‹ Gens de poudre: roman d'histoire et d'aventuresChapitre 11 sur 55 · LA PART DE PRISE · texte numérisé non relu

LA PART DE PRISE

ouvrait, pour la premîère fois, les yeux dans veau logis. Mêlant confusément les belliqueux s de la veille aux fantômes encore indécis de !ts, il s'attardait à contempler, au plafond, les 5S des mouches, quand un coup, violemment

la porte, le fit lever de son lit de camp, et Van Boom étaient là en grande tenue, le

éblouissant dans son spencer écarlate, barré lebourgs noirs, balafré d'une bretelle miroi-

veau verni ; le Hollandais chaussé de bottes qui atteignaient presque l'ample jupe de sa

|uand je pense, s'écria Auër, en levant ses 3ras, que je rêvais de mettre cet homme-là en

t moi de lui trouer la peau ! gémit Van

— Ne nous attendrissons pas, dit Éric.

— D'autant, reprit le Madgyar, qu'il ne faut pas gaspiller le temps, si nous tenons à esquiver les arréls de rigueur...

— Ou pisl... fit le Hollandais.

— Nous n'étions donc point en cas de légitime défense? demanda cyniquement Éric.

Auër avait vu le topographe tirer dans le shako de Christophe ce coup de pistolet qui avait décidé la patrouille à ouvrir le feu. Il dit, roulant son rire comme un éclat de tonnerre :

— Tu vas expliquer cela au colonel Desvaux, car il est arrivé cette nuit, en tapinois, et il ne faut pas permettre que l'histoire lui soit tout d'abord contée par d'autres que par nous.

Éric s'habilla en diligence. Devant le seuil de ce bâtiment de la Casbah, où le colonel avait coutume d'installer son bureau quand il venait à Biskra en inspection, piaffait un étalon merveilleusement caparaçonné. Un indigène le promenait en main. Van Boom reconnut le valet et la monture :

— Nous sommes prévenus ! s'écria-t-il. Le Cheikh- El-Arab a été plus matinal que nous. Il convient de se préparer aux glaces d'un accueil au-dessous de zéro.

— Ça nous rafraîchira, dit Auër. Je n'ai rien trouvé à boire, hier, en rentrant chez moi, et j'ai dormi avec la langue hors de la bouche.

Le colonel Desvaux avait écouté en fronçant les sourcils la plainte du Cheikh-El-Arab. Trois indigènes étaient restés sous les décombres de la porte ; deux des blessés, transportés dans la maison de leur maître, achevaient d'agoniser. Cela dépassait les limites de ces rixes, alors si fréquentes, dont l'autorité mili-

taire évitait de s'occuper pour ne pas éterniser les rancunes.

— Je ne sais vraiment, messieurs, dit le colonel aux deux officiers, ce qui me répugne le plus dans cette affaire, de son origine ou de son dénouement... Nous devons aux indigènes l'exemple du courage en temps de guerre, et de la discipline en temps de paix. Je ne puis vous donner tort à leurs yeux, mais dans mon for intérieur, vous êtes condamnés. Faudra-t-il que ces pauvres gens vous donnent des leçons de sobriété et de décence ?. . . Si nous n'apportons pas ici la civilisation et le progrès moral, nous ne sommes que des brutes, qui abusent de la victoire. Songez-y. Il me faut voire parole que vous ne mettrez pas les pieds dans le quartier indigène tant que cette légitime émotion ne sera pas calmée. C'est l'honneur de votre corps qui est en cause, et, dans une mesure, le prestige de l'armée. . .

La sécheresse un peu méprisante de cette réprimande avait touché les trois hommes au vif. Ils n'étaient d'ailleurs capables que d'une contrition de légionnaires. Sans qu'il leur fût nécessaire de se concerter sur leurs intentions futures, leurs trois fermes propos se formulèrent simultanément dans cette résolution muette :

— Le Cheikh-El-Arab nous le paiera !

Le colonel Desvaux avait demandé son cheval. Il laissa les officiers en tête à tête avec le commandant Carbuccia.

Quand les clairons du poste eurent fini de saluer la sortie de l'escorte, le « Père la Légion » dit avec rondeur :

— Eh bien, mes garçons, vous l'avez entendue la

GENS DE POUDRE Cq

bonne morale?... Je n'ose rien y ajouter de sévère, car je me sens quelque complicité avec vous. C'est moi, je le reconnais, qui vous ai conseillé de corriger vos princesses et de décourager leurs soupirants... Mais sapristi ! je n'imaginais pas que vous auriez la main si lourde I... Est-ce que la pratique du mors arabe aurait gâté votre doigté ?

Les officiers riaient sous cape. Le commandant ajouta :

— Maintenant vous voilà cloîtrés pour une bonne semaine... Comment vous distrairez-vous en dehors de la manœuvre ?

— On peut toujours, dit Auër, perdre de l'argent sur parole...

— Soit, dit le commandant, mais on ne soupe pas sur l'honneur... On ne boit pas à crédit... à moins que les cantiniers et les mozabites du Bazar ne se soient attendris considérablement depuis le temps où je recourais à leur confiance. . .

En parlant, le commandant avait ouvert un tiroir de son bureau. Ses doigts y remuaient quelque chose qui sonnait comme de l'argent dans une bourse :

— Je viens, dit-il, de recevoir ma part de prise sur cette razzia des Ouled-Moulet qui, décidément, a été une opération financière et militaire de premier ordre. J'imagine que, l'un comme l'autre, vous avez dépensé ce qui vous revenait ?

— Mon Dieu... dirent ensemble Auër et Van Boom. Le commandant leur coupa la parole :

— Le contraire, dit-il, m'aurait surpris, et même un peu choqué. Je n'aurais pas confiance en des légionnaires qui thésauriseraient. Je ne veux pas vous donner un si mauvais exemple, et, comme je ne sais que faire

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de cet argent qui me tombe du ciel, j'aime mieux le voir passer de mes mains où il s'encrasserait dans les vôtres où il ne rouillera pas.

Ces mœurs, qui rappelaient le temps où les bandistes faisaient la guerre par métier, contribuaient à entretenir entre les oflBciers d'Afrique et leurs chefs, des rap* ports d'intimité familiale. Les régiments demandaient à partir en razzia quand les poches étaient vides, à peu près comme on organisait ime partie de chasse, quand la monotonie de l'ordinaire avait fini par lasser l'appétit. L'argent n'avait pas de valeur pour ces hommes perpétuellement suspendus entre la vie et la mort, qui tous payaient de la poitrine. Après chaque razzia, le Domaine vendait, au profit du corps expéditionnaire, le butin enlevé à l'ennemi. Il retenait, pour l'État, un tiers des dépouilles ; il distribuait les deux autres entre les victorieux, d'après un règlement qui attribuait aux soldats et caporaux une part de prise, deux aux sergents, trois aux sous-lieutenants, quatre aux lieutenants, six aux capitaines, sept aux commandants, dix aux colonels. Cet or de pillage s'en allait comme il était venu. Il passait de mains en mains sans vergogne. C'était le crépuscule du temps où, pointilleux sur l'honneur, les cadets recevaient pourtant assistance de leur maîtresse et de leur roi.

Éric avait gaspillé trop d'argent dans sa vie pour attacher quelque importance à sa possession. Mais il avait été plus habitué d'ouvrir la main pour en laisser couler l'or qu'à la fermer avidement sur les largesses d'autrui. Il borna donc son remerciement à un sourire qui faisait contraste avec la gratitude exubérante d'Auër et les remerciements un peu plus discrets de Van Boom,

Le « Père la Légion » rinterpella directement :

— C'est à vous, Éric, que je veux remettre cette bourse. Vous la tiendrez jusqu'à ce qu'elle soit vide ; après, vous la jetterez par-^iessus le mur de la Casbah. Mais il ne faut pas que tout s'en aiUe en rôtissages de méchouis et en mousse de Champagne. Je désire que vous passiez tout d'abord par les écuries du Goum et que vous choisissiez un cheval de race. J'ai besoin que vous soyez monté supérieurement. Vous vous y connaissez. . . Je n'insiste pas.

Éric eut le geste d'un joueur de bonne compagnie qui, sur un terrain d'égalité complète, remercie un autre joueur d'une facilité offerte, dans l'intérêt de leur commime passion. Le « Père la Légion » était homme à goûter ces nuances. 11 dit avec un coup d'œil qui soulignait d'une pointe d'ironie la bruyante satisfaction de Van Boom et d'Auër :

— Acceptez, mon ami : ce sont les mœurs d'Afrique ; ce qui vient de la poudre se dissipe en fumée. Regardez seulement vos camarades, et dites un peu s'ils sont de cet avis-là?

Tous les officiers de la Légion étaient prêts à se faire tuer sur un geste de leur « Père » . Mais il parut à Éric qu'à cette minute, Auër et Van Boom se seraient fait empaler pour lui témoigner leur reconnaissance. Van Boom reçut donc, comme un nouveau bienfait, l'ordre que le commandant lui donna de monter à cheval, au milieu de la journée, pour aller porter à Fontaine-Chaude, un pli que le colonel envoyait au Cheikh-El-Arab.

— Un dernier mot, dit le commandant en congédiant les trois officiers. Je désire que vous associiez, au moins une fois, à vos agapes, ce Larbi-Mamlouk

dont j'ai fait un lieutenant au Goum. Si jamais nous descendons à Tougourt, c*est lui qui éclairera la route. Il est capable d'apprécier votre bon procédé, son dévouement à la Légion en sera accru. Ne faites donc

rimace, Auërl... J'ai la prétention de me en hommes... Je ne veux pas que celui-ci,

par vous, aille porter ses services au Bureau-

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