LE CAFE MAURE
La virtuosité du lieutenant Auër dans le maniement du sabre et la distinction flegmatique avec laquelle le lieutenant Van Boom tirait le pistolet, causaient à Éric peu d'émotion.
Il se l'avouait pourtant: la vie de batailles que menaient à côté de lui, sous un ciel admirable, tous ces gens de poudre, était en train de le racconmioder avec l'existence. Il était décidé à passer agréablement, en leur société, les jours qui le séparaient de sa dernière aventure. Dans cette sage résolution, il se dirigea vers le quartier des Ouled-Nayls où, oflSciers et soldats, se faisaient quotidiennement surprendre par l'extinction des feux.
En ce temps-là, comme aujourd'hui, les arrièrepetites-filles de Sidi-Nayl remontaient chaque année du Sahara, pour donner aux croyants un avant-goût des joies paradisiaques. Fières de leurs hérédités reli-
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gleuses, rassurées par Fancienneté de k coutume qui voulait qu'elles vinssent au seuil du désert échanger de rameur contre du blé, les Naïliat occupaient, aux portes de Biskra, le quartier voluptueux où encore à cette heure, elles sont installées. Comme aujourd'hui, leurs maisons étaient blanchies à la chaux, meublées de divans, de tapis et de coffres. Mais, pas une seule de ces maisons n'étaient encore surmontée d'un étage et pourvue de ces petits c miradores » à l'andalouse, où les filles du désert apparaissent comme des princesses suspendues dans des palanquins, au-dessus du désir des hommes.
La lumière du gaz n'éclairait pas encore les ruelles du quartier d'amour. Selon les caprices de la lune, il avait l'air d'une cité féerique ou d'un coupe-gorge. Mais, toujours, il était plein de musiques et de celte griserie d'Orient où se mêlent dans un accord unique les relents de la mort avec l'odeur des roses.
Éric marchait sans hésiter par les ruelles, ce soir-là pleines d'ombre. Il allait à la recherche d'un café où, chaque soir, les plus belles Ouled dansaient au son des instruments, entre des assauts de sabre et des hurlements d'Âissaouas. Le bruit qui sortait de cette salle aurait suffi à le guider à travers le dédale des maisons. C'était un mélange de chansons, d'imprécations et d'applaudissements, dominés par la phrase monotone de la khiata, l'assourdissant accompagnement du tarabouk et des tambours nègres. Il parut pourtant à Éric que la clameur était plus violente qu'à l'ordinaire et qu'elle étouffait dans des éclats de bataille le rythme rauque des musiques.
— Qu'est>-ce donc? se demanda-t-il. Est-ce qu'on se disputerait pour de bon, au café maure?...
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Il hâtait le pas, curieux du spectacle, quand les cris de : « A nous ! A la garde I » jetés dans la nuit, en français, par des voix qu'étranglait la colère, changèrent ses suppositions en certitude. De toute la force de ses poumons, il répondit :
— On y va !
Et il courut dans la direction de l'appel.
Les luminaires arabes, qui éclairaient la salle assez vaste du café maure, jetaient, par les deux fenêtres grillées et la porte entr'ouverte, une lueur sanglante. Dans cette clarté de braise, une foule d'hommes en burnous se démenait avec des gestes de colère. Ils assiégeaient l'unique issue, vociféraient dans ce dialecte rauque où les syllabes gutturales éclatent comme des coups de tromblon.
Par-dessus leurs épaules, Éric distinguait une mêléô qui tournoyait entre les quatre colonnes du café maure, noyant dans la confusion blanche et fauve des burnous, le bariolage éclatant des deux danseuses naïliats, la Plume et la Perle, les taches rouges et bleues de deux uniformes d'officiers. Soudain, de cette écume, un remous plus violent fit émerger deux têtes.
Éric les reconnut :
— Auër I... Van Boom !
Déjà, des mains d'un Arabe stupéfait, il avait arraché une matraque, et, fonçant comme un sapeur qui attaque un mur, sur le tas des gesticulateurs, il se frayait un passage, en quatre coups de massue, si prodigieusement appliqués sur les crânes, que les corps de ses adversaires écroulés lui faisaient un escalier triomphal d'où il déboulait au cœur de la lutte.
Auër l'aperçut. Des gens en burnous grififés, meur-
tris, découronnés de leurs turbans et pour la plupart éclaboussés de sang, étaient suspendus au collet, aux coudes, aux genoux et jusqu'aux talons du géant comme des chiens dans une curée, acharnés sur un solitaire. Dans l'impossibilité où le mettait ce garottage, de répondre aux coups, Auër se secouait de façon furieuse, et chaque fois des assaillants lâchaient prise, rejetés au tas par la vigoureuse détente de son échine.
A la vue du renfort qui lui arrivait, le Madgyar, oublieux de sa querelle, cria avec angoisse :
— Mon sabre!... Ils m'ont volé mon sabre!...
Dégagez-moi!...
— Attendez 1 répondit Éric.
n avait recommencé de faire tournoyer la matraque. Il éborgnait, ébréchait, fracassait quiconque ne lui cédait pas le champ. La terreur commençait à faire le vide autour de cette apparition infernale qui, dans la même seconde, distribuait cent coups de massue avec im seul bâton, brisant les nez et les mâchoires, fendant les crânes, faisant jaillir les dents, hors des bouches, béantes d'épouvante et de cris.
Un dernier rempart d'indigènes le séparait encore d'Auër réduit à l'impuissance, et du Hollandais terrassé. Il l'attaquait avec cette fougue irrésistible, quand un grondement de tempête lui fit tourner la tête. Le flot des gens qui jusque-là s'était tenu devant la porte, se précipitait dans le café. Des énergumènes criaient :
— Les soldats!... La patrouille!... Barricadonsnous ! . . .
Éric profita de l'hésitation qui, une seconde, suspendait la lutte. En quatre coups de matraque, distribués comme des éclats de foudre, il culbuta les quatre
adversaires dont le Madgyar était serré au plus près et, lui tendant la main pour Taider à se dégager, il l'enleva d'un effort de poignet.
A la vue du géant redressé, les couards qui se disent à ligotter Van Boom lâchèrent prise. En un nt les deux hommes furent sur leurs bottes, et, rochant au topographe qui avait recommencé son linet, ils s'élancèrent tous les trois vers la porte re ouverte, écartant pomme un coin, la foule des ous si tassée, que les poings ne pouvaient plus se er, les mains se tendre pour s'opposer à la retraite, lër sortit le premier, sans chéchia, l'uniforme en eaux, l'écume dans la bouche. Van Boom le t, les yeux exorbités comme un homard qui a I par l'ébullition. Déjà, ils s'étaient jetés dans les de la patrouille accourue à leur secours, et sur le du café, Éric bataillait encore, écrasant les doigts, tant les profils, désarticulant les épaules des enra- [ui, décidés à soutenir un siège, s'eflForçaient de 3r la porte.
pendant, les vociférations d'Auër dominaient le ilte du dehors et celui du dedans :
Mon sabre ! imbécile ! . . . Mon sabre ! Je te dis est resté dans le café ! . . . Veux-tu faire enfoncer rte!...
sergent Béchu n'avait amené avec lui qu'une :aine d'hommes ; il hésitait : Mon lieutenant, dit-il, nous ne sommes pas en )re. D'ailleurs, trois sommations doivent précéder )loi de la force armée contre les séditieux.
La théorie le dit, affirma le caporal Christophe, n'acheva pas. Un coup de feu venait de traverser hako : ce fut le signal de la boucherie.
Béchu ne s'avisa point que celte balle n'était pas partie du café maure comme Auër l'affirmait, mais bien qu'elle avait été sournoisement tirée par Éric pour faire croire à une offensive. Excité par les trois officiers qui le sommaient de riposter à cette attaque, le sergent rangea ses hommes en bataille, et leur désignant la porte qu'ils devaient prendre pour cible, il commanda d'une voix mal assurée :
— Enjoué... Feu 1
Ce qui suivit fut un de ces épisodes tout ensemble grotesques et sanglants qui, au temps des bandistes, marquait fréquemment le sac des villes. Tandis qu'un flot d'Arabes s'échappait, écrasant sous les ruines de la porte les musulmans que le feu de la patrouille avait traversés de part en part, on aperçut dans les torrents de fumée le Madgyar et le Hollandais qui, au milieu des vociférations et des cris, corrigeaient comme des écolières, la Plume et la Perle, installées sur leurs hanches ; puis, le Madgyar reparut triomphant, brandissant sa latte qu'il avait retrouvée sous le divan des musiciens nègres.
À ce moment, une foule d'officiers et de soldats s'amassaient, attirés par la fusillade. Le Ueutenant d'Yanville, accouru de la Casbah à la têle d'un détachement, se heurta avec surprise au redoutable Auër qui étreignait le topographe Éric dans ses bras vigoureux :
— Eh bien, quoi donc ? demanda-t-il, on s'embrasse ! . . . Le rendez-vous de demain ne tient pas ?
— Si fait I rugit Auër. Il tient. Le lieutenant nous rendra raison, mais par le vin...
— Et par les femmes!... ajouta Van Boom, qui venait de rattraper son souffle.