‹ Gens de merChapitre 12 sur 39 · SOUVENIR D'ENFANCE · texte numérisé non relu

SOUVENIR D'ENFANCE

Un' de mes toquad's de moutard,

Là-bas, dans ma vieill' vilU bretonne,

Était d' m'en aller su' V rempart,

Vers cinq heur' s du soir, en automne,

Pour y fair' mes d'voirs d'écolier

Et pour apprendr' les l'çons du frère,

Jusqu'à l'arrivé' d'un voilier

S'en r' venant d' Terr'-Neuve ou d' Saint-Pierre.

J'aimais beaucoup à suivr' des yeux

Les mat'lois faisant la manœuvre,

Avec les brav's pell'tas, joyeux

D' mettr", comm' les autr's, la main à l'œuvre.

Aussi, dès que j' voyais passer

Un morutier couvert de toiles,

J' fermais mon livre et mon cahier

Et j' courais 1' voir carguer ses voiles.

J' prenais déjà goût au métier, En r'gardant d'près, dans la mâture, Tous ces homm's solid's, paumoyer La toir, du fond à l'empointure.

Et, afm d'ies entendr' chanter Leurs refrains salés d'un' voix forte, J' descendais les voir accoster Et s'amarrer d'vant la grand' porte.

Au troisièm' de notr' vieill' maison En bois peint et à grand vitrage, Qu' mon pèr', quand il était garçon, Avait eu' pour son héritage,

SOUVKNIH I) ENFANCE

Nous logions, d'puis pas mal de temps, L'pell'tas Binard et sa famille, Qui, comm' la nôtr , tous les deux ans, S'augmentait d'un gas ou d'un' fille.

J' passais tous mes jeudis d' l'été A patouiller dans Teau d' la grève Avec Joseph, le fils aîné; Car la baignad', c'était notr' rêve !

Aussi, quand Binard débarquait, Tout heureux de r'trouver sa femme, J'étais avec son gas, su' l'quai, Pour l'embrasser, d'ia joi' plein l'àme.

Sa barb' noir' ne sentait pas bon,

Après plus d'un mois d' traversée ;

Mais ni la saumur', ni l' goudron

Ne m' faisaient monter la nausée ;

Au contrair', quand il m'empoignait

Sous les bras pour me soul'ver d' terre,

Et qu'avec son poil i' m' piquait,

J' crois qu' j' l'aimais presqu'autant qu'mon père.

Puis j'étais content de r'garder, Près d' son gas et d' sa légitime, Son coffr', qu'il ouvrait au douanier Chargé d' l'inspecter, pour la frime, Car i' n' trouvait d'dans qu' des flétans, Des bott's, des moru's, d' vieux cirages, Des tricots, des langu's, des cap'lans, Et, su' r couvercl', des saint's images.

Sitôt après cette inspection, On mettait l' coffr' sur un' charrette ; PL\is on ralliait vit' la maison Où, l'soir, c'était un' petit' fête, A laqueir j'étais invité Avec ma smala tout entière, Pour soiffer du rhum et du thé A la santé des gas d' Saint-Pierre.

Parfois, avant de m' fair' chanter, Et tout en buvant son eau-d'-vie, Binard aimait à nous conter Tous les p'tits détails de sa vie :

SOUVENIR I) ENF.ysCE 81

La pecli', là-bas, sur les grands bancs, Par la neig', la brume eL l' temps sombre, Dans ces parages où, tous les ans, Plus d'un navire, abordé, sombre !

Enfin, quand c'était l'heur' du r'pos,

J' descendais avec ma famille

Me coucher dans notr' grand lit clos.

Puis, en futur mouss' qui roupille,

J' révais à la rud' vi' d' cett' mer,

Où l'on pêch' parmi les bancs d' glace.

En attendant l' jour, où j' s'rais fier

D'étr' marin, comm' tous ceux d' ma race.

.1 Ilugwj.f Le Roux.

LA CAGE A POULES

Poésie dite par Paul MOUNET, Sociétaire de la Comédie-Franraise.

11 mai 1894.

ni llllîlî"^

LA CAGE A POULES

C't'égal, mes vieux, c'est rud'ment chouette D' pouvoir, à bord de sa goélette,

Compter sur un dévoué mat'lot, Quand on embarqu' des paquets d'eau !

Témoin c't'histoir' qui s'est passée Pendant la dernier' traversée

Du p'tit brick- goëlett' le Saint-Paul, En rvenant d'Islande à Paimpol.

Sous r coup d'un' Lris' carabinée, L" navir', pendant tout' la journée,

Son chargement d' moru' comm' lest, Avait fait près d' cent miir, à l'est,

Sans rencontrer rien sur sa route, Quand, vers dix heur's du soir, l'écoute

De son hunier vint à casser,

Et, faisant 1' coup d' fouet, renverser

Un mat'lot serrant la misaine.

Tout en v'nant d'bout au vent, 1' cap'taine

Cria d' suite : « Un homme à la mer ! » Mais, comm' le temps n'était pas clair.

Et qu' la lame était grosse et dure, r n'tait pas à la noc', j'vous F jure !

LA CAGE A POULES 81

Car, (luoi fout'! Yavait pas moyen

D'aller chercher l'homm' par c' temps d* chien!

Aussi, dit-i' : « Ya rien à faire î « Ya qu'à dir' pour lui not' prière !

« Mouss', récit'-nous 1' De profundis, « Et puis r'mettons l'cap su' l'pays. »

— Comment ça, fit Jean, un vieux frère, '( Vous voulez larguer en plan, Pierre !

« Jamais d' la vi' ! Faut fout' à l'eau « Tout c' qui peut flotter d' not' bateau.

« Commençons par la boue' d'sauv'tage.

« Allez, houst, mes vieux, à Touvrage ! »

L' cap'taine, heureux d' cette idé'-là, Dit d' suit' : « Jean a raison, fait's çaî »

Puis commanda d' serrer les voiles, Afin d' rester sur plac' sans toiles.

Une heure après, la bris' mollit, La lun' parut et, vers minuit,

Au bout d' sa longu' traîné' d' lumière. Sur la cage à poul's parut Pierre !

Tous dansèr'nt de joie aussitôt,

Car p'tit à p'tit l' temps s' faisait beau.

Au point du jour, vers les six heures, Les lam' étant dev'nu's meilleures,

Quatre homm' embarquèr'nt dans l' canot Pour aller r'pêcher leur mat'lot.

Mais leur joi' fut encor plus vive En apercevant V bougre en d'rive

Sur sa cag', que n' remuait plus l' vent, S' séchant 1' dos au soleil levant.

C* qui les égaya davantage,

C fut d'voir qu'avec son amarrage

De couteau, qu' toujours il portait, Il avait g'nopé chaqu' poulet.

Voyant ses amis s' tord' de rire :

Pierr', sauvé, se hâla d' leur dire :

LA <:age a POULKS 91

'( Qii'est-c' qu'a foutu la cage à l'eau?

— C'est moi », qu'lit Jean, son bon maflot.

— C'est toi! Viens que t'embrass', vieux frère, « Car, si j' 'tais resté en arrière,

« J' pouvais su' elle attend' du s'cours : « J'avais d' la volaill' pour quinz' jours ! »

A Jules Drclon.

Page 1