pas être un cœur joyeux?
Cette vie des frères convers de Cîteaux était donc belle et charmante à Clairvaux et dans toutes les autres abbayes de Tordre. Ils étaient simples, sans culture littéraire, presque uniquement appliqués aux travaux agricoles. Manquaient-ils de politesse? Ils étaient d'assez bonne compagnie pour que la sainte Vierge se complût au milieu d'eux. Elle était la dame et la maîtresse de Cîteaux, elle ne se bornait pas à visiter le chapitre et à s'asseoir au chœur. Au moment des grands travaux agricoles, en la saison des foins ou des moissons, elle se mêlait volontiers aux frères dans les près et les guérets, allant de l'un à l'autre, en souriant à leurs fatigues. Si tous ne la voyaient pas, tous au moins sentaient et goûtaient sa présence.
Ces bons frères mêlaient la prière à leurs travaux; et aux jours de fête, ils accouraient avec joie des granges ou des moulins pour assister à l'office du chœur. C'était une grande joie, et quelques-uns cependant devaient en être privés pour rester à veiller et à garder le bétail. Une nuit de l'Assomption, à l'heure où l'on chantait les Matines à Clairvaux, la cloche,
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malgré la distance, parvint aux oreilles d'un bon frère que l'obéissance retenait à la bergerie, au loin, dans la forêt, sur la montagne. Ce trère était préoccupé volontiers de la crainte d'être distrait et dissipé de sa dévotion à la Mère de Dieu par les grands travaux qui lui étaient ordinairement iin posés.
Dans son isolement, le son de la cloche au milieu de cette nuit de la fête de l'Assomption, vint ranimer son désir de se joindre et de participer à la prière et aux chants du monastère. Il eût voulu, de loin, pouvoir s'unir aux mélodies, mais il ignorait le chant, et illettré, ne savait même pas les paroles liturgiques. « Il se tourne vers le monastère, y fixe ses yeux et son cœur et récite aussi dévotement qu'il le peut les prières d'usage imposées aux convcrs : il cherche ensuite tout ce qu'il peut savoir de louanges pour les présenter à la sainte Mère de Dieu, et s'associer jusqu'au bout à la récitation de l'office divin. Il se trouve ne savoir que la salutation angclique : il s'en sert comme d'un parfait abrégé qui contient pour lui la plénitude de la dévotion. Il lève les yeux au ciel, multiplie les salutations, les soupirs, et dans ce divin commerce passe, sans s'en apercevoir, le reste de la nuit et une partie du matin. » Or, par une permission divine, saint Bernard au milieu du chœur de Clairvaux où il présidait et s'unissait aux chants, voyiit dans le lointain le bon frère, et était miraculeusement édifié sur la puissance supérieure de sa simple et fervente prière. x\près avoir félicité les
moines du bel hommage qu'ils venaient de rendre en cette fête à Dieu et à leur sainte patronne, le grand abbé ajouta : « Je ne veux pas vous laisser ignorer qu'un des plus petits et des plus simples parmi nos frères convers, retenu cette nuit par obéissance sur la montagne, dans la forêt, a offert à Notre- Dame, pour Matines, des hommages si purs et si fervents, qu'ils ont dépassé dans leur naïveté tout ce qu'il y a de plus sublime dans notre contemplation et de plus ardent dans nos prières. »
L'annaliste du couvent fait la remarque que « sous l'action divine de la grâce qui allumait de grandes ardeurs dans l'âme simple du pauvre frère, l'uniformité, qui d'ordinaire engendre l'ennui et ôte la ferveur, avait chassé le dégoût et excité la piété : et les paroles de ÏApe Maria, si suaves et plus douces que le miel, avaient obtenu les bonnes grâces de la Reine du Ciel. » Ce bon frère, dont on ne nous dit pas le nom, aurait-il été ainsi l'inventeur..., il était au moins le précurseur du Rosaire, que saint Dominique organisa et institua soixante ou soixante-dix ans plus tard. Il faut bien noter ce détail et s'en souvenir pendant le mois d'octobre.
En tous cas, aimons notre chapelet, qui, au témoignage de saint Bernard, élève notre prière, grossiers et ignorants que nous sommes, au niveau des contemplations et des ferveurs des plus doctes et des plus saints.
Un dernier mot sur le prix que le bon Dieu attache
à la piété envers les âmes agonisantes. Un abbé de Glairvaux était à faire les foins avec ses frères dans la prairie, au bord de l'Aube. On vint lui dire qu'un frère convers malade approchait de ses derniers instants, et demandait l'extrême-onction. L'abbé, voyant que sa présence animait tout le monde au travail, ne crut pas devoir quitter la prairie, et chargea un des anciens d'aller administrer à sa place les derniers sacrements. Le bon frère les reçut avec joie et consolation et mourut paisiblement. A. quelques jours de là, l'abbé eut une vision qui lui apprit que Dieu lui reprochait sa négligence à donner lui-même les onctions au pauvre frère et à l'assister à ses derniers moments, et lui enjoignait comme pénitence de cette omission de réciter chaque jour pendant toute sa vie les sept psaumes de la pénitence.
Cet abbé, dom Henry, septième abbé de Clairvaux (i), fut plus tard appelé par le Pape à monter sur le siège épiscopal d'Albano, et à faire partie du sacré Collège. Il resta toujours fidèle à la pénitence qui lui avait été imposée ; et il était si persuadé de l'avoir reçue directement de Dieu, qu'il disait que plutôt que d'y manquer, s'il se trouvait jamais dans une telle perplexité, il préférerait omettre la messe, même au jour de Noël ou de Pâques. Tant le bon Dieu tient à la charité envers les moribonds !
(i) Henri de Marsillac, septième abbé de Glairvaux, 1176, évêque d'Albano et cardinal en 1179, mort à Arras en 1189.
On sait comment à Rome, au temps de la puissance du Pape, était organisée pour tous les fidèles cette assistance spirituelle des dernières heures. Il y avait des congrégations religieuses, dont la vocation était de vaquer à ce devoir et de veiller auprès des mourants.
Combien le bon Dieu doit haïr les suppôts de Satan qui de nos jours s'efforcent de priver de cette miséricordieuse charité les malades des hôpitaux !
Un beau livre, délectable et salutaire que VExorde de Citeaux !
I" août 1887.
'histoire des religieuses hospitalières de ^^^ Saint-Joseph se passe en France et au ^^ Canada. Les historiens du Canada ont souvent parlé de cette congrégation ; elle a été mêlée aux travaux des grands héros et des admirables héroïnes de l'établissement du règne de Jésus-Christ, à Villemarie. Paul de Maisonneuve (i), Marguerite Bourgeois (2), Jeanne Mance, ont été unis aux hospitalières de Saint-Joseph par toutes sortes de liens; les récits du Canada ne peuvent moins faire que men-
(i) Paul Chomedey de Maisonneuve, gouverneur de Montréal en 1641.
(2) Marguerite Bourgeois, ne'e à Troyes le 17 avril 1620, morte à l'hôpital de Villemarie le 12 janvier 1700.
donner ces religieuses, dont les e'tablissements subsistent et prospèrent encore à Montréal. Le nouvel historien (i) a essayé d'en reconnaître la source ellemême et d'en suivre tout le cours dans la mère patrie, voulant montrer l'origine et tout le développement de l'institut des religieuses hospitalières de Saint- Joseph en France et en Amérique.
Cette histoire se présente à travers nos annales, grâce aux documents que la situation de l'auteur lui a permis de consulter et de mettre en œuvre, comme un récit historique, édifiant, touchant, offrant au patriotisme national et à l'amour de l'Eglise ces exemples et ces merveilles qui remuent les cœurs, nourrissent la foi, et éveillent toutes les impressions d'admiration et de force que donne la vie des saints. Un des derniers papes, Grégoire XVI, disait à un jeune homme qui venait de se convertir à Rome et qui brûlait du désir de servir Dieu : Lisez la vie des saints. Pour qu'on lise la vie des saints, il faut qu'on l'écrive. Les saints ne sont pas toujours des personnages isolés les uns des autres au sein de l'Eglise. Cette mère de toute sainteté crée, fait vivre et nourrit des sociétés qui sont vraiment saintes et dont tout le travail est fécond. Les ordres religieux, les divers instituts, les congrégations de tout habit et vouées à toute œuvre.
(i) Histoire des religieuses hospitalières de Saint-Joseph (France et Canada), par M. E. Couanier de Launay, chanoine honoraire, ancien vicaire général. — 2 vol. in-S". — Palmé.
ont leurs histoires, toutes propres à faire glorifier Dieu, aimer l'Eglise et imiter Je'sus-Ghrist.
Les religieuses hospitalières de Saint-Joseph ne remontent pas à la nuit des temps : elles se sont e'tablies au xvii^ siècle; et avant qu'elles fussent crée'es, leur vocation avait été indiquée de Providence et aussi leur place marquée au Canada. Elles ont été formées par une volonté expresse et particulière de Dieu. Elles sont nées au moment de cette floraison admirable des œuvres de piété et de charité, qui suivit en France l'énergique courage de tout le peuple de cette terre chrétienne à réclamer et à défendre par la Ligue le privilège et la gloire de sa foi catholique. On eût cru, disait Richelieu, que le règne de saint Louis allait renaître. Dans ces années splendides, où le peuple, le menu peuple, avait l'intelligence des maximes les plus sublimes de la piété et l'admiration sincère des dévouements merveilleux de la charité, un honnête homme, chrétien fervent, solide, appliqué aux œuvres de piété et aux œuvres de pénitence, tertiaire de Saint-François, laïque d'ailleurs, engagé dans le mariage et chargé de famille, gentilhomme d'ancienne date sinon de grand éclat, de fortune modeste, et appliqué dans son pays à la recette des deniers publics, ce qu'on appelait la taille, — c'està-dire un publicain, — reçut avis de Dieu, un jour (2 février i63o) qu'il venait de faire la sainte communion, d'avoir à créer une congrégation de religieuses hospitalières, dont il enverrait un essaim au Canada,
à l'île de Montréal. L'île de Montréal, au cours du Saint-Laurent, occupée par les sauvages, était bien une possession de la France : même elle appartenait à un gentilhomme du Dauphiné qui ne se mêlait pas d'y rien coloniser.
La double mission donnée au gentilhomme dont nous avons parlé, était si extraordinaire, et il était si évidemment par lui-même dénué de toutes les ressources nécessaires, que son directeur lui défendit de songer à rien faire, lui recommandant de se borner à prier et à attendre, l'assurant que, si le dessein qui lui avait été proposé était vraiment de Dieu, Dieu le ferait réussir et marquerait l'heure où il y faudrait entrer.
Ce gentilhomme, Jérôme Le Royer de la Dauversière (i), âgé alors d'environ trente-quatre ans, se borna à multiplier ses prières et ses austérités. Force lui était bien de suivre les conseils de son directeur, car il n'avait absolument rien entre les mains pour conduire ce double dessein de la colonisation d'une île américaine et de la fondation d'un institut de filles. Il attendit neuf ans. Les historiens du Canada ont raconté comment, au bout de neuf ans, il fît la rencontre de M. Olier (2 , qui, sans le connaître, l'aborda
(i) Né à la Flèche le 18 mars iSqj, mort le 6 novembre lôSg.
(2) J.-J. Olier, fondateur de la communauté et du séminaire de Saint-Sulpice, curé de la paroisse de ce nom, né à Paris le 20 septembre 1608, mort le lundi de Pâques, avril iSSj.
en lui disant : (f Vous avez un dessein, je veux être de la partie », et lui remit un rouleau d'or. En outre, de concert avec la Dauversière, M. Olier forma la société de Notre-Dame, qui s'interdisait toute espèce de trafic dans le nouveau monde, et prétendait y poursuivre uniquement le règne de Jésus-Christ. La Providence tenait en réserve tous les agents de cette sainte entreprise. Elle alla les chercher de toutes parts, et fort loin des côtes, où la pensée des expéditions maritimes eût été naturelle.
La Dauversière demeurait à la Flèche, en Anjou.
Paul de Chomedey de Maisonneuve, qui fut le capitaine de la première expédition (1641) et le gouverneur de Montréal, était un gentilhomme de Champagne qui avait suivi le métier des armes bravement, ayant voué son épée à la sainte Vierge, son unique dame, disait-il. Il avait ainsi, sous le harnais et dans les exercices militaires, conservé toute la pureté de son âme ; il voulait donner sa vie et tout ce qu'il possédait à la gloire de Dieu.
Marguerite Bourgeois était une humble fille de Troyes, qui voulait d'abord entrer dans une congrégation religieuse. Devançant les soeurs de Saint-Joseph de Cluny et la mère Javouhey (i), que nous avons vue de nos jours, Marguerite Bourgeois, en s'embar-
(i) Anne Javouhey, fondatrice des Sœurs de Cluny, disait que tout le bagage d'une sœur missionnaire devait tenir dans un chausson.
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quant, portait pour tout bagage un petit paquet de hardes sous le bras. Elle partit en i653. Son projet pour Montréal s'était mûri pendant plus de douze ans. Ar'^ Mance (i), au contraire, embarquée dès 1641, avait été enlevée brusquement, et arrachée comme subitement aux siens, sans leur donner, pour ainsi dire, le temps de réfléchir ou de lui contredire. L'appel de Dieu avait été instantané, et la réponse immédiate. C'était une demoiselle du Bassigny, d'auprès de Langres. Elle ignorait tout du projet de Montréal. Saisie par la volonté de Dieu, elle se dirigea vers la Rochelle, où elle savait qu'il y avait alors des vaisseaux en partance pour le Saint-Laurent. Ce n'était pas un coup de tête. Jeanne Mance était fille d'esprit, de bon conseil, de belles manières et de fort grand air. Dans les hôtelleries où elle s'arrêtait en faisant route vers l'Océan, on l'eût prise volontiers pour une princesse ; et lorsqu'on savait son dessein pour le Canada, la considération se changeait en respect et vénération -, les hôteliers auraient volontiers refusé son argent. Elle n'allait pas ainsi, par les chemins, à l'aventure. Elle n'avait rien entrepris d'elle-même sans en avoir délibéré devant Dieu, ni sans avoir pris conseil. Son confesseur avait résisté quelques semaines : il avait voulu éprouver l'attrait pour les missions lointaines, qui avait tout à coup pris possession
(i) Jeanne Mance, née à Nogent4e-Roi près de Langres, en 1606.
de cette âme ; il lui avait représenté avec force qu'elle n'était pas obligée de s'expatrier pour faire son salut ; puis, reconnaissant l'appel de Dieu, le jour de la fête de la Pentecôte (1641), il avait fini par lui donner permission de se rendre au Canada. Elle partait seule, et n'était liée à aucune congrégation. Lorsque ses directeurs, le P. Saint-Jure (i) entre autres, à qui son confesseur de Langres l'avait renvoyée en dernière analyse, eurent approuvé son inspiration et lui eurent recommandé d'en annoncer, tout sur l'heure, le dessein à sa famille, il se trouva que ce dessein emporta un applaudissement unanime.
La reine Anne d'Autriche voulut voir cette belle et aimable personne qui allait se rendre au Canada. Celle-ci ne savait pas ce qu'elle devait faire en cette contrée, mais elle savait très clairement, disait-elle, qu'elle y était appelée par la volonté de Dieu; et elle s'y rendait se voulant abandonner à la Providence. Elle avait par elle-même peu de ressources et ne songeait pas à s'en procurer.
— « Cela est fort bien, disait un Père récollet, mais il serait bon aux autres d'y penser pour elle. »
IllamitenrelationavecM°^^deBullion(2).M'^MeBul-
(i) Jean-Bapliste de Saint-Jure, né à Metz en i588, jésuite, célèbre auteur du beau livre de la Connaissance et de l'amour de Dieu, mort à Paris le 3o avril 1657.
(2) Madame de Bullion était la sœur d'un gendre du chancelier Brulart de Sillery. Elle avait épousé Claude de Bullion qui devint surintendant des finances, et mourut subitement en
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lion commença par donner 20,000 livres à M"^ Mance pour assurer sa subsistance dans les pays éloignés, et elle fut plus tard la fondatrice de l'hospice de Villemarie. Elle tenait à cacher ses aumônes, on l'appelait au Canada la bienfaitrice inconnue. M"^ Mance, parvenue enfin à la Rochelle, y rencontra la Dauversière à la porte d'une église. Ils se connurent sans s'être jamais vus. Ce fut alors que cette fille, à la veille de s'embarquer, entendit parler du dessein de l'île de Montréal, de la société des Messieurs et des Dames de Notre-Dame, et du choix heureux que la Providence venait de faire d'un capitaine tout propre à bien conduire l'expédition. M"^ Mance, bien émerveillée, hésitait à s'associer à cette entreprise ; elle tenait à rester livrée à la Providence.
— « Ne craignez rien, lui dit la Dauversière, vous resterez entre ses mains. Notre compagnie a dépensé cette année plus de soixante-quinze mille livres ; où
décembre 1640, laissant de très grandes richesses. La veuve répandit des aumônes de toutes parts; elle rivalisait de générosité avec Madame d'Aiguillon et était une des sources alimentant la charité de M'^^ de Lamoignon. M. Paillon, dans la Vie de M. Olier, non plus que dans ses travaux historiques sur le Canada, ne donne pas le nom de M^^ de Bullion. Il n'est pas noté par M. de Boislisle ni par M. Paulin Paris, dans leurs travaux sur Saint-Simon et Tallemant des Réaux, où ils parlent abondamment de son mari et de ses enfants. Il n'est pas consigné non plus aux Archives du Séminaire des Missions étrangèresj dont Mme de Bullion a été une des fondatrices. On ignore la date de sa mort. Elle avait voulu n'être désignée au Canada que sous le nom de « la Bienfaitrice inconnue ».
prendrons-nous le premier sou Tan prochain ? Je n'en sais rien ; mais c'est l'œuvre de Dieu, et c'est à lui d'y pourvoir. »
Les scrupules de M"^ Mance furent dissipés. Elle s'embarqua à la fin de juin 1641.
Avant de quitter la France, dans l'inte'rêt de la compagnie de Notre-Dame de Montréal, elle engagea la Dauversière à mettre par écrit tout leur dessein. C'est le document que les historiens désignent sous le titre des Véritables motifs des messieurs et des dames composant la société de Notre-Dame de Montréal.
Je ne sais comment je me laisse entraîner à rappeler ces beautés que je puis à peine effleurer, de l'histoire du Canada, C'est une grande et belle histoire sans doute, où les choses vont, sous la main de la Providence, dans le renversement de la raison humaine. C'est en France que je voulais me tenir avec mon historien d'aujourd'hui qui, tout en touchant aux affaires du Canada, a bien aussi d'étranges et charmantes merveilles à raconter des choses de France, à commencer par celles de l'Anjou.
L'entreprise de Montréal n'était qu'une partie de la mission donnée à Jérôme de la Dauversière ; et la plus impossible peut-être, la plus délicate assurément, était encore la fondation d'une congrégation de religieuses hospitalières. Il n'en alla pas pour les Sœurs de Saint- Joseph autrement que pour le Canada. La Providence qui avait donné les ordres, prépara elle-même les sujets et fit naître les circonstances.
Dans ce grand et beau mouvement de pie'té et de charité qui fermentait alors dans toute la France, la vertu d'hospitalité n'avait pas été négligée : de toutes parts, on relevait les anciens établissements plus ou moins abandonnés, et que les guerres de religion et les violences des huguenots avaient contribué à piller et à détruire. On en créait aussi de nouveaux pour le service des pauvres. Les aumônes des grands et des petits, le travail de tous, le concours des villes et des autorités se concertaient, et les congrégations anciennes ou renouvelées se dévouaient au soulagement des infirmes et des malades. La Providence agissait par toutes les voies. A la Flèche, où les ressources de l'ancienne aumônerie des pauvres et de la maison-Dieu étaient épuisées, deux ou trois bonnes et humbles filles s'étaient données, elles et leur petit avoir, au service des malades, dans des bâtiments qui tombaient en ruines de toutes parts. La Dauversière commença par quêter pour élever dans ce pauvre hospice ruiné une chapelle qu'il voulait dédier à saint Joseph. Ce dessein fut mené à bien. Une confrérie de Saint-Joseph même fut érigée, et l'église fut bénite en i636. C'était bien là le nid où devait se former la congrégation des hospitalières, mais celle-ci n'existait pas. La Dauversière en avait, cependant, déjà la fondatrice sous la main.
Je ne veux pas analyser le livre de M. l'abbé Couanier de Launay, et j'y renvoie le lecteur qui voudra connaître la belle et édifiante histoire de Marie de la
Ferre, telle que la donnent et la font admirer les papiers des religieuses hospitalières de Saint-Joseph C'est une histoire touchante, édifiante, merveilleuse : c'est un document historique plein de grâce et de lumière, qui jette de toutes parts des jours éclatants sur les mœurs, la civilisation, la prospérité et le travail de la France dans ces années de foi, de prière et de réédification sociale, qui ouvrent le xvii* siècle et répondent à l'admirable revendication de sa foi que le peuple venait, avons-nous dit, de faire par la sainte Ligue. Marie de la Ferre, née en Poitou (i), d'une famille qui avait des ramifications à la Flèche, et alliée, si je ne me trompe, à celle de la Dauversière, était de quelques années plus âgée que celui-ci. La Flèche était un centre de société et de dévotion. Divers instituts religieux y faisaient le bien : son collège de jésuites, nouvellement et brillamment institué dans le château même du Roi, et qui réunissait jusqu'à 2,000 élèves était un foyer, ou, si l'on veut, un aliment de piété et de lumière ; les familles nobles des envirous étaient attirées à la ville de toutes façons. L'habitation de Fouquet de la Varenne (2) jetait un grand éclat. Au milieu des plaisirs et des fêtes du monde, la piété et toutes les pratiques de dévotion n'étaient pas alors méconnues. M"^ de la Ferre, avait passé de longues
( I ) En 1 592 , au manoir de la Ferre, paroisse de Roiffié, entre Loudun et Fontevrault.
(2) Guillaume Fouquet, marquis de la Varenne, né à la Flèche en i56o, serviteur du roi Henri IV, mort en i6i6.
années en Poitou et traversé bien des épreuves, mêlée aux protestants et aux catholiques, et elle avait toujours eu le dessein de se donner à Dieu. Elle avait perdu à peu près tous ses biens lorsque les circonstances l'amenèrent à la Flèche. Plusieurs fois, elle avait pensé à entrer dans quelque couvent, et toujours des obstacles invincibles à sa volonté s'étaient opposés à ses désirs. Sa naissance et le rang de sa famille l'obligeaient, à la Flèche, de se mêler un peu aux réunions de la société. Dans ces temps de foi, la piété trouvait encore son compte même dans les divertissements et les obligations des salons et de la bonne compagnie. M"^ de la Ferre y avait des rapports avec son cousin de la Dauversière. Tous deux, zélés pour les œuvres de Dieu et avancés dans les voies spirituelles, s'occupaient et se préoccupaient plus des intérêts du ciel que des plaisirs de la terre. Marie de la Ferre avait un soin particulier des pauvres et montrait pour eux un dévouement de tous les jours. Elle avait été aussi favorisée d'une lumière particulière sur sa vocation. Un jour, après la sainte communion, demandant à Dieu qui lui avait refusé l'entrée des couvents, comment elle pourrait se donner à lui, elle s'était trouvée au milieu d'une salle spacieuse, rempliedelits symétriquement rangés : « — Voilàtonoccupation, lui dit une voix intérieure, voilà le moyen de satisfaire à mon amour en retour de mes bienfaits. » Gomme elle racontait à Jérôme Le Royer cette communication, il lui repartit :
LES HOSPITALIÈRES DE SAINT-jOSEPH Ii3
— Dieu veut se servir de nous pour établir une nouvelle congre'gation dédiée à la Sainte Famille sous le vocabule de saint Joseph ; il nous faut travailler à cette œuvre.
Ils y travaillaient selon les vues de Dieu, et sans grande apparence aux yeux des hommes. La vie pénitente de la Dauversière était effroyable, mais les épreuves de ce serviteur de Dieu devaient être plus pénibles encore. Il devait être atteint dans sa santé, ruiné dans safortune,restanttouJoursfidèleàlamission de Dieu et actif à toutes les œuvres de charité et de dévouement. Les voies de Dieu sont dures parfois ; et elles sont toujours patientes.
Marie de la Ferre avait plus de quarante ans lorsqu'elle se trouva libre, en 1 636, de s'installer au pauvre hôpital de la Flèche, et de s'associer avec une compagne à la vie des trois modestes servantes déjà données aux pauvres, dont elles partageaient depuis longtemps les travaux. On n'avait pas de ressources : on quêtait on faisait l'aumône, on soignait les malades du mieux qu'on pouvait ; et dans cette vie d'humiliation, de labeur et de privation, on était heureux d'être sous la main de la Providence. Cependant les pauvres n'étaient presque pas logés, et les bâtiments de l'hospice mal distribués tombaient en ruines de toutes parts, avonsnous dit. La charité publique s'émut; ne fallait-il pas loger convenablement les membres de Jésus-Christ ? Les autorités, les divers corps, les bourgeois de la ville et la noblesse des environs se mirent en haleine. La
Dauversière agissait de tout son crédit et de toute son activité.
Au bout de deux ans, i638, Marie de la Ferre se voyait dans une grande salle où les lits étaient rangés symétriquement : elle pouvait y satisfaire à l'amour de Dieu et répondre à ses bienfaits. Etait-ce la congrégation demandée à la Dauversière qui prenait naissance ? Les directeurs et les conseils de ce dernier, les Jésuites et les Récollets, furent d'avis que c'était au moins une espérance et un encouragement; et ils donnèrent à Jérôme Le Royer l'autorisation de parler de ses projets et d'en tenter la réalisation.
Le premier résultat, nous l'avons dit, fut, pour le Canada, l'ententeavecM.Olieret le dessein des Messieurs et des Dames de la société de Notre-Dame de Montréal. Mais à la Flèche, quand la Dauversière essaya de parler d'une congrégation d'hospitalières dont en enverrait un essaim en Amérique, on ne lui rit pas au nez, parce que dans ce temps les Français étaient polis, et que la Dauversière, à la Flèche, par sa piété et sa vertu, était un personnage considérable. On lui répondit qu'il ne pouvait s'agir pour les habitants de la Flèche de créer une congrégation et de penser à l'Amérique ; qu'il fallait aux pauvres de la ville le service de quelques hospitalières bien entendues, et que par conséquent il était nécessaire de faire appel aux membres des congrégations existantes, afin de développer, d'asseoir et de fortifier l'entreprise des quelques personnes qui voulaient déjà bien servir les pauvres. La
Dauversière entra dans cette pensée qui était raisonnable.
L'avis intime qu'il croyait avoir reçu de Dieu, la certitude où il était du succès de l'œuvre qui ne semblait pas née, ne l'empêchaientpas de se conduire selon les lois de la raison, et de mettre la main à toutes les entreprises de dévouement, concourant à la gloire de Dieu, qui souriaient au bon sens. Il ne s'épargna pas pour attirer à la Flèche les congrégations qui y auraient été utiles. Il multiplia les voyages. On crut toucher au but. On avait préparé et arrêté avec les hospitalières de la Misécorde de Dieppe un accord qui manqua au moment où on semblait n'avoir plus qu'à le signer; ces religieuses ne se trouvant plus en mesure de satisfaire à leurs propres désirs.
Pendant qu'on faisait ces démarches, Marie de la Ferre et sa compagne, Anne Foureau (i), étaient à l'œuvre; et elles admiraient, dans leur humilité, le dévouement, la petitesse, l'obéissance des trois premières filles qui les avaient précédées à l'hospice. On menait une vie régulière, et on s'exerçait auxpratiques de la vie spirituelle et pénitente. La Dauversière donnait ses avis ; et ses conférences, ou plutôt les entretiens qu'il avait avec ces pieuses filles ne laissaient pas de leur être utiles. En outre, le ministère sacerdotal était naturellement de la partie : les prêtres et les religieux de la Flèche travaillaient à plier à
(i) Née à Baugé vers 1600.
ii6 GENS d'Église
toutes les pratiques de la vie spirituelle les cœurs de ces filles ardentes à l'amour de Dieu et initiéespar Dieu même aux vertus privilégiées.
Du petit hôpital de la Flèche, se répandait cet arôme de vertu, de chasteté, de dévouement héroïque qui attire les âmes. Diverses compagnes étaient venues se joindre à Marie de la Ferre, et on commença à se demander si on avait besoin d'aller chercher des hospitalières au loin, et si vraiment on n'en avait pas sous la main. L'évêque d'Angers, Claude de Reuil (i), intervint. Il approuva les règles et les statuts. Le premier chapitre de ces constitutions marquait que « les hospitalières de Saint-Joseph devaient être des personnes entièrement consacrées à Dieu, pour le servir saintement dans l'exercice de la vie spirituelle et dans la pratique de la charité à l'endroit du prochain, et spécialement dédiées au service de Jésus- Christ en la personne des pauvres qui sont ses membres ». Afin d'affermir leur état et condition de servantes de Dieu avec quelque forme de stabilité, ces premières filles s'engagèrent par des vœux simples, après un an de noviciat.
EUesétaient alors douze, enfermées depuis plus d'un an dans l'hospice, appliquées au service des pauvres, aux exercices de la vie spirituelle et à la pratique de la charité parfaite. Elles furent douze à prendre l'habit le 24 janvier 1644. Dans ce nombre étaient cinq sœurs
(i) Evêque d'Angers de 162S à 1649.
converses. Quatre postulantes, en outre, attendaient que le temps d'épreuve et de probation fût achevé.
Ces filles qui se donnaient à Dieu pour le service des pauvres étaient de toutes les conditions et de tout âge. L'appel de Dieu se fait à toute heure ; il n'y avait pas longtemps que les cloîtres de la Visitation avaient reçu une novice nonagénaire (i). Les servantes des pauvres n'approchaient pas de ce grand âge. Quelquesunes étaient presque de l'âge de Marie de la Ferre et avaient occupé dans le monde de grandes situations ; faut-il désignerune dame d'honneur (2) de la princesse de Condé ? A côté de celle-là, qui avait connu la cour, de petites enfants qui n'avaient vu que le nid maternel se montraient ardentes pour servir Dieu et ses pauvres. Une avait dix ans lorsque, avec l'assentiment de ses parents, elle fut introduite et reçue à l'hôpital pour s'essayer à bien aimer Dieu et à bien servir les pauvres, en attendant qu'elle fût en âge d'en faire la promesse. Toutes ces filles, attirées par Dieu et par le renom de vertu de Marie de la Ferre, présentent des caractères que nous ne pouvons ni esquisser ni analyser. C'est une troupe à connaître, et, en la connaissant, qu'on apprend à aimer et à admirer.
(i) Marguerite de Bonvard, mère de la Mère Péronne- Marie de Chatel, se retira au monastère de la Visitation, à Chambéry, à titre de bienfaitrice, et avec la promesse d'être reçue aux vœux et à l'habit avant de mourir. Elle mourut à l'âge de quatre-vingt-dix-sept ans.
(2) Anne de Lespicier de Chastellux.
I l8 GENS D EGLISE
La mère Judith de Brésolles (i) voulait se donner à Dieu; son père et sa mère lui en refusaient la liberté. Elle attendit patiemment en souffrant, en priant et en cherchant à obtenir l'autorisation de re'pondre à Tappel divin. Son père et sa mère s'obstinaient à y mettre obstacle. Elle avait vingt-cinq ans, et se résolut de suivre, coûte que coûte, la volonté de son père des cieux. Elle demeurait à Blois ; elle s'assura d'un vieil écuyer qui lui était tout dévoué. Il prépara deux chevaux, et l'attendit au dehors de la ville. Elle quitta furtivement le logis, une nuit de novembre, gagna les faubourgs, monta à cheval et se rendit à la Flèche. Elle y arriva le 8 novembre 1645. Le long delà route, elle avait trouvé à se loger dans les communautés religieuses, à Fontevrault par exemple, où elle avait été accueillie par l'abbesse, Jeanne-Baptiste de Bourbon.
Des lettres d'un père jésuite lui avaient ménagé ces intelligences et ouvert ces asiles. C'est un des pères du collège de la Flèche qui la remit aux mains de Marie de la Ferre, qui, sur cette recommandation, l'accueillit sans savoir son nom.
Ces recherches à travers le pays, ces refuges dans les lieux consacrés à Dieu, sont maintes fois constatés dans l'histoire de ces temps. A la Flèche, Judith
(i) Judith Moreau de Brésolles, fille d'un gentilhomme de la chambre du roi, née en 1620, morte à Villemarie en
de Brésolles connut M"^ de Melun (i), qui, sous un nom supposé, avait parcouru toute la France, cherchant le lieu où la Providence l'appelait. Elle était munie d'une cédule d'une des mères de la Visitation de Paris, qui lui ouvrait tous les cloîtres de l'institut ; de chacun de ces monastères, elle reconnaissait et étudiait les divers lieux de prières et de charité qui étaient à sa portée. Elle parvint ainsi à la Flèche ; sur la recommandation d'un jésuite, elle fut accueillie par Marie delà Ferre, et, sans avoir dit son nom ni sa qualité, elle put s'adonnera la vie des hospitalières; elle vit parmi elles Marthe de la Beauce, qui, sans ressources, s'occupait de bâtir et de fonder l'hôpital de Beaugé, que devaient desservir les hospitalières de Saint-Joseph. Marthe devint l'inséparable de la princesse, qui fut la fondatrice de l'hospice de Beaugé, où elle servit de ses mains les malades sous le gouvernement d'une des filles de Marie de la Ferre. Je ne veux pas dire le nom de celle-ci, pour ne pas me laisser entraîner à raconter comment elle avait été amenée à la Flèche. La Providence a toutes sortes de ressources et ses voies sont multipliées.
M^'^ de Melun apparaît donc dans le livre si vrai et si intéressant de M. l'abbé Couanier de Launay; et le nouvel annaliste, à propos de cette princesse et de
(O Anne de Melun, princesse de Lespinoy, née au château d'Ubies, près de Mons, en 1618, morte à l'hôpital de Beaugé', le i3 août 1679.
l'hôpital de Beaugé, note les manifestations diaboliques qui essayèrent d'entraver et de troubler cette fondation, et que le dernier historien de M"^ de Melun (i) n'a pas cru devoir relater. On a de la peine de nos jours à confesser l'action des puissances infernales ; les esprits éclairés du dix-septième siècle savaient les discerner et ne craignaient pas de les signaler.
Les hospitalières de Saint-Joseph étaient établies à Beaugé le 25 novembre i65o. Quelques jours après, au mois de décembre, elles s'établissaient à Laval, et six mois après (juin i65i), à Moulins. L'histoire de ces fondations, de leurs succès et de leurs travaux est aussi intéressante que celle même des vocations de toutes ces filles.
La duchesse de Montmorency (2) apparaît dans la fondation de Moulins, dont la première pensée était due à un élève du collège des Jésuites de la Flèche, originaire du Bourbonnais.
C'est Marie de la Ferre qui conduisit à Moulins l'essaim de ses filles, sorties pour la plupart de l'Anjou et du Maine. La route était longue : huit grands jours. On alla à cheval jusqu'à Saumur; on prit là le coche d'eau jusqu'à Nevers, d'où l'on chevaucha de nouveau
(i) M. le vicomte Armand de Melun.
(2) Marie Félice des Ursins, née à Rome le 1 1 novembre 1600, mariée en 1614 à Henri II, duc de Montmorency, décapité à Toulouse le 29 octobre i632, fit profession à la Visitation de Moulins le 6 octobre i658, morte dans ce monastère le 5 juin 1666:
jusqu'à Moulins. La vertu de la fondatrice brilla d'un grand éclat dans cette ville; son don de prophétie se manifesta à plus d'une reprise ; elle jetait autour d'elle ces rayons de lumière et de piété, qui attirent les âmes et les ravissent à la terre pour les donner à Dieu. Il y avait à peu près un an qu'elle était à Moulins lorsqu'une épidémie ravagea la ville.
L'hospice s'ouvrit tout grand aux pestiférés ; la supérieure veilla à ce que ses filles n'allassent pas au delà de leurs forces ; elle, elle se donna tout entière et fut bientôt atteinte de la contagion. En arrivant à Moulins, elle y avait salué le lieu de son repos pour l'éternité. Sitôt qu'elle se vit frappée, elle comprit que c'était sa fin et demanda les sacrements. Elle expira le 27 juillet lôSy, dans des souffrances affreuses et une sorte de joie qui semblait ne pouvoir se contenir.
Elle n'avait pas vu cet établissement de ses filles au Canada, qui avait été comme le but de leur institut. Il fallut attendre encore dix ans. La Dauversière était à bout de ressources et de forces. Il retrouva toute son énergie pour briser ou écarter les derniers obstacles qui s'opposaient au départ des hospitalières. Les obstacles étaient de toutes sortes, des plus formidables, et de nature à faire réfléchir et hésiter les plus grands courages. Une puissance extraordinaire éclairait et emportait la Dauversière.
— Si elles ne partent pas maintenant, répétait-il dans ces derniers jours, elles ne partiront jamais.
Elles étaient en mer le 29 juin 1669. La Dauver-
sière n'avait plus qu'à dire son Nunc dimittis. Il mourut le 6 novembre, montrant une constance inébranlable dans des souffrances prodigieuses. Ses affaires étaient depuis longtemps obérées, et de son lit de mort et de douleur il en connut la ruine complète.
— Dieu, disait-il, s'est présenté à moi dans la rigueur de sa justice, mais sa miséricorde est venue !
Il lui semblait qu'il était au ciel. Des mots brûlants d'amour s'échappaient de ses lèvres; en se taisant, il éleva un peu les bras, sourit, croisa les mains sur sa poitrine, et, inclinant sa tête, rendit sa belle âme à Dieu.
Ses filles, qui avaient trouvé tant d'entraves en France, ne trouvèrent pas la paix au Canada. M'^' Mance les attendait, et depuis près de vingt ans elle avait préparé et, grâce aux aumônes de M'"* de Bullion, fondé l'hôpital de Villemarie, ouvrant à celles qui devaient venir après elle les routes héroïques où l'ancienne postulante échappée de Blois, la mère Judith de Brésolles, devait suivre ses grands exemples. Aujourd'hui, les largesses de M'"^ de Bullion, les travaux de Jeanne Mance, de Judith de Brésolles et de ses compagnes donnent encore à Montréal des fruits savoureux et abondants.
La fondation des maisons, la vocation des filles ne sont pas toute l'histoire d'un institut religieux; il a sa vie intérieure, son développement intime, sa correspondance chaque jour plus étroite aux desseins de Dieu. M. l'abbé Couanierde Launay traite de ce sujet
à l'aide de documents authentiques et vivants : au travers de cette histoire, se montrent les physionomies touchantes et héroïques des grandes Mères animées de l'esprit des fondateurs et couronnant leur dessein.
L'institut des hospitalières de Saint-Joseph se développant et multipliant ses maisons, entretenant et conservant son unité d'esprit et de prières, fut persécuté par la Révolution. La persécution eut ses phases : l'histoire en est intéressante. Après la tourmente, toutes les maisons ne se rouvrirent pas ; de nouvelles furent établies, et l'histoire des hospitalières se continue de nos jours et sous nos yeux. Faut-il rappeler la maison d'Avignon et la persécution que les hospitalières de Saint-Joseph y subirent en 1844, quand la monarchie de i83o donna l'exemple et fit comme le prélude des expulsions que la troisième république accomplit en 1880?
On se souvient de cette affaire d'Avignon, de la protection dont l'archevêque (i) couvrit les filles de Saint- Joseph, et de la réparation que leur fit la révolution de 1848. Les anciens lecteurs de V Uîiiper s sq souviennent des détails de cette affaire, et les belles pages que Louis Veuillot a rédigées à ce sujet se lisent dans les Mélafîges (2), et se liront toujours.
Nous n'avons fait qu'indiquer le sujet traité par l'Histoire des i^eligieiises hospitalières, sans prétendre
(i) Paul Naudo, archevêque d'Avignon (1842-1 (2) Mélanges. Première série. Tome. II.
l'analyser. Nous ne voulons pas non plus juger et apprécier l'historien, son livre est une bonne et agréable lecture.
On a le goût, non sans raison, aujourd'hui, des caractères et des moeurs des derniers siècles de la monarchie. On y trouve un attrait, un ragoût, quelque chose d'élevé, de délicat et de plaisant qui contraste avec les opinions et les habitudes du présent, et tendrait à les polir et à les adoucir. Les hospitalières de Saint-Joseph pourront abondamment satisfaire à cet attrait; et elles ne donneront pas seulement des exemples d'esprit, de courage, de joli et ferme langage. Avons-nous fait entrevoir ce que leur histoire peut offrir aux esprits ouverts et aux cœurs préparés, ce qu'elle montre de générosité et d'héroïsme ?
i6 et 29 octobre li
E P. Ragey, des Maristes, qui prépare depuis longtemps et va donner au public une histoire de saint Anselme (i), le P. Ragey, versé dans l'étude de l'histoire de nos grands siècles du moyen âge, a publié dernièrement une brochure, Lumen in cœlo^ où il s'efforce de relever les espérances des catholiques du dix-neuvième siècle. Sans nier aucun des signes de décadence et des symptômes de ruine trop manifestes en Europe et dans le monde, l'éminent historien prétend discerner au milieu de nous, en ce moment même, malgré l'abaissement des esprits et la diminution des vérités, le germe des sublimes espérances dont Dieu ne veut pas sevrer son Eglise. Elle a la vie, elle est la reine du monde ; les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. Les crimes des hommes ont beau s'élever, ils ne
(i) Elle a été publiée. 2 vol. in-8. Lyon, Delhomme et Briguet. C'est un beau livre.
couvrent pas la miséricorde qui veut sauver les âmes. Le P. Ragey, envisageant les époques passées, montre qu'aux X* et xi siècles les corruptions effrayantes de la société, les empiétements de la force et les faiblesses de l'Eglise, les triomphes apparents du mal n'empêchèrent pas le sang de Jésus-Christ de taire germer le salut des hommes et de couvrir le monde de cette civilisation supérieure et splendide des xii^ et xm siècles, qui assurait le bonheur du plus grand nombre, et au milieu de toutes les richesses de la terre créées par Dieu pour l'usage des hommes, conduisait les âmes à la possession de la lumière dans le royaume éternel. Lumen in cœlo.
Malgré le désarroi de toutes choses et l'énervement de la discipline canonique en ces jours derniers, l'historien constate le travail de Dieu préparant la renaissance, répandant et faisant apparaître au sein de la mort les germes de la vie. Ces germes puissants et bienfaisants qui se manifestèrent dès le x« siècle pour monter et s'épanouir aux siècles suivants, le P. Ragey croit les retrouver en ce moment : la dévotion à la Vierge, le relèvement des études théologiques, la propagation des ordres religieux de prière, de pénitence et de charité. Il voit là des gages d'espérance, des promesses de vie pour la civilisation chrétienne vainement combattue et saccagée par le prétendu progrès, le prétendu esprit de science, l'orgueil de la vie et toutes les concupiscences de la chair.
Je ne veux pas analyser la belle et savante brochure
du P. Ragey. Il remarque, d'après Louis Veuillot — un écrivain vraiment surprenant, dit-il, par son habitude de concevoir très vite des pensées très justes, et de les exprimer très bien — que « l'histoire contemporaine n'est jamais bien connue des contemporains ». On est toujours étonné, en effet, des découvertes qu'on y peut faire ; on tombe en admiration devant les ressorts que la Providence emploie, quand il entre dans ses desseins de les laisser entrevoir. Les saints surtout échappent aux yeux des hommes au milieu desquels ils vivent. On se souvient des admirations de ce personnage de la cour du roi de France, ne pouvant parvenir à se persuader que ce M. de Genève, qui avait joué aux cartes avec lui, allait devenir un saint. Quel saint cependant a pu, durant sa vie, être plus séduisant et plus brillant que saint François de Sales? De nos jours, en France, les saints dont le P. Ragey a raison de dire que leur présence en ce monde est une promesse de miséricorde pour l'avenir des peuples, les saints agissent et travaillent de tous côtés et à leur façon, c'est-à-dire dans le silence et dans l'ombre. Leurs œuvres embaument nos églises, prennent racine dans nos divers diocèses : œuvres de salut, de lumière, de charité, de vie, dont les générations qui s'élèvent, respireront les fleurs fortifiantes et goûteront les fruits savoureux. On admire le nombre des causes de béatification, relatives au xix* siècle, déjà introduites en cour de Rome ; et cette nomenclature de personnages vénérables paraît devoir s'accroître
I2ô GENS D EGLISE
sans cesse. Il est impossible de regarder de près aux annales contemporaines de nos églises sans y reconnaître des fondations merveilleuses, des mérites singuliers, des vies extraordinaires, des vertus éminentes, qu'il ne nous appartient pas toujours de signaler à la dévotion des peuples, mais que cette piété populaire sait bien discerner elle-même, qui lui servent d'appui, de guide, d'exemple et de consolation au pied des autels comme dans la conduite de la vie commune. Combien la France est riche en grandes âmes ! et que nos pauvres églises, si souvent désertes et qui semblent abandonnées, renferment de richesses et conservent de puissance ! Quand disparaît de ce monde quelqu'une des âmes de choix dont nous parlons, on est frappé de la trace lumineuse qu'elle laisse derrière elle ; et si quelques-uns peut-être seraient portés à s'étonner comme l'ami de saint François de Sales, d'autres au contraire admirent simplement, remercient Dieu, et poursuivent jusque dans la cité céleste la contemplation des vertus dont ils ont reconnu sur la terre et dont ils goûtent encore les bienfaits. La mémoire du juste reste en bénédiction. Il appartient aux fidèles d'en nourrir la gloire. C'est aux évêques à la manifester aux yeux de tous et à en proclamer et annoncer la puissance. C'est pour répondre à un désir que nous a fait exprimer S. G. Mgr l'évêque de Langres(i),que nous avons appelé l'attention des lecteurs de
(i) Alph.-Mart. Larue, évêque de Langres le i3 nov. 1884.
V Univers sur la Mère Marie de Je'sus, fondatrice de la congrégation des filles du Cœur Immaculé de Marie. C'est une grande âme : ils seront heureux de la connaître.
Son histoire, par M. l'abbé Ch. Rondot, curé de Louvemont (i), a été composée à la demande des filles spirituelles de la servante de Dieu, et c'est ainsi une œuvre de famille. Le livre paraît revêtu de l'approbation de l'Ordinaire, et il est bien aussi une œuvre diocésaine. Il importe peut-être de signaler ce dernier caractère. La Mère Marie de Jésus a passé toute sa vie au diocèse de sa naissance ; et son activité s'est dépensée sous le regard, la direction et à l'inspiration de son évêque. Le trait particulier de la physionomie de cette grande âme est la soumission et l'obéissance à la hiérarchie ecclésiastique. C'est de l'Ange de l'église de Langres qu'elle a reçu tout son mouvement. Son initiative, qui était grande et forte cependant, a toujours attendu l'impulsion épiscopale. Attendu ne serait peut-être pas le mot vrai historiquement. La mère Marie de Jésus, si active et si entreprenante de son humeur, a bien toujours été prévenue, et elle n'a jamais rien entrepris d'elle-même. Mais son obéissance ardente s'est sans cesse accommodée avec son ins-
(i) Histoire de la Mère Marie de Jésus, fondatrice de l'institut des filles du Cœur-Immaculé de Marie, à Saint-Loupsur-AuJon, diocèse de Langres, et sa correspondance avec Mgr Parisis, par l'abbé Ch. Rondot, curé de Louvemont. In-S". Paris, Letouzey et Ane, rue du Vieux-Colombier.
l3o GENS d'église
piration personnelle qui n'a jamais eu le temps, pour ainsi dire, de pre'céder l'impulsion e'piscopale.
L'Ange de l'e'glise de Langres qui a mis la mère Marie de Jésus en œuvre et qui l'a envoyée et dirigée dans le pays de la prière, de la pénitence, de la charité, ce beau pays de toutes les merveilles de la puissance et de la bonté divine, était, il est vrai, un grand et très grand évêque dont le souvenir, qui vit toujours, ne peut que s'élever dans la mémoire des fidèles. Nous voulons parler de Mgr Parisis (i). Quand ce prélat prit le gouvernement de l'église de Saint-Mammès (i835), la mère Marie de Jésus, fille d'un bourg du diocèse, à quelques lieues de la ville épiscopale, assis ou plutôt caché dans un vallon, presque à la source d'un des affluents de l'Aube, n'avait d'autres engagements avec Dieu, outre ceux du baptême, qu'une promesse faite après avoir suivi une mission, de travailler à étendre et à propager partout la dévotion au Sacré Cœur de Jésus et au cœur immaculé de Marie. Il y avait cinq ans qu'elle avait fait ce vœu. Elle ne pensait pas qu'il l'obligeât à quitter le monde. Elle y vivait ignorée, perdue dans une des plus petites communes de France, qui compte à peine trois cents âmes aujourd'hui, qui ne possède pas d'église, et qui, pour le titre paroissial,
(i) Parisis (Pierre-Louis), ne' à Orléans le 12 août 1795, prêtre en 1819, curé de Gien en 1820, évêque de Langres le 8 février i835, évêque d'Arras le 5 septembre i85i, mort le 6 mai
relève de Saint-Loup-sur-Aujon, dont la population n'est pas plus nombreuse. Ces deux hameaux de Saint-Loup et de Courcelles réunis dans une même paroisse, sont fort peu distants l'un de l'autre.
La mère Marie de Jésus était de condition modeste, assez aisée, et notable même dans son village ; sa famille, durantla Révolution, avait confessé les anciennes traditions chrétiennes. Le père en avait bien oublié quelque chose; et après avoir fait bénir son mariage aux jours de la Terreur par un prêtre fidèle et persécuté, il vivait honorablement et honnêtement, sans souci religieux. Sa fille, Aspasie Petit, était née en 1799. C'était, au dire de Mgr Parisis, une femme comme la France en compte peu. Elle avait été formée, dit un prêtre remarquable, par le Saint-Esprit. Mais le Saint-Esprit avait usé d'intermédiaires; et l'histoire de la mère Marie de Jésus offre une série bien intéressante de prêtres éminents, hommes de piété et de lumière, appelés par la Providence, les uns après les autres, à garder, nourrir et élever au fond de ce petit hameau, l'âme et la vertu d'une fondatrice. C'est une grande chose que la création d'un institut.
Le curé de Saint-Loup (i) était un confesseur de la foi. Il s'était installé dans cette paroisse, au plus
(i) M. Jobard avait été vicaire à Noyers, au diocèse d'Auxerre et avait émigré. Rentré en France, il reçut des pouvoirs du cardinal de la Luzerne. Il est mort vers 1808, dans sa paroisse de Saint-Loup.
i32 GENS d'Église
fort de la Terreur, muni des pouvoirs réguliers du cardinal de la Luzerne (i). Il se trouva en face d'un prêtre assermenté, établi dans la paroisse voisine. Son ministère fut une lutte ; son église était fermée ; il allait dire la messe dans les granges, passant de maison en maison, et se réfugiant souvent dans les bois. La pierre sacrée pour les saints mystères le suivait partout : elle avait ses asiles et ses gardes. Au milieu de cette tourmente, ce curé tout en souffrant la persécution, gardait sa belle humeur. Sa gaieté était célèbre, et ses bons mots couraient cette Champagne, où l'esprit a toujours été de mise.
Dans la paix des jours qui suivirent le Concordat, le curé de Saint-Loup, toujours éveillé et ardent, se distingua par son dévouement à l'enfance.
Il remplissait auprès d'elle son ministère, en la charmant et l'amusant. Il organisait pour les enfants de la paroisse des jeux et composait des mystères qu'il leur faisait représenter dans l'église. Il les initiait de la sorte au commerce de l'aimable Sauveur et à la
(i) César Guillaume de la Luzerne, né à Paris en lySS, évêque de Langres en 1770, député à l'Assemblée nationale en 1789, donna sa démission après les journées d'octobre, émigraen 1791, et rentra en France à la Restauration. Nommé ministre d'Etat, il fut cardinal en 1817 ; l'évèché de Langres, supprimé par le Concordat de 1801, a été rétabli par le second Concordat préparé par la Restauration. Le cardinal de la Luzerne qui ne voulait pas d'autre église, devait remonter sur son siège; mais les oppositions de la Chambre retardèrent la publication du Concordat jusqu'en 1823, et le cardinal était mort le 21 juillet 1821.
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confiance en Dieu. II avait distingue' Aspasie Petit pour l'ouverture de son intelligence et aussi pour la candeur de son innocence. Il fut son premier confesseur ; et la mère Marie de Je'sus avait gardé de lui une impression profonde. Elle était cependant restée peu de temps sous cette direction : le curé de Saint-Loup mourut quand elle avait à peine huit ans, et elle n'était déjà plus à Courcelles. Ses parents l'avaient installée à Langres pour son éducation. Elle y reçut les leçons d'une ancienne religieuse dominicaine, et un peu plus tard, celle des dames du Saint-Enfant-Jésus, quand celles-ci ouvrirent un pensionnat. Aspasie y fut externe.
Elle demeurait, à Langres, chez un grand-oncle, qui ayant exercé le saint ministère dans le diocèse avant la Révolution et ayant laissé partout les plus beaux souvenirs, avait confessé héroïquement la foi durant les mauvais jours. Il était catholique romain, dit l'historien; il faut noter cette pureté de la doctrine qui, malgré le jansénisme et le gallicanisme, se perpétuait et vivait dans le clergé de nos églises de France. Il y a là l'explication de bien des mystères, et la raison de bien des héroïsmes. L'abbé Clément (i) qui portait le plus vif intérêt à sa nièce, M™^ Petit, s'occupa d'Aspasie avec l'affection d'un aïeul et le dé-
(i) François Clément, né à Chalancey en 1728, ordonné prêtre en 1753, était chapelain de Saint-Amâtre à Langres, au moment de la Révolution, n'émigra pas, et exerça le saint ministère à Langres et aux environs.
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vouement d'un apôtre. Quand le soir, après les leçons et les travaux des classes, l'enfant rentrait au logis du grand-oncle, le vieillard la faisait asseoir à ses pieds et lui expliquait le catéchisme, lui développant les grandeurs de la religion, les gloires de Dieu, et l'entretenant des merveilles de la première communion.
— Souviens-toi, répétait-il souvent à la petite fille, souviens-toi que si tu es pieuse, ce sera le plus beau Jour de ta vie !
Comme Aspasie voulait être pieuse ! et combien fut beau pour elle, ce jour de la première communion dans la splendide église de Saint-Mammès (le 3i mai 1810), au milieu de toutes les pompes du culte, au chant magnifique des cantiques que dépassait en harmonie et en splendeur le cantique d'innocence et de gloire qui se chantait au fond du cœur de cette petite enfant !
Les années qui suivirent la première communion furent des années de souffrances et de lutte. Longtemps Aspasie eut une santé délicate et endura de cruelles douleurs. Au sortir de cette crise, elle envisageait l'avenir ; elle voulait servir Dieu et recherchait obstinément ce qu'il voulait d'elle. Elle ne recevait pas de réponse. Son père, sa famille auraient voulu la marier-, il lui semblait qu'elle n'éprouvait aucun attrait pour le mariage. Elle était inquiète, troublée même. Elle désirait se donner à Dieu ; et elle souhaitait conduire au divin Sauveur les âmes qu'il aime; mais elle ne voyait pas la ligne de conduite à sui-
vre. Tout était confus et obscur au dedans d'elle, et ses perplexités étaient grandes. Qu'elle fut heureuse le jour où un homme de Dieu lui dit de se garder de marcher sur les répugnances qu'elle éprouvait pour le mariage, et lui indiqua la voie à tenir en l'assurant que son devoir était de rester auprès des siens et, pour le moment, de vivre dans le monde en y conservant la pureté ! Il lui donna pour devise : Dieu et lésâmes.
Je regrette de ne pouvoir ici m'arrêter sur le jeune prêtre (i) qui montra ainsi le chemin à la mère Marie de Jésus. Il avait été élève de l'Université, aux premiers jours de l'Université, et avait reconnu le venin nécessairement matérialiste de l'enseignement de l'Etat. Dès les bancs du collège, il le criblait de ses épigrammes et le repoussait de toutes ses forces ; admis ensuite au séminaire, il se trouva en présence d'un enseignement janséniste et gallican ; il rejeta ce poison théologique aussi énergiquement que l'enseignement philosophique universitaire. C'était un esprit fort, trempé dans la foi, discernant la lumière. Il ne fut, pour ainsi dire, que montré à la mère Marie de Jésus, mais resta en correspondance avec elle. Il
(i) Antoine-Victor Poinsel, né à Poinson-les-Fayl (Haute- Marne), le 17 mars 1794, vicaire à Langres, alors uni au diocèse de Dijon, supe'rieur du grand séminaire de Dijon en 1S21, vicaire général de Mgr de Tournefort,évêque de Limoges, rappelé au grand séminaire de Dijon par Mgr Rivet, enfin chanoine de Dijon, mort en 1878.
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l'entretenait dans la paix et l'espérance, la voulait gaie et ouverte. Il admettait qu'elle pût être triste parfois, mais d'une tristesse douce et paisible, disait-il : « de la tristesse d'une âme qui voyage et qui voudrait être arrivée, d'une âme en exil qui a l'œil et le regard vers la patrie. Que vous dirais-je? j'aime la tristesse de foi et d'amour. » Il lui enseignait les joies et les consolations de la croix; il lui voulait une sainte hardiesse : « Allez, courez, volez au Seigneur Jésus. » Il lui recommandait la recherche de la très élevée, très juste et très aimable volonté de Dieu : il lui a rendu ce témoignage, après sa mort, que dès qu'elle a cru la connaître, elle s'est généreusement dévouée corps et bien à son entier accomplissement. « Elle a été sublime, dit-il. Elle s'est élancée, haut l'esprit, haut le cœur, dans la voie des âmes élues privilégiées et prédestinées dès ce monde, dans la voie des conseils évangéliques. »
Pour lui, il s'était jgardé de rien préjuger ; en recommandant la recherche de la volonté de Dieu, il sut en attendre la révélation, se bornant à maintenir dans la paix et l'amour l'âme qui s'était confiée à lui. La devise qu'il lui avait donnée comprenait tout : Dieu et les âmes. Aspasie exerçait autour d'elle une influence heureuse. Elle s'appliquait à la charité et y dépensait tout ce dont elle pouvait disposer. Afin de vêtir les pauvres, elle économisait sur sa toilette; et elle économisait tant qu'une de ses tantes la trouvant trop chétivement vêtue, lui donna un jour vingt francs
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pour acheter une robe. Aspasie acheta une robe de six francs et donna le surplus aux pauvres. La véne'rable Emilie de Rodât, toute petite fille, avait agi de même, et ayant reçu vingt sous pour acheter un couteau, s'était contentée d'un couteau de six liards, ravie d'avoir dix-huit sous et demi à donner aux pauvres.
Pour subvenir aux charités de sa fille, M. Petit lui abandonnait une légère part dans quelques affaires, les arrhes de ses marchés et comme une dîme sur certains de ses bénéfices. En retour, il demandait de petits services. Aspasie allait porter les ordres de son père aux chantiers de la forêt : elle y surveillait même certains travaux. Elle emportait alors un livre, et après avoir donné son coup d'œil, s'enfonçait dans le fourré et s'entretenait avec Dieu à l'aide de bonnes lectures. Elle lut de la sorte, dans le silence des bois, et goûta tout à son aise les œuvres du P. Huby(i). Les bons livres élevaient son cœur et formaient son esprit. Ils ajoutaient à ses pratiques de charité les clartés de la bonne doctrine : c'était une fête pour elle. Dieu et les âmes.
Entre toutes les âmes, elle avait surtout à cœur celle de son père. M. Petit, depuis longues années, vivait séparé des pratiques de la religion : il semblait y revenir doucement, mais lentement, en se mêlant
(i) Vincent Huby, né en 1608, membre de la Compagnie de Jésus en 1625, mort en lôgS.
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aux bonnes œuvres de sa fille, en y contribuant, en les conseillant même. Il s'y intéressait chaque jour davantage, et montrait une générosité de plus en plus accentuée. Aspasie, de son côté, allait toujours plus avant. Elle visitait les pauvres de la paroisse et des hameaux environnants ; elle soignait les malades et ne faiblissait pas devant les plus répugnantes infirmités. Elle faisait le catéchisme aux petits enfants, et le faisait avec un zèle admirable et une grâce particulière ; elle allait chercher les petits pâtres dans les champs, et leur expliquait au milieu de la splendeur de la nature les merveilles de la religion. Ses leçons avaientune telle vertu que plusieurs prêtres du diocèse de Langres, qui les avaient goûtées dans leur enfance par les champs ou sur les routes, en ont conservé un précieux souvenir. Elle savait mettre de la suite dans ses efforts, trouver et retrouver partout ses écoliers. Quand elle n'avait pu, dans la Journée, gravir jusqu'aux pâturages des collines élevées, elle attendait ses élèves, le soir, aux abords des hameaux, et tout en pressant doucement les ouailles, interrogeait et enseignait le berger. Chaque jour, le cercle de ses entreprises s'étendait. Aspasie aurait voulu leur donner un cachet de fixité et de permanence qui assurât et engageât l'avenir -, tout en se mettant elle-même au service des pauvres et des enfants, autant que ses devoirs de famille lui en laissaient la liberté, elle souhaitait leur donner des servantes qui n'auraient pas à se partager, et dont les œuvres pourraient se
perpétuer. Elle songeait à fonder une école. Le curé(i) peut-être bien n'y eût pas songé. Il trouvait qu'Aspasie suffisait à instruire les enfants et à soigner les malades. Mais Aspasie, qui avait des devoirs à remplir auprès des siens, estimait qu'elle ne pouvait faire autant de bien que des religieuses consacrées exclusivement à ce devoir de charité, et elle considérait l'avenir. Le curé céda, laissa entreprendre et approuva. Aspasie s'enquit de réunir des ressources. Son père, qui n'avait rien à lui refuser, offrit le logement dans une de ses maisons au village. D'autres promirent du blé. Ce fut une fête pour Aspasie le jour où, après toutes sortes de démarches, elle put installer dans le petit hameau de Courcelles deux Sœurs de charité, dont le ministère devait s'étendre sur toute la paroisse.
Néanmoins les choses semblèrent bientôt aller tout de travers.
Un nouveau curé (2) avait été installé à Saint-Loupsur-Aujon, un curé ardent, résolu, plein détalent et de zèle, appelé à être l'homme providentiel auprès de celle qui devait devenir la mère Marie de Jésus. Pour prémices de son apostolat dans la paroisse, ce curé avait obtenu la conversion de M. Petit. Aspasie eut la joie de voir son père remplir ses devoirs
(i) M. Sommier, qui avait succédé à M. Jobard en 1808, avait émigré pendant la Révolution, mort à Saint-Loup en i83o.
(2) Pierre Devignon, né à Avrecourt (diocèse de Langres), en i8o3, prêtre en 1827, curé de Saint-Loup au mois de juillet i83o, mort le 8 mai i883.
pendant les derniers mois de sa vie (i) dans une allégresse et une paix qui, en mettant le triomphe au cœur de la jeune fille, avait doublé de reconnaissance le respect et la fidélité qu'elle voulait garder au pasteur. Elle en partageait les sollicitudes. Elle en aimait et en goûtait plus profondément l'autorité. Elle était restée attachée aux Sœurs de l'école, et s'affligeait de la mauvaise tournure qu'avaient prise les choses. Le curé, éclairé et zélé comme il l'était, avait examiné l'affaire de toutes les façons et avait tout tenté pour les mettre sur un bon pied. En vain l'école avait été transférée de Courcelles à Saint-Loup, siège de la paroisse; en vain les maîtresses avaient été changées; en vain le curé leur reconnaissait aux unes et aux autres toutes sortes démérites; il voyait clairement que le bien ne se faisait pas par leurs mains, et que leur présence même était une cause de division ; il en vint à se demander s'il ne devait pas supprimer cette école chrétienne, qu'il tenait cependant comme nécessaire et dont il eût attendu tant de bien et de concours. Il s'en alla trouver son évêque, nouvellement installé à Langres, et, dans une longue audience qui ne fatigua pas la patience épiscopale, il exposa au prélat la situation de sa pauvre paroisse, la plus petite peutêtre du diocèse, et les cruelles perplexités du pasteur à trouver stériles entre ses mains les instruments bénis de la charité et du dévouement.
(i) M. Petit est mort le 4 février 1834.
Le prélat était Mgr Parisis. Il écouta, interrogea ; discuta les faits, se fit renseigner sur les personnes, et ne se lassait pas de demander des lumières : sa conclusion fut celle même qui rendait si douloureusement triste le curé : la nécessité de congédier les Sœurs et d'éloigner leur ministère de la paroisse. L'évêque d'ailleurs, com^me le curé, trouvait ce parti lamentable; en s'y arrêtant, il ne voulait pas se résignera licencier l'école. L'école est une annexe de l'église ; elle est destinée à préparer et à compléter le travail du pasteur; par l'enseignement etpar l'exercice de la charité, elle étend le règne de Jésus-Christ. Le curé, désespéré d'avoir à y porter la main, demandait une autre paroisse. Ce n'était pas une solution au gré de l'évêque; et si cruelle que fût la situation, il fallait en faire sortir le bien. Le jeune curé généreux et dévoué, semblait d'ailleurs au prélat, qui l'étudiait et appréciait tout en l'écoutant et en l'mterrogeant, bien capable de :onduire une œuvre aussi délicate. Il s'agissait de la bien prendre, et on pouvait compter sur l'aide de Dieu.
L'évêque, plein de compassion pour la douleur de son curé, charmé d'ailleurs de lui trouver tant de lumières, de zèle, d'esprit de conduite et de piété, l'évêque, tout en demandant des renseignements, restait soucieux, tout à coup son front se rasséréna.
— N'y aurait-il pas, disait-il, quelques personnes pieuses qui, sans froisser l'esprit de la paroisse, pourraient remplacer les Sœurs à l'école ?
Le curé nomma M"' Petit; et à mesure qu'il donnait sur elle des renseignements, la lumière s'accroissait dans l'esprit de l'évêque.
— Je crois, dit-il, que nous tenons la solution; il faut creuser cette idée, ajouta-t-il.
Craignant de s'engager à la légère, il voulut traiter l'affaire en conseil avant d'arrêter sa décision. Deux jours après, en la donnant au pauvre curé, toujours assez eif rayé d'avoir à congédier les Soeurs et à tenter une nouvelle entreprise, le bon évêque le consolait, l'encourageait et pour ainsi dire le mettait au pied du mur :
— C'est à vous de trouver les moyens d'action, lui disait-il.
Il l'autorisa à consulter toutefois encore la volonté de Dieu, en faisant une neuvaine de prières à la paroisse, Pour lui, le prélat, il se sentait plein de confiance; tout ce que le curé lui avait dit de M"* Petit, lui faisait espérer avoir en elle un bon instrument de la gloire de Dieu.
Aspasie avait trente-six ans. Depuis la mort de son père, elle vivait dans un entier recueillement. A cause des divisions de la paroisse, elle avait, sur les conseils du curé, restreint ses pratiques extérieures de charité. Elle se dépensait dans la prière, et envisageait son avenir. Dans bien des jours, quand elle aurait rempli tous ses devoirs envers sa mère, elle songeait pouvoir se réunir à une amie pour vivre sous la main de Dieu, appliquée à la piété et à toutes les bonnes œuvres
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qu'elle pourrait embrasser. Du sein de la retraite qu'elle projetait, et où elle s'essayait déjà, uniquement occupe'e des pense'es éternelles, ce fut pour elle une grande douleur de voir l'œuvre qu'elle avait créée à Saint-Loup devenue comme un signe de contradiction : cette œuvre qui lui avait tant coûté, où avait contribué son père, et où avaient, à son instigation, concouru tant d'âmes pieuses î
Elle voulait croire que les malentendus cesseraient un jour, et en attendant cette pacification des esprits, elle se consolait à penser que la jeunesse de Saint- Loup recevait au moins une éducation chrétienne : elle espérait dans l'avenir. Quand le curé lui vint annoncer que l'évêque avait résolu de retirer les Sœurs de la paroisse où elles n'étaient point appréciées, elle éprouva un serrement de cœur extraordinaire, et bientôt se sentit prise d'effroi quand il ajouta que le prélat comptait sur elle pour suppléer aux religieuses. Malgré cet effroi, elle n'hésita pas : c'était le premier pasteur qui parlait.
— J'ai peu de santé, peu de talent, encore moins de vertu, disait-elle, mais ce que j'ai appartient à Dieu; je ne puis le lui refuser, je suis toute prête à me dévouer et à essayer de continuer le bien commencé.
Cette fermeté de résolution s'affirmait dans les anxiétés du cœur et de l'esprit. Il n'y a pas de dévouement à Dieu sans détachement de la terre, et tous les détachements sont douloureux. L'entreprise pouvait d'ailleurs effrayer; et tout en ne se croyant pas le
droit de refuser, il en coûtait à M"^ Petit d'obtempérer. La chose était hasardeuse, et M"^^ Petit, femme de grand sens et de bon conseil, ne l'ap'prouvait guère. Elle ne voulait pas s'y opposer non plus. Comme sa fille, elle tenait que l'invitation de l'évêque était un ordre ; au fond, elle regrettait de ne pouvoir le décliner.
La mère et la fille redoutaient de paraître supplanter les Soeurs qu'elles avaient appelées au service de Dieu dans la paroisse. Au milieu de ces perplexités, on priait. La neuvaine, autorisée par l'évêque, s'acheva. Un avis du prêtre que nous avons déjà indiqué, et qui était alors vicaire général à Limoges, vint recommander à M'^^ Petit l'obéissance et confirmer le sentiment de l'évêque. Il fallait au moins essayer. Aspasie s'assura de deux compagnes, ravies l'une et l'autre de se mettre sous sa direction pour se donner à Dieu et aux bonnes œuvres, deux jeunes filles qu'elle avait instruites au moins en partie et grandement édifiées ; une d'elles, toute petite enfant, quinze ans auparavant, avait été guérie miraculeusement, disait-on, à la prière d'Aspasie. Ces trois ouvrières du Bon Dieu commencèrent par se présenter à l'autel de la sainte Vierge, lui offrant leur jeunesse, leur avenir, toute leur vie, et la suppliant de ne pas permettre que leurs supérieurs prissent jamais une décision peu conforme à la volonté de Dieu.
Ce n'était pas tout de réclamer la protection de la Sainte Vierge, d'avoir un ordre de son évêque, l'en-
tier concours de son curé et de s'être assurée de quelques compagnes. La loi de 1 833 avait à peu près frappé d'incapacité la charité pour les écoles : il fallait un brevet. Aspasie n'avait eu qu'une instruction sommaire, jusqu'à la première communion. Son esprit s'était développé ensuite, son jugement s'était formé et étendu, son intelligence avait pris sa culture au contact, dans le commerce et l'intimité de Dieu, à l'aide aussi de bonnes lectures. Elle avait une facilité, une fermeté de parole remarquables. Elle écrivait simplement et avec force. C'était un esprit élevé et nourri ; mais les enseignements de l'école, ce qu'on appelle aujourd'hui l'enseignement primaire, n'étaient plus pour elle que des souvenirs, où il pouvait y avoir bien des lacunes. Sa main, d'ailleurs, avait toujours été rebelle à la calligraphie.
Faut-il dire ici, pour que les mères et les maîtres ne soient pas trop exigeants, que la mère Marie de Jésus garda toute sa vie une douloureuse impression des leçons d'écriture de sa jeunesse. « J'ai pleuré des larmes de sang », disait-elle, et elle n'avait pu parvenir à une écriture correcte et régulière ; elle s'en était fait une à son usage qui, dans sa netteté et son allure, n'avait rien d'élégant.
D'autres éléments de l'enseignement pouvaient encore lui faire défaut; son âge, en outre, lui rendait pénible l'épreuve d'un examen. Elle se rendit à Dijon pour la subir.
La monarchie de juillet, qui tenait à mettre des
digues à la charité de l'Eglise, ne visait pas à en tarir la source : elle se fût contentée d'en capter et d'en diriger à son profit les eaux bienfaisantes ; elle essayait. Bien loin de rompre avec le clergé, elle lui donnait place dans ses conseils, dans ses jurys, et voulait avoir des égards pour lui. Le président du jury d'examen de l'enseignement primaire, à Dijon, était le chanoine Morlot (1), qui devait être plus tard archevêque de Paris et cardinal. Il avait une grande situation dans la ville et le diocèse, y jouissait d'une réputation incontestable de vertu, d'amabilité et de bienveillance. Le futur cardinal fut tout de suite frappé du style de M^'^ Petit. « Sa lettre, disait-il, ne me laisse pas la moindre inquiétude sur l'examen qu'elle a à subir. » Il avait été mis au courant de la situation de la prétendante, et en considération de sa piété et de son dévouement, voulut lui épargner l'appareil universitaire. C'est dans l'appartement et en présence du président du jury, qu'Aspasie Petit fut interrogée par deux 'professeurs de la faculté et du collège. Elle recueillit beaucoup de compliments et obtint son brevet. Ce n'était pas là seulement ce qu'elle était venue chercher à Dijon, et elle visita avec piété les maisons religieuses d'enseignement de la ville, avide
(i) Morlot, François-Nicolas-Madeleine, né à Langres le 28 décembre 1795, e'vêque d'Orléans (1839), archevêque de Tours (1842), cardinal (i853), archevêque de Paris (1857), mort à Paris Je 22 décembre 1862.
d'en goûter l'esprit et de s'initier à leur mécanisme.
Au retour, elle se rendit à Langres, et pour la première fois se trouva en présence de son évêque. Il l'accueillit paternellement, entra avec douceur, et pour les dissiper, dans ses doutes, approuva le choix qu'elle avait fait de ses deux compagnes, l'écouta, l'entretint, l'encouragea, lui recommandant de ne songer en tout qu'à la gloire de Dieu et au bien spirituel de la paroisse. Mettant tout de suite la main à cette œuvre tout à la fois infinie et clairement circonscrite, le prélat fixa le costume des nouvelles maîtresses d'école. Aspasie était en deuil de son père. Sa robe noire servit de type. C'était bien là presque un premier pas vers la vie religieuse. Le pasteur et sa brebis se comprenaient à demi-mot et n'insistèrent pas. L'avenir restait tout entier à Dieu.
M"^ Petit quitta l'évêché, enflammée et consolée. De son côté, l'évêque, dès ce premier entretien, avait vu dépassés tous les renseignements qu'il avait recueillis sur ce principal instrument de la nouvelle œuvre. Il ne savait ce que l'œuvre deviendrait, l'ouvrière lui paraissait de bon et franc aloi, d'un caractère élevé, d'une intelligence supérieure, pleine de courage, toute disposée à la soumission, forte, dévouée, Judicieuse. Tout en lui donnant, dès ce premier abord, une place de choix dans son affection paternelle, l'évêque laissa cette fille de sa prédilection entre les mains de son guide. Il l'avait dit : C'était au curé de Saint-Loup à agir, et l'affaire entreprise était toute paroissiale.
Le curé de Saint-Loup, Pierre ûevignon, e'tait, nous le savons, un homme de mérite, de piété, d'ardeur et de jugement, que Tévêque appréciait chaque jour davantage et qui avait un rôle providentiel à tenir dans l'œuvre qui commençait sans autre but que la gloire de Dieu et le salut des âmes. Sauver les âmes, les petites âmes des enfants des deux hameaux de Saint-Loup et de Courcelles ! L'entreprise en soi était bien petite, les cœurs qui s'y appliquaient étaient généreux, et leur poursuite de la gloire de Dieu devait avoir des résultats que personne ne pouvait prévoir. Pour le moment, il s'agissait uniquement d'une petite école de village ; mais le curé, qui travaillait en la présence de Dieu et pour sa gloire, apportait tout son zèle et tout son dévouement à sa menue entreprise. Afin d'élever et d'éclairer les âmes des petits enfants de sa petite paroisse, il tenait à élever et nourrir les âmes de ces nouvelles maîtresses, à en dresser toutes les puissances vers le bon Dieu. Il en avait reçu la mission de son évêque. Les maîtresses marchaient dans l'obéissance et dans l'humilité. Vêtues de noir, toutes les trois, au retour de Langres de M''^ Petit, elles se rendirent chez leur pasteur pour lui demander sa bénédiction. Il les bénit et leur remit un petit règlement de vie, écrit de sa main, qu'il avait préparé pour elles. Elles se' rendirent tout aussitôt à un pèlerinage célèbre dans la contrée, à Notre-Dame de Montrot, à quelques lieues de Saint-Loup en descendant l'Aujon. C'était une chapelle ancienne, attenante au-
trefois à un prieuré de be'nédictins. Le prieuré avait disparu à la Révolution. La chapelle avait subsisté, et attirait toujours la dévotion populaire. Aspasie, encore au berceau et bien malade, y avait été portée par sa mère, qui avait vu ses larmes séchées et ses prières exaucées. Toute jeune, souvent, avec ses compagnes, Aspasie avait dirigé ses promenades vers la pieuse chapelle. Elle aimait à 3^ prier; et durant les années d'angoisses où elle demandait à Dieu des lumières, au sein de ses inquiétudes et de ses perplexités pour le salut des âmes qui lui étaient chères, une visite à la vierge de Montrot l'avait toujours soutenue, fortifiée, pacifiée et remplie d'espérance. Cette fois, en présence d'un avenir tout nouveau, ouvert brusquement à ses yeux, au moment où elle croyait sa carrière fixée et presque terminée, elle revenait, au seuil de son âge mûr, se mettre sous la protection de sa bonne mère la Vierge de Montrot, accompagnée de ces deux jeunes filles que l'obéissance la chargeait de diriger, et qui voulaient, avec elle, concourir à la gloire de Dieu. Elle leur lut le règlement de vie qu'elles avaient reçu la veille ; après cette lecture, elles se mirent en prière, à genoux, en silence.
Aspasie se sentit alors pressée intérieurement de tenir à l'œuvre qu'elles entreprenaient sur l'ordre de ses supérieurs et d'y persévérer malgré toutes les contradictions, mais aussi de la remettre en d'autres mains sur un signe de la volonté divine. Elle s'ouvrit à ses compagnes, qui s'engagèrent devant Dieu avec
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elle. Elles n'étaient pas religieuses; dans leur vêtement austère, elles avaient déjà la dignité et la modestie des épouses du Christ, et elles étaient assurément un heureux spectacle pour les anges.
Elles eurent trois jours pour étudier le règlement. L'abbé Devignon se réserva en outre de le leur expliquer une fois par semaine. L'évêque, qui l'avait approuvé, le trouvait « plein de Dieu et très propre à conduire les âmes dans la voie de la perfection ». Toujours réservé et ne voulant pas arrêter la marche de la Providence, le prélat laissait au curé le droit d'y faire toutes les améliorations que l'expérience lui suggérerait. Tout restait ainsi provisoire dans la main de Dieu. L'œuvre néanmoins était fondée, remarque l'historien. Les classes avaient été ouvertes avec une bénédiction sensible et à la grande joie de toute la paroisse. Quinze jours après, l'évêque venait à Saint- Loup; il visita longuement l'école, bénit les maîtresses, les félicita, et leur donna, aux yeux de toute la population, des témoignagestouchants et bien particuliers de sa tendresse paternelle. Cet évêque de si grand esprit, si ferme dans sa doctrine, si résolu dans toutes ses actions, avait un cœur d'or; et l'histoire de la mère Marie de Jésus fait entrevoir les richesses de cet or liquide, comme disait le curé d'Ars, qui est le privilège du cœur des saints. Les rapports du prélat avec Marie de Jésus rappellent ceux de saint François de Sales avec sainte Jeanne-Françoise. On y sent cette aménité, cette ouverture, cette grâce, et aussi une jus-
tesse de langage qui n'appartient qu'aux esprits d'élite, familiers dans le commerce de Dieu. La mère Marie de Jésus, de son côté, répond et provoque ; elle est soumise, et elle a sa fermeté et son caractère. Dans sa modestie et sa simplicité, elle est à la hauteur de son interlocuteur. Elle sollicite et réplique, et le livre de M. l'abbé Rondot est dans tous ces détails d'un prix et d'un intérêt charmants.
L'évêque, sans doute, est autoritaire, comme on dirait aujourd'hui. Il a une grande puissance en main, et il l'exerce franchement, hautement; il n'entend pas se dérober aux responsabilités du pouvoir. Le sien vient de Dieu. C'est une charge pour l'évêque, onus. Il doit l'exercer et le faire sentir ; sinon il aura à rendre compte du talent stérile. C'est au sentiment de sa responsabilité qu'il faut attribuer la grande et heureuse influence de Mgr Parisis sur son diocèse. En quelques années, il le transforma, y éleva les études, la piété et le zèle à une vigueur extraordinaire. Cette autorité dont il était nécessairement jaloux et qu'il gardait bien dans sa main, il avait le secret de la réserver, ou plutôt il l'employait à laisser agir la main de la Providence et à en dégager l'action supérieure de toute entrave humaine. L'œuvre de Saint-Loup était véritablement fondée ; et l'évêque y mettait ses complaisances ; elle n'était encore rien de ce qu'elle devait devenir; c'était un germe, et toute l'habileté et le génie du prélat s'appliquèrent à laisser ce germe divin se développer de soi-même, et à
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empêcher que la main des hommes ne le meurtrît ou ne l'alte'rât.
Dans cette première visite à Saint-Loup, tout en prodiguant aux nouvelles maîtresses d'école, particulièrement à la directrice et à sa respectable mère, des témoignages d'aménité et de la plus affable protection, l'évêque avait arrêté quelques points de la vie des institutrices, et leur avait fixé quelques détails de conduite : l'historien n'oserait encore dire de règle. Elles n'étaient sans doute pas encore des religieuses, et l'évêque le remarquera plus tard ; mais l'école a toujours été une dépendance de l'église ; l'évêque et le prêtre ont autorité pour en régler les mœurs. Avec quelle joie et quelle reconnaissance, on voyait, à l'école de Saint-Loup, Mgr Parisis manifester ce pouvoir !
En l'exerçant, le prélat n'entendait pas restreindre l'initiative du prêtre. Celui-ci, dans son zèle, n'avait pas seulement le souci des âmes des petits enfants de la paroisse, les adolescentes lui étaient aussi précieuses ; à côté de l'école, il voulut un ouvroir pour former les enfants à la pratique des enseignements que leur a donnés l'école, et les préparer aux diverses obligations de la vie, au travail manuel, aux devoirs du ménage et de la maison. Il rédigea le règlement de l'ouvroir et détermina le but à atteindre. Former des femmes chrétiennes, habiles des doigts et intelligentes de toutes les obligations qu'impose le gouvernement d'une maison. Je ne puis pas analyser ce règlement de l'ouvroir. Mgr Parisis en goûta beaucoup l'esprit
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élevé et pratique. Les trois maîtresses d'école avaient bien à faire; auraient-elles toutes les aptitudes particulièrement nécessaires à la nouvelle entreprise?
La directrice, je ne puis encore dire la supérieure, avait abondamment l'esprit de direction, de lumière et de conseil. Elle trouva, ou plutôt la Providence lui adressa pour l'ouvroir une maîtresse habile et dévouée qui ne tarda pas à adopter le costume et le règlement de vie des maîrresses de l'école, ce règlement qui leur apprenait que pour réussir auprès des enfants, les former à la piété et aux pratiques de la vertu, elles devaient commencer par travailler elles-mêmes à devenir des saintes. Il y avait dans leur petite compagnie un élan de piété et d'amour de Dieu, un entrain et une allégresse de dévouement et de pénitence qui ne laissait pas de résonner et de se faire sentir aux alentours. Leur maison était un foyer d'amour. de Dieu -, le curé de Saint-Loup s'appliquait à l'entretenir et à le faire briller chaque jour davantage. Celle qui devait être la mère Marie de Jésus avait, nous l'avons déjà dit, un don de parole, une élévation et une force de sentiments qui s'imposait et charmait.
Les petits enfants, dans la jeunesse d'Aspasie, s'entretenaient entre eux des belles choses du bon Dieu qu'elle leur racontait, et ils s'attiraient les uns les autres pour aller se grouper autour d'elle et les entendre de sa bouche. Quelque chose de cette influence émanait de la maison d'école de Saint-Loup. Les âmes agitées, inquiètes, désireuses de l'amour de Dieu,
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venaient rôder aux environs, demandant à prier avec les jeunes maîtresses et même à s'abriter quelques instants pour se tremper dans l'atmosphère de piété et de prière de cette maison bénie. M. Devignon, qui s'était réservé, on le sait, d'expliquer une fois par semaine aux maîtresses d'école leur règlement, qui entrait par ses conseils dans l'intime de leur vie, leur ouvrait les grandes voies de l'amour de Dieu et les pressait d'avancer dans le sentier de la perfection, voulut, à la fin de l'année, leur faire faire une retraite. Cette retraite le mit en goût. Les âmes dont nous parlions tout à l'heure qui cherchaient à se serrer auprès de la mère Marie de Jésus, au moins pour quelques jours, désireuses de faire une halte dans le désert de leur vie et de goûter un peu de repos dans une oasis de paix et de piété, eurent-elles le sentiment de ces joies de la retraite, en respirèrent-elles quelques arômes? Elles en eurent le désir : elles s'en ouvrirent à la directrice et au curé. Celui-ci s'adressa à l'évêque.
— Marchez, répondit aussitôt et résolument le prélat. Dieu le veut ! Je bénis le Seigneur de ce qu'il a répandu sur vos essais les prémices de sa grâce.
Mgr Parisis tenait d'autant plus à l'œuvre des retraites qu'une maison, où elles s'exerçaient à Langres, venait de se fermer. Le cœur de l'évêque en était encore blessé : il tenait à cette œuvre ; il la trouvait essentielle de nos jours, absolument nécessaire pour entretenir les âmes pieuses dans leur zèle, indispensable
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pour éclairer ou ramener les âmes trouble'es ou tente'es. Assure'ment, il ne serait pas venu à Tesprit du prélat de remplacer la maison qu'il regrettait à Langres, par une maison analogue dans un petit village écarté et perdu au sein des montagnes et des bois. Mais, dans sa sollicitude et sa tristesse de pasteur, la proposition de M. Devignon lui parut un trait de lumière et une consolation. Il connaissait le talent et le zèle de M. Devignon, son intelligence et sa charité dans les voies du salut. Il voulut, lui aussi, essayer, et il pressa pour qu'on aménageât à Saint-Loup les bâtiments ou qu'on en construisît de nouveaux, afin de se mettre en état de recevoir des retraitantes. On n'avait pas d'argent : on se mit à l'œuvre. La parole de l'évêque ne devait-elle pas être la parole de Dieu? On pensait avoir l'ordre de la Providence.
On construisit, peut-être un peu à l'aveugle et bien à la surprise de la paroisse qui ne voyait pas la raison de ces additions aux bâtiments de l'école. On disposa une chapelle; Mgr Parisis annonça l'intention de la bénir. On se fit une fête de recevoir le prélat, et cette visite spontanée parut comme un gage du succès de l'entreprise. Il visita les constructions en détail, et procéda le i8 octobre à la bénédiction de la chapelle. Un nombreux clergé était accouru : toute la population des alentours s'était portée à Saint-Loup; on s'étonnait de ces constructions et de cette entreprise nouvelle qu'on ne comprenait pas. La société, je n'ose dire la communauté des maîtresses d'école, se compo-
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sait toujours, svec la maîtresse de l'ouvroir, de quatre personnes; et tout le grand air, les talents et l'éloquence de la directrice, l'innocence de ses compagnes et leurs vertus à toutes ne pouvaient faire qu'aux yeux de la foule leur œuvre ne parût une bien petite œuvre pour de si grands bâtiments.
L'évêque célébra les saints mystères; il prononça une allocution émue, où la sagesse et la force de la doctrine se mêlaient à la tendresse et à la noblesse de la paternité. Toute sa personne avait un caractère particulier de gravité. Il semblait, dit l'historien, un homme qui mûrit dans sa pensée une décision qui pourra trouver des contradicteurs. A la fin de la messe, les hésitations avaient cessé. Se sentant fortement pressé par une inspiration qui lui sembla venir du ciel, il prit un ciboire, y déposa la sainte hostie et la plaça dans le modeste tabernacle.
Quoi ! dans ce petit sanctuaire Le Dieu du ciel daigne habiter!
Le puissant maître du tonnerre Sur cet autel veut résider !
Ce fut par ce cantique chanté avec enthousiasme que M'^^ Petit et ses compagnes exprimèrent leur bonheur et leur reconnaissance. Elles souhaitaient, elles avaient demandé, elles n'avaient pas espéré une si grande faveur. Les prêtres et la foule s'associaient à leur joie, et surtout partagèrent leur surprise. En érigeant le Chemin de la'croix, l'évêque parla d'une voix pénétrante sur les souffrances du divin Sauveur et la
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vertu de la croix. « Je'sus est crucifié, abandonné de tous, même de son Père céleste, disait-il, et c'est dans ce moment que la rédemption des hommes est opérée. Pour les disciples de Jésus, quelquefois le ciel est de fer et la terre d'airain. C'est alors que les œuvres se fondent : la croix, c'est la bénédiction. Un regard de Jésus crucifié console de tout et fait tout espérer. »
La croix, la sainte Eucharistie, l'évêque dans ses vêtements pontificaux, cette humble chapelle neuve, l'hôte divin qui la venait habiter, la toute petite compagnie de ces quatre filles vêtues de noir destinée à l'assister, un entraînement puissant et spontané dans les cœurs, quelque chose de mystérieux et de radieux : il y avait là un ensemble imposant dans ses contrastes, sa simplicité et sa grandeur. On ne jugeait pas, dit en résumant l'historien, on ne désapprouvait pas, on réfléchissait et on interrogeait.
L'évêque n'avait communiqué son dessein à personne. Un de ses grands vicaires lui manifesta son étonnement.
— Je ne m'explique pas, monseigneur, disait-il, comment vous accordez la faveur du saint sacrement à des religieuses qui ne sont qu'à vingt pas de l'église et qui ne sont pas cloîtrées.
— Dites plutôt, reprit vivement l'évêque, qui ne sont même pas religieuses. Je suis étonné moi-même de ce que j'ai fait. J'ai, dans certaines villes du diocèse, des établissements bien constitués, tenus par des religieuses qui me demandent la faveur de
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posséder le saint sacrement dans leur oratoire, je n'ai jamais cru devoir le leur accorder. Ici, je l'ai fait, j'y vois de grands av'antages.
En quittant Saint-Loup, il recommanda que Notre- Seigneur fût environné de tout le culte et de tous les honneurs qui lui sont dus. La recommandation, pour être pieuse, n'en était pas moins à peu près superflue. L'évêque connaissait les cœurs à qui il confiait leur maître, les cœurs de « ces bonnes enfants », comme il disait, « qui faisaient faire à leur Seigneur et Père, sans qu'il pût s'en empêcher, tout ce qu'elles voulaient ».
L'œuvre des retraites réussit parfaitement. M. Devignon avait un don particulier : sa parole et les divers exercices qui l'entouraient, faisaient épanouir des merveilles de grâces. L'évêque admirait et, plus que jamais, tenait à cette entreprise. Un instant, il se demanda s'il ne devait pas en faire Tunique but de la petite communauté qui n'existait pas encore. Les écoles et l'ouvroir avaient prospéré, un pensionnat s'y était adjoint, et tout cela avec un succès particulier, un cachet marqué de la volonté et des signes manifestes de la bénédiction de Dieu. Dans ses visites pastorales, au milieu des populations se pressant autour de lui, l'évêque prétendait reconnaître les élèves de Saint- Loup. Il remarquait en elles une aisance, une simplicité et une modestie dont il attribuait le mérite à leurs maîtresses. Elles n'étaient pas au-dessous de leur tâche : il fallait les y laisser. Elles reportaient
tous leurs succès et toutes leurs joies à leur e'vêque :
— L'établissement a e'té béni par vous, disaient-elles, il restera béni.
Il se développait. Les élèves abondaient; les retraites se multipliaient. Il fallut construire, et à diverses reprises; les ressources venaient au jour le jour, on se suffisait; et sans s'inquiéter de l'avenir, on se confiait à la Providence.
M. Devignon se démit de son titre de curé pour se donner tout entier à la nouvelle entreprise. On s'étonnait, sa famille s'alarma. L'œuvre était bien petite. La comprenait-on bien ? En tout cas, elle n'avait rien à donner au prêtre qui voulait se vouer à elle. — Mais, disait-il, il faut un prêtre pauvre pour diriger un établissement pauvre. La maison pourra toujours m'offrir une cellule séparée et un morceau de pain.
Il disait encore à la petite communauté :
— Je suis votre père et votre fardeau.
C'était bien la volonté de l'évêque qui avait décidé; mais le prélat n'aurait pas voulu imposer ni même proposer au bon prêtre ce mariage avec la pauvreté. Ce fut de son plein gré et de son initiative que M. Devignon se dépouilla de son bénéfice. Il renonçait au présent et à l'avenir pour se donner à la petite œuvre qui grandissait et prospérait sous sa main.
Ce n'était pas le tout de remuer des pierres et d'élever des bâtiments : si c'était le goût de M. Devignon et s'il s'y complaisait, l'important était de former les
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âmes, de les unir, de les faire vivre de la vie spirituelle et surnaturelle. L'évêque suivait ce travail avec intérêt et sa béne'diction y apportait la fécondité. Les bonnes filles de Saint-Loup marchaient allègrenient dans le dévouement, la charité, le zèle et la lumière. Elles travaillaient merveilleusement à l'œuvre des retraites. Celle d'entre elles qui allait bientôt devenir laMère Marie de Jésus,y déployaitdes donséminents, un accueil affectueux, une grande ouverture de cœur, des manières engageantes; elle mettait les gens à l'aise, tout en leur inspirant un extrême respect; les âmes s'ouvraient volontiers à elle; elle les pénétrait et les remplissait de consolations : c'était un don. Elle semblait vraiment à sa place, tout prospérait entre ses mains. Elle avait, ainsi que ses compagnes, des aspirations qui faisaient sourire leur évêque, leur père, qu'il encourageait et que M. Devignon s'appliquait à satisfaire. Elles voulaient devenir religieuses; Mgr Parisis attendait le moment de la Providence pour combler leurs désirs.
M. Devignon travaillait toujours le petit règlement qu'il leur avait donné dès le principe : il le développait et songeait à le transformer en constitutions adaptées au genre de vie de ces bonnes filles. Il avait bien songé à adjoindre leur petite entreprise à quelque congrégation bien ordonnée, où elles auraient trouvé des traditions, des enseignements et des exemples de toutes les pratiques de la vie religieuse. Il avait pris conseil ; il avait étudié les constitutions de divers ins-
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tituts, et il était revenu à la pensée qu'il avait entre les mains une création nouvelle qui devait garder son esprit propre, son caractère particulier, tout en s'engageant dans la troupe consacrée et vouée à Dieu. Les difficultés étaient réelles. Si dévouées que fussent les cinq ou six filles qui s'exerçaient à Saint-Loup dans les pratiques de la charité, sous de pieuses promesses faites à Dieu, elles n'avaient pas de formation religieuse. L'évêque aidait à leurs tentatives, les approuvait, les modérait ; il dirigeait vers Saint-Loup les vocations qu'il croyait pressentir. Lui-même préparait les voies et s'assurait de la fermeté de chacun des pas qui devait mener les âmes à l'union de sacrifice et d'amour. Il ne pressait rien, il laissait « ces bonnes enfants » chercher et agir par elles-mêmes. Ce n'était pas de leur part une médiocre ambition de vouloir être engagées dans la cohorte des vierges consacrées au Seigneur, marquées de son sceau, et ayant rang dans le sanctuaire. Déjà le prélat les avait autorisées (i838) à prendre chacune des noms de religion, et, conformément aux constitutions rédigées par M. Devignon, à s'élire une supérieure. Il leur permit aussi de prendre le titre de « filles du cœur immaculé de Marie. » La supérieure nouvellement élue, la mère Marie de Jésus, s'appliquait efficacement à conduire et élever tout le petit troupeau ; elle avait visité diverses communautés, à Dijon, pour s'initier aux exercices de pénitence et d'humilité, à l'ordre entier de la vie religieuse. Elle avait le don de discernement, et.
avec le conseil de M. Devignon et l'auiorisation deson évêque, elle initiait ses compagnes aux pratiques de mortification, de dépouillement, de déférence re'ciproque, qui sont le nerf de la vie de communauté.
Enfin, après cinq années d'efforts, de travaux et d'épreuves, Mgr Parisis trouva le moment venu d'ériger la petite maison de Saint-Loup en communauté religieuse. Son ordonnance est du 8 mai 1840. La joie de la mère Marie de Jésus fut à son comble, bien qu'il s'y mêlât quelque crainte de ne pas répondre à une telle faveur. Cette craintc-là ne trouble pas le cœur. Ses compagnes se sentaient sous le premier charme de la vie vraiment religieuse ; leurs âmes rayonnaient d'une pureté en quelque sorte lumineuse^ et elles s'épanouissaient dans la douceur de l'union scellée avec leur époux. Il semble qu'elles se seraient volontiers lancées avec trop d'ardeur dans la voie des mortifications ; et le prélat, leur père, était obligé de leur dire : — Plus vous trouverez de goût aux pratiques pénitentiaires, plus il en faut user sobrement.
Tous ces points étaient réglés, et quelque chose manquait encore :
— Voilà, disait en riant Mgr Parisis, comment avec des religieuses ce n'est jamais fini !
Ces filles du Cœur Immaculé de Marie, qui avaient chacune leur nom de religion, avaient toujours gardé leur modeste vêtement noir du premier jour ; elles n'avaient véritablement pas de costume religieux, elles ne portaient point le voile, « le voile qui dit tant de
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choses, écrivait Mgr Parisis,et qui est pour le monde une défense d'approcher de trop près ».
Le prélat ne trouvait pas la question du costume à dédaigner. Il s'en préoccupait.
— Mais, disait-il à la mère Marie de Jésus, il faut arranger tout cela à peu près toute seule.
— J'ai la simplicité, répondait celle-ci, de prier la sainte Vierge de nous inspirer comment elle aimerait que ses enfants fussent habillées.
L'évêque sourit à cette proposition. La sainte Vierge n'a-t-elle pas fait connaître ses intentions dans des circonstances analogues ? Néanmoins, il ne se désintéressa pas. La chose est grave aux yeux de l'Eglise. Elle a déterminé les moindres détails du vêtement des ordres religieux; et ce vêtement, pour être béni de Dieu et paraître respectable à une communauté, doit être donné par l'autorité légitime. En laissant à la Mère toute latitude pour les petits détails, le prélat lui recommande de les exprimer tous par écrit et de les lui soumettre, afin qu'il soit bien reconnu, ajoute-t-il^ que l'Eglise a déterminé jusqu'au nombre des plis de votre robe.
Quand tous les points furent déterminés et approuvés, la cérémonie de la vêture eut lieu le 1 1 novembre (1840), fête de saint Martin. Ce fut une belle et touchante cérémonie, L'évêque prononça une allocution qui restera parmi les belles pièces de l'éloquence chrétienne du dix-neuvième siècle. C'est grand, simple, profond, entraînant. On connaît l'extraordinaire talent
de Mgr Parisis. Il avait l'art de ranger et de présenter ses arguments en front de bataille pour ainsi dire ; sans efforts de paroles, sans recherche d'éloquence, par la simple puissance de la dialectique, il leur imprimait une force calme et comme un élan irrésistible. A Saint-Loup, à cet élan, à cette dialectique pénétrante et inexpugnable, se mêlait toute la tendresse du cœur, l'accent de la paternité, tout le miel de l'Ecriture, les suaves profondeurs du Sacré Cœur. Après cette allocution merveilleuse, dont l'historien a donné le texte (i), chacune des Sœurs, revêtue du costume approuvé et bénit par l'évêque, agenouillée à ses pieds, prononça la promesse à Dieu, à la très sainte Vierge et au révérendissime évêque de Langres de se dévouer, pendant un an, à l'œuvre des retraites selon la constitution de la maison, « espérant de la bonté de Dieu, disait-elle, de renouveler chaque année mon engagement, et me confiant que la miséricorde de Dieu, qui m'a inspiré ce bon désir, m'accordera d'y être fidèle ».
Cette fois, l'œuvre était définitivement fondée : elle avait sa vie, son caractère et son but. Les développements continuèrent, les maisons se multiplièrent, les œuvres s'étendirent, les promesses annuelles devinrent perpétuelles : la petite congrégation établie par l'évêque de Langres fut approuvée par le Souverain
(i) A l'appendice de l'Histoire de la mère Marie de Jésus, p. 445 et suivantes.
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Pontife (1867). La Mère Marie de Je'sus qui depuis de longues anne'es déjà demandait à chaque lustre d'être décharge'e du poids de la supériorité fut déposée canoniquement (1869). Sa vie se prolongea encore huit ans. Elle est morte le 23 décembre 1877, entourée de ses filles, au sein de ses œuvres, pleine de mérites. Mgr Guerrin (1), Mgr Bouange (2), qui ont succédé, à Mgr Parisis sur le siège de Langres, ont professé pour cette femme et cette religieuse accomplie la même estime que Mgr Parisis.
Mgr Larue a hérité de leurs sentiments, il s'est associé, nous l'avons dit, à la vénération de tout son diocèse. Les œuvres de la Mère Marie de Jésus subsistent et vivent sous les 37eux du prélat ; grâce à sa vigilance, elles donnent toujours des fruits de charité et de prière : les pensionnats, les écoles, les ouvroirs, les orphelinats, les maisons de retraite prospèrent dans le diocèse de Langres et au delà de ce diocèse. La grande œuvre, l'œuvre mère, l'œuvre délicate, difficile, forte et féconde, c'est cette congrégation des filles du Cœur Immaculé de Marie, qui se recrute toujours et se perpétue, où vit, travaille et fait toujours de nouvelles conquêtes l'esprit de la fondatrice, l'esprit de dévouement et de confiance, de charité et
(i) Jean-Jacques-Antoine Guerrin, évêque de Langres, le 23 mai i852, mort le 19 mars 1877.
(2) Guillaume-Marie-Frédéric Bouange, né à Aurillac, le igianvier 1814, nommé évêque de Langresle i5 juin,préconiséle 21 septembre et sacré le 18 novembre 1877, mort le 5 mai 1884.
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d'amour, degénérosité, d'humilité et d'apostolat : Dieu et les âmes.
Nous avons noté trop rapidement quelques-unes des prémices de cette grande oeuvre ; nous en avons indiqué les petits commencements. Comment nous étendre sur les progrès et donner à admirer l'action soutenue et vigilante de la Providence, amenant à la Mère Marie de Jésus tous les concours nécessaires à l'établissement et au progrès de son oeuvre? La hiérarchie de l'Eglise entière y est intervenue ; et c'est elle encore qui, depuis la mort de la Mère Marie de Jésus, nourrit, maintient et protège les diverses inspirations de la fondatrice et garde les traditions de M. Devignon. A.u nombre des bénédictions particulières accordées au nouvel et précieux institut, faut-il compter le bonheur d'avoir rencontré un historien aussi intelligent, dévoué et heureux que M. le curé de Louvemont? Son livre est abondant et précis. Mgr Parisis en recommandant, dès les premiers jours, à la Mère Marie de Jésus de noter les diverses circonstances de la fondation, lui disait :
— Dans cinquante ans ces détails auront leur prix.
Le prélat prophétisait, et ï Histoire de la jnère Marie de JésiiSy où sont fondues ces annales de la communauté, a un prix et un intérêt extrêmes. L'historien a mis les choses sous leur vrai jour, les événements se déroulent dans une belle et simple ordonnance, les caractères s'accusent dans leurs diversités avec leurs grâces particulières. Auprès du grand cœur de la fon-
datrice pleinement donné à Dieu, que de grâces délicates en effet dans ses premières compagnes! Qu'ils sont touchants et aimables les débuts d'une famille religieuse ! Que de piété, de trésors, de finesse et de simplicité ! Les bienfaiteurs ont leur physionomie aussi, et tous ceux qui concourrent à l'entreprise y apportent une part de mérite et de vertu. M. l'abbé Ch. Rondot a tout mis en lumière avec une grande simplicité et une vérité pénétrante. Il aime l'œuvre dont il parle : c'est bien une œuvre du bon Dieu qu'il a voulu décrire, il en fait sans efforts sentir et goûter les moindres détails. L'édification et la curiosité profiteront à la lecture de son livre. Il fait pénétrer dans la vie intime et pieuse du diocèse de Langres; et ce tableau de la force et de la vertu d'une des Églises de notre patrie est un document historique qui n'est pas à dédaigner, bien propre à donner de la consolation et des espérances.
Il y a de belles âmes en France, pieuses et grandes, il ne faut cesser de le répéter.
Tout cela est montré avec amour, avec patience, avec respect, et le livre constitue une œuvre de mérite, qu'on ne saurait trop louer. La Vie des Saints est une merveille et elle donne à admirer des vertus héroïques ; et, quand elle est traitée comme elle doit l'être, elle fait connaître en outre les mœurs et les idées du temps où les saints ont vécu et agi ; et tout cela au bout de cinquante ans, est vraiment d'un grand intérêt, comme le remarquait Mgr Parisis.
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La correspondance de ce prélat avec la Mère Marie de Jésus sera un des attraits de cette Histoire : nous ne nous étendrons pas sur le caractère de cette correspondance, il devient piquant lorsque le prélat est à l'Assemblée constituante.
« O ma fille, écrit-il, que cette vie agitée et toute « au grand jour me paraît étrange ! Cette vie aventu- « reuse, tapageuse, périlleuse, dit-il encore. Redou- « blez vos prières pour l'Eglise, pour la France et « surtout pour les communautés enseignantes, qui « sont très menacées par des mesures perfides, dont « plusieurs ne voient pas le but. »
Les dangers subsistent aujourd'hui plus violents et aussi perfides qu'en 1848 ; et il est toujours nécessaire, plus nécessaire que jamais, en gardant les immortelles espérances, de redoubler de prières pour l'Eglise, pour la France, pour toutes les communautés enseignantes... et même hospitalières.