LE CAPITAINE SÉROKA
Au sortir de la gargote napolitaine, le lieutenant Franck reconduisit d'abord à son nouveau logis, cette maîtresse qu'il s'obstinait à conserver, malgré l'ordre formel du colonel Desvaux. Il ne fit en cbemin nulle rencontre fâcheuse, et, rassuré sur ce point, il se rendit au Pavillon du Bureau-Arabe. Il voulait renseigner son chef, le capitaine Séroka, sur une intrigue dont il venait de découvrir la clef.
Seules les nécessités d'un service d'espionnage et d'information avaient pu lier deux hommes de caractères aussi différents que le capitaine Séroka et le lieutenant Franck. Le lieutenant vivait dans l'intrigue comme dans son élément naturel. Il l'aimait pour elle-même et pour les profits dont s'accommodait sa délicatesse peu scrupuleuse. Le capitaine s'en servait comme du seul outil qu'il eût à sa disposition pour entamer la résistance des indigènes, et riposter à leur
astuce. Il devait écrire, plus tard, une histoire du Cercle de Biskra, monument inédit de science et de finesse. Ce document sert de trame à ces récits véridiques et demeure, pour quelques initiés, une des clefs secrètes de la politique saharienne.
Dès la première heure, le capitaine Séroka avait deviné les ressources que TOued-Rir offrirait un jour à la colonisation. Il estimait que la politique de la France ne devait pas être, sur ce sol africain, une continuation de la politique turque. Il lui déplaisait que le nouveau vainqueur se contentât de neutraliser l'effort d'un parti par l'amhition de l'autre, de maintenir, dans ce pays de fécondités cachées, l'équilibre des ruines. Il voulait faire sortir de la conquête tous les bienfaits de la paix. En portant à Tougourt le Cheikh-El-Arab, en le donnant pour successeur à Abderrhaman, il espérait repousser dans le sable les conflits de Çoffs et les querelles sanglantes.
Franck trouva le capitaine en conversation avec des espions. Ils apportaient du Sud d'inquiétantes nouvelles. Le sultan Abderrhaman avait pris ombrage des menées de son cousin Selman, et l'avait chassé de Tougourt. Le jeune ambitieux s'était réfugié à El- Oued chez les marchands du Souf et de là il nouait des intrigues avec les nomades. S'il échappait aux poignards des assassins envoyés de tous côtés à sa poursuite, on pouvait craindre que, dans le Sud, il fît échec aux combinaisons du Bureau, le jour où l'ivresse du kif, le fer, le poison ou une balle viendraient à rendre vacant le trône des Ben-Djellab.
— Je voudrais, dit Séroka, en mettant son subordonné au courant de ces préoccupations, je voudrais connaître le médecin de ce malheureux Abderrhaman ;
GENS DE POUDRE 8l
je lui conseillerais d'arracher des lèvres du sultan cette pipe de kif dont il va mourir, si on lui laisse plus longtemps avaler sa fumée de chanvre.
Franck regarda son chef avec cet air de mystère qui appelle les questions et donne tout leur prix aux secrets qu'on va découvrir.
n prononça :
— N'avez-vous jamais redouté, mon capitaine, le poignard du Gheikh-El-Arab pour Sultan Abderrhaman ?. . .
Séroka secoua la tête :
— Tougourt est loin de Biskra...
— Mais si, lui-même, Abderrhaman, venait se mettre sous le couteau?
Séroka fixa le lieutenant pour deviner sa pensée :
— Abderrhaman a quitté Tougourt ?
— Il est ici...
— Qu'y vient-il faire?
— Pas de la politique...
— Cette histoire d'amour dont vous m'avez parlé déjà !
— Le dernier chapitre du roman peut-être, car la méfiance du Cheikh-El-Arab est éveillée... S'il s'aperçoit que sa femme le trompe avec Sultan Abderrhaman, vous n'empêcherez pas un double meurtre.
Le capitaine Séroka réfléchit un instant, puis, haussant les épaules :
— Franck, dit-il, vous avez trop d'imagination. Cela vous jouera quelque tour, mon ami !
Le lieutenant répondit sans se démonter :
— C'est-à-dire que vous me demandez ime preuve. . .
— Où se cache Abderrhaman ?
— Je l'ignore. Mais je connais une personne qui sait l'adresse.
Séroka fit avec încrédulité ;
— Votre chaouch ?
— Non. Une fillette qui habite chez le Cheikh- El-Arab. Je ne sais si c'est une de ses parentes ou une enfant recueillie. Je Tai surprise, hier, comme elle venait faire une visite mystérieuse chez le marchand de beignets.
— Chez cet aflTreux nègre qui a loué un logis au légionnaire Éric?
— A ce personnage singulier dont nul encore ne sait s'il est civil ou militaire...
— Croyez-vous qu'Éric soit mêlé à cette intrigue ?
— Je n'en serais pas étonné. En tout cas, je pourrai vous fixer là-dessus, dès ce soir.
— Qui vous informera ?
— Cette petite fille... Deux fois par jour, aux mêmes heures, elle se glisse chez le marchand de beignets.
Le capitaine Séroka fronça les sourcils :
— Vous savez, dit-il, que je n'aime pas à mêler les femmes indigènes dans nos complots ?
— Et quand elles-mêmes se glissent dans notre jeu?
— En tout cas, je ne veux pas de violence...
— Ne vous inquiétez point, dit Franck en riant, je tiens pour la persuasion.
— Surtout, je ne veux pas mêler de soldats à cette affaire...
— C'est entendu, mon capitaine. Je ferai surprendre la fillette par mes chaouchs, chez le marchand de beignets.
— Si elle crie ?
— Il sufiBra qu'on appuie délicatement sur sa
bouche son haïck plié en quatre pour l'empêcher d'ameuter les oisifs.
— Vous viendrez l'interroger sur place ?
— Non. On m'apportera la fillette chez moi, dans un sac.
Le capitaine sourit :
— Je vous ai dit, Franck, que vous aviez un penchant pour les combinaisons romanesques. Mais que ferez-vous si votre jeune prisonnière s'entête à se taire P
— Je lui donnerai un coUier...
— Et si elle menace de se plaindre ?
— Je lui promettrai une paire de bracelets.
— Allons ! dit Séroka, vous avez réponse à tout. Pourtant, ne serrez pas trop fort les coulisses de votre sac... Vous le savez, le colonel Desvaux n'est pas encore rentré à Batna. Jamais il ne voudrait croire que vous avez fait apporter cette fillette chez vous, dans une teillis à oignons, pour lui parler delà politique du Sud...