UNE APPARITION
rie était bien moins préoccupé de cette double renre que de la difficulté de s'habiller convenablement e se loger à son goût. Il accueillit comme un eur, le spahi Ben-Titi, rencontré au seuil de la >ah, qui lui proposa de le mener au Bazar. Il s'y ura ces vêtements de toile que les officiers portaient atiers en dehors des tenues réglementaires. Restait lestion du logis. Ben-Titi affirma qu'il connaissait ertain Sfandji, c'est-à-dire un marchand de beîs, aussi bon musulman qu'il était noir de peau, qui l'officier topographe trouverait à se loger enablement.
- On peut toujours voir ce qu'il en retourne, dit
en-Titi lui fit traverser le quartier des Ouled- Is, et, un peu en dehors de la ville, sur la piste menait à Fontaine-Chaude, il montra de loin un
GENS DE POUDRK 55
cube de maçonnerie qui rompait de sa blancheur une haie importante de jujubiers.
Suivant l'étroite bande d'ombre que ces végétations jetaient sur la piste poussiéreuse, les deux hommes se rapprochaient de la masure, quand brusquement la porte s'ouvrit, et une fiUette, presque une enfant, se montra sur le seuil du marchand de beignets.
Instinctivement, Éric et son compagnon reculèrent derrière le talus pour ne pas mettre en déroute cette charmante apparition.
Ignorant qu'elle était vue, la fillette s'attardait à arranger sur sa tête le haïck qui, tout à l'heure, allait la couvrir jusqu'aux sourcils. Une dernière fois, elle se retourna vers l'intérieur de la masure pour parler à quelqu'un que les deux hommes n'apercevaient pas ; puis, avec un frais éclat de rire, jeté comme un adieu, elle s'élança dans la piste et s'éloigna en courant.
— Regarde donc ! mon lieutenant.
Le spahi avait le doigt levé. Éric tourna les yeux du coté où on l'orientait. A une vingtaine de mètres de la maison du Sfandji, il aperçut, embusqués dans un taillis de gommiers, le lieutenant Franck et un chaouch.
Au moment où la fillette tournait le coin de la haie, ces deux personnages sortirent de leur cachette et le lieutenant fit un geste qui indiquait à son compagnon le chemin par où la gracieuse enfant venait de disparaître. Lui-même sortit de l'ombre son cheval, qu'il avait remisé à l'abri des mouches, et, l'ayant enfourché, il s'éloigna rapidement dans la direction de la Casbah.
Quand maître et valet furent hors de vue, Éric demanda, en désignant le sentier de gommiers où venait de s'enfoncer l'indigène :
— Tu connais ce porteur de burnous ?
Ben-Titi répondit, avec une colère subite :
— C'est le Chitan \
— Un cavalier du goum ?
— Non. L'espion du Bureau-Arabe...
— En ce moment, que fait-il ?
— Il suit cette petite fille qui est sortie de la maison. . . lelque intrigue d'amour, Sidi!... Ces marchands de gnets, tu sais, ça entre chez les femmes sous prétexte pporter des gâteaux, ça fait les commissions... Éric recula d'un pas, et, donnant au spahi une ère poussée, il l'obligea à le regarder en face :
— Toi qui n'es pas un métourné, tu ne ferais pas métier de ce chaouch ?
— Quoi... Porter des lettres d'amour?...
— Et surveiller les gens?...
L'Arabe répondit avec exaltation :
— Ça dépendrait du maître que j'aurais I Pour toi, erais tout !
— Tu ne me connais pas...
Ben-Titi mit la main sur son cœur. Toute la malice it son visage était bourré venait de disparaître, ayée dans un de ces élans d'enthousiasme, qui, fois, illuminent les visages des croyants comme une rté d'en haut.
— Sidi ! fit-il avec solennité , tout homme a sa ise écrite entre les yeux... Dieu permet à ceux qui touché du front la Pierre Noire, de lire cette sen-
ce invisible. Moi, tu le sais, j'ai fait deux fois le âge de la Mecque. Aussi, là, entre tes sourcils, je ;on destin...
Cric était trop familier avec la pantomime orientale
, Le diable.
pour recevoir, de ces protestations, une émotion bien forte. Mais Ben-Titi l'amusait, il fit avec bonne humeur :
— Et que dit-elle, ma devise ?
Le spahi éleva un doigt, comme pour prendre Dieu à témoin qu'il traduisait en exact interprète :
— Elle affirme, prononça-t-il, que tu auras un beau cheval... une femme qui t'aimera... et un serviteur fidèle.
Éric rit de bon cœur :
— Un beau cheval, dit-il, cela peut se trouver... Une femme, je n'en cherche pas... quant au bon serviteur...
— Prends-moi, et essaye.
— Cela demande réflexion, dit Éric. Avant de m'embarrasser d'un chaouch, il est nécessaire que j'aie un toit. Voyons toujours le logis dont tu m'as parlé.
Le rez-de-chaussée du Sfandji était exactement composé de deux pièces. Toutes les deux ouvraient sur le chemin par une porte en bois de palmier. Elles communiquaient l'une avec l'autre par une troisième ouverture soigneusement barricadée.
Dans la pièce de gauche, le marchand de beignets avait installé son industrie, c'est-à-dire un fourneau primitif, et dessus, un chaudron où bouillonnait de l'huile kabyle. A côté du fourneau, une petite terrine en terre contenait la pâte que le Sfandji s'apprêtait à jeter dans l'huile. Les quatre murs de ce réduit, le haut de la porte par où la fumée s'enfuyait avec une acre odeur, étaient couverts d'un velours de suie. Dans cette noirceur, le blanc des yeux du nègre, deux dents séparées par un large intervalle que les rixes lui avaient laissées intactes sur le devant de la bouche, brillaient d'un éclat merveilleux.
L'aflFaire de location fut vite conclue sur rengagement que prit le Sfandji de choisir, pour rissoler ses beignets, les heures où Tofficier serait à la Casbah où à la manœuvre.
L'installation d'Eric entre ces quatre murs badigeonnés à la chaux fut, elle aussi, une opération rapide. Son mobilier se composait d'une natte en alfa, d'une cantine, d'une planche supportée par deux tréteaux en X, d'un lit de camp sur lequel était jeté un tapis du Souf, d'une couverture de Sétif, enfin, d'une série de plats à couscous, qui servaient pour les ablutions et d'une petite gargoulette kabyle que Ben-Titi posa sur la fenêtre pour faire rafraîchir un verre d'eau dans le courant d'air.
Si modeste que fût ce logis, après les promiscuités des baraquements et de la tente, il enchanta Éric. Et quand, la grosse chaleur tombée, l'officier se rendit au Cercle militaire, il avait repris, dans les vêtements blancs achetés au bazar, cette allure de race qui, à la plus ordinaire défroque, donne un relief d'élégance.
Ce fut le lieutenant Auër qui se chargea des présentations. Bien qu'Éric ne portât pas encore officiellement son litre de sous-lieutenant, le Madgyar ne le lui dénia point. Les officiers, qui se nommèrent en réponse, étaient d'ailleurs avertis : ils s'inclinèrent avec une correction de pohtesse qui donna à Eric bonne opinion de leurs manières, mais qui ne lui laissa rien deviner de leurs sentiments intimes. Presque tous, ils portaient des noms qui depuis ont marqué dans l'histoire de la conquête :
- — Capitaine Clavel.
*— Capitaine de Bonnemain*
— Capitaine Vindrios.
— Lieutenant d'Yanville.
— Sous-lieutenant Jouannot.
Ce furent les lieutenants Jouannot et d'Yanville qui se mirent à la disposition d'Éric pour l'assister le lendemain. Quand tout fut réglé, le lieu et l'heure, la conversation interrompue reprit avec une insouciante gaieté qui marquait suffisamment le peu d'importance que cette jeunesse batailleuse attachait aux risques de la mort.
— Une nouvelle I dit le capitaine Vindrios. . . Le colonel Desvaux nous arrive demain...
— C'est officiel? demanda le capitaine de Bonnemain.
— Je fais la preuve, dit Vindrios. Vous savez, je suis logé en face de notre camarade Franck. Eh bien ! il a passé une partie de la journée à faire déménager, par les spahis du Bureau, des malles de cuir, précipitamment bouclées, d'où sortaient des manches de peignoir, une profusion de satin bleu, de lilas et de soie rose qu'on ne s'attendrait guère à trouver dans le porte-manteau d'un officier des Affaires-Indigènes.
On rit et Van Boom demanda :
— Alors, il la renvoie, sa camarade ?
— Non pas I... Il l'installe un peu plus loin.
— J'avais pourtant entendu dire que le colonel...
— En effet, Franck joue gros jeu . Vous et moi, nous y perdrions nos galons...
— Et lui ?. . . Il en gagnera ?. . .
— Avec sa dame de cœur ?. . .
— Si c'est la dame d'atout?... conclut Vindrios.