INTER POCULA
Comme les trois légionnaires sortaient de la Casbah pour aller commander le repas où devait se sceller leur pacte d'alliance, ils rencontrèrent cet officier indigène que le commandant Carbuccia faisait entrer, un peu de force, dans leur association.
Larbi-Mamlouk hésita une seconde.
— Serais-tu, demanda Auër, de ces croyants qui estiment qu'on se damne pour tremper ses moustaches dans du Champagne ?
Le sourire du musulman fit un contraste singulier avec ses yeux tristes :
— Dy a, dit-il, des accommodements avec la règle; si elle interdit le bourgogne — du moins en public — elle a des indulgences pour cette liqueur qu
ici « gazous » et qui fait sauter les bouche des balles de fusil.
Le rendez-vous était pris chez un gargot
tain qui se donnait pour ancien cuisinier des Beys de Constantine. Ce Vatel enterrait, dans sa cave, toutes les parts de prise qui échappaient aux mains des Ouled-Nayls. Il installa les quatre convives dans une salle d'honneur qu'une galerie d'arcades protégeait contre l'ardeur du soleil. La vue d'une armée de bouteilles, balancées depuis des heures dans des sceaux en toile, pleins d'eau et exposés à l'évaporation des courants d'airs, empUt les quatre hommes d'une joie bruyante.
Ils s'assirent en tumulte. La façon dont Larbi- Mamlouk vida la première coupe d'honneur réconforta le Madgyar. Le toast que porta l'ofiBcier indigène acheva de le rasséréner :
— A la prise de Tougourt I dit Mamlouk en levant son verre.
Quand le Napolitain apporta une bosse de chamelon rôtie, toute méfiance était dissipée. On l'attaquait avec tant d'ardeur que, sur la transparence du store, dont la salle était défendue contre l'envahissement des mouches, personne ne remarqua deux ombres curieuses, un homme, une femme, qui semblaient épier. Toutefois, ces indiscrets ne s'arrêtèrent qu'un instant. Sans doute, ils étaient suffisamment avertis que les légionnaires s'étaient attablés afin de conspirer, ce jour-là, contre la seule vertu de tempérance :
— ... Pourquoi je chasse le cancrelas ? expliquait Van Boom à Éric. Ah 1 mon ami I c'est une décision bien touchante... Personne, ici, ne croit aux raisons que j'en donne, car nos compagnons n'entendent rien à la délicatesse du sentiment...
— Mais nous ne ressemblons pas à ces gens-là I répondit Éric.
Van Boom était trop grîs pour se formaliser de son ironie :
— Apprends donc, contînua-t-il, que l'amour ma mis le lanet dans la main. C'est lui qui, malgré la corpulence dont je suis affecté, le penchant que j'ai à la congestion quand je me baisse, m'a contraint de m accroupir dans les carrefours, afin d'épier sur le sol la trace de tous les coprophages qui roulent des boules stercoraires dans les crevasses I La conquête de celle que j'adore est liée à la découverte d'un insecte sabulicole dit Jalodis deserticola de la famille des ( Buperstes ». Une prédiction affirme que je la découvrirai, un jour, sur une plante nommée « limoniastrum x> qui pourrait bien pousser dans la banlieue de Tougourt. A ce prix seulement, l'affreux Barlholo qui garde mon Agnès (il s'appelle Van Boom comme moi ; il est mon oncle, et la chère enfant, ma cousine) à ce prix seulement, ce Bartholo-Van Boom reprendra la parole que déjà il a donnée à son préparateur ordinaire, en récompense d'une coUection de poux, montée sur épingles, que mon futur beau-père prise comme de la bijouterie.
Auër , qui expliquait à Larbi-Mamlouk ses théories sur la responsabilité collective des tribus, se jeta en travers de ces confidences sentimentales :
— Allons boni voilà Van Boom qui recommence à chevaucher sa Deserticola.
Et, abaissant sa robuste main sur l'épaule d'Éric, il lança, dominant les voix :
— Méprise, mon ami, la parade de fidélité dont ce naturaliste d'occasion fait étalage après boire... Il n'y a pas, dans toute la garnison de Biskra, pire coureur d'Ouleds que ce Pays-Bas. On a été obligé de
rationner son appétit. C'est sa faute si, à cette heure, notre menu d'amour est réglé conmie l'ordinaire de la popotte.
— Conte-nous cela, Auër.
— Bien volontiers, Éric, car maintenant te voilà des nôtres... Tu vas entrer dans le roulement... Ce sera autant de rogné sur la voracité du (( buperste » .
Van Boom, enchanté, protestait pour la forme. Les quatre têtes s'étaient rapprochées, le géant continua :
— Vous le devinez : le lendemain de notre installation à Biskra, on s'est préoccupé de l'emploi qu'on donnerait à ses soirées. On a réuni au café marocain toutes les Ouleds au-dessous de seize ans, et on a fait le tri. On a dit : « Celles-ci seront pour nous, celleslà pour les sous-ofTiciers ; celles-ci pour le soldat, celles-là pour les bourricots. » Mais la récolte était mauvaise, cette année, et c'est bien juste si, sur le tas, nous avons pu cueillir une douzaine de houris dignes de l'honneur qu'on leur ménageait. Douze pour huit traîneurs de sabres que nous sommes ici, tant d'une arme que de l'autre, tous doués d'une bonne constitution et très suffisamment sentimentaux, quoi qu'en dise Van Boom ! Douze avec des gens comme Clavel, Bonnemain, Vindrios, Jouanneau, d'Yanville et moi-même, corbleu, et le fiancé de mademoiselle Agnès ! C'était la résiu'rection de la guerre de Troie... On ne voyait sur la dune que des gens en train de s'aligner... Carbuccia et Séroka s'en arrachaient les cheveux qui leur restent...
Auër faisait le geste de saluer avec le sabre. Le bruit d'un rire moqueur, qui s'élevait de l'autre côté de la cloison, l'arrêta net au milieu de sa parabole. Éric, lui aussi, avait entendu. Il restait l'oreille aux
aguets comme si, brusquement, cette sonorité de gaieté mauvaise avait réveillé dans son souvenir l'engourdissement d'une angoisse.
Il commanda :
— Écoutez...
Puis, interpellant le gargotier qui entrait, chargé de bouteilles :
— Qui donc, demanda-t-il, as-tu logé à côté de nous, dans la petite salle ?
— Le lieutenant Franck.
— Avec une dame ?
Auër et Van Boom échangèrent un coup d'œil d'intelligence.
Éric demanda encore :
— Et cette dame... A quoi ressemble-t-elle ?
Le gargotier prit un air de dignité outragée :
— Jamais, dit-il, je ne regarde les femmes que mes clients amènent avec eux.
Auër éclata de rire :
— Bien répondu, Cypriani ! Tu mérites de réussir dans ton négoce. Où as-tu appris la discrétion?... Au service du Bey?
Le Napolitain répondit avec fierté :
— Mon père était d'Église.
Les bravos qui accueillirent cette confidence détournèrent l'attention d'Éric. Il écouta, en le coupant d'éclats d'approbation, la fin du récit d'Auër :
— Voici, dit le géant, comment on s'y est pris pour museler l'indélicatesse des accapareurs d'Ouleds qui, comme celui-ci (il désignait Van Boom), prétendaient confisquer à leur profit les sujets de choix. On a tracé trois belles colonnes sur une feuille de carton. Dans la première, on a écrit le nom de ces
demoiselles ; dans la seconde, les jours de la semaine : lundi, Aicha... mardi, Meryem,.. mercredi, Noura... Dans la troisième colonne, on a fait un petit trou en face de chacun des jours et on a fiché dedans sept petits drapeaux avec nos noms à nous autres écrits dessus. Tous les soirs, en se levant de table, le semainier avance la série d'un cran. Et tant pis pour ceux qui laissent passer leur tour...
— Ils perdent la misel lança Van Boom.
— Comme au jeu-d'oie !
Lancées avec la mousse des dernières bouteilles, ces joyeuses explications avaient si bien distrait les quatre convives, qu'ils bondirent sur leurs chaises, quand Van Boom, ayant consulté sa montre, s'écria avec effroi.
— Trois heures moins le quart! Et le « Père la Légion » qui m'attend à trois heures, pour porter au Cheikh-El-Arab, les ordres du colonel!...
— Tu arriveras à temps, dit Auër, si Ben-Titi t'a sellé ton cheval.
Ils sortirent en hâte.
Comme le gargotier présentait sa note, Éric l'interrogea :
— Est-ce que le lieutenant Franck est encore à table?
— n vient de partir, mon lieutenant.
— Et cette dame qui l'accompagnait... elle est très blonde, n'est-ce pas?...
Le Napolitain fit le geste des ignorances totales.
— Que diable ! dit Auër, en saisissant son compagnon par le bras, tout cela ne te regarde point... Aurais-tu par hasard une dame blonde dans ta vie ?