GUET-APENS
Tandis que le lieutenant Franck se rendait chez le commandant Séroka, Larbi-Mamlouk et le Madgyar avaient accompagné Van Boom jusqu'aux écuries de la Casbah. Éric les abandonna à moitié route, pour reprendre le chemin de son logis. En sifflotant une marche des Highlanders, il suivait le sentier des gommiers, quand de cette place où, la veille, il avait vu la jeune Arabe, sur le seuil du marchand de beignets, la blanche apparition se manifesta pour lui une seconde fois.
Comme la veille encore, il se posta derrière la haie de jujubiers afin d'épier les pas de la fillette. Les précautions avec lesquelles la jeune visiteuse se glissait chez le Sfandji indiquaient suffisamment que, dans ces allées et venues, se cachait un autre mystère que la gourmandise. Un détail acheva de confirmer Éric daUsS cette opinion. Il vit la fillette détacher de sa cein-
ture une de ces lourdes clefs de prison dont les indigènes se servent pour fermer le moindre gourbi. Sans attendre qu'on lui ouvrît, Tenfant enfonça cette clef dans la serrure du marchand de beignets, et, d'autorité, pénétra dans l'échoppe.
Elle n'avait pas plus tôt poussé la porte derrière soi, que cinq indigènes sortirent à pas de chacal de cette masure en ruine où, naguère, le lieutenant Franck s'était abrité pour épier. Éric les reconnut pour des traineurs de babouches, ramassés sur les nattes d'un kaouadji. Lechaouch du lieutenant Franck les conduisait comme un caporal. Tous à la fois, ils firent une poussée sur la porte qui céda et ils se ruèrent dans la boutique ; mais non pas si vite que la fillette n'eût le temps de pousser un cri d'épouvante qui fit sauter Éric hors de sa cachette.
— Parbleu ! pensa-t-il, je surprends ces messieurs du « Bureau » en flagrant délit d'enlèvement. Voilà une occasion de faire ma cour au « Père la Légion » , c[ui a toutes sortes de droits à ma gratitude.
Le virtuose de la matraque qui avait tiré Auër et Van Boom de la bagarre du Café Maure était sûr de réduire un chaouch et ses acolytes. De fait, l'apparition d'Éric suffit pour mettre les ravisseurs en faite.
n ne prit même pas la peine de regarder dans quelle direction ces poltrons s'enfuyaient. Agenouillé sur le pavé de l'échoppe, il détachait déjà les liens qui avaient servi au chaouch du lieutenant Franck pour ficeler les chevilles et les poignets de la fillette.
Si pressé qu'il fût de rappeler l'évanouie à elle-même, Eric ne put s'empêcher de s'arrêter une seconde à la contempler dans sa pâmoison. C'était une jeune Arabe
de pure race. Son cou, ses bras, ce qu'Éric apercevait de sa gorge par les déchirures de la gandourah, avaient l'éclat des amandes écrasées dans du lait. Cette candeur du teint et de la chair suffisait à indiquer les origines de cette enfant et sa vie élégante. La fragilité des attaches, une énergie de dédain, qui, sur son visage, survivait à la détente de l'évanouissement, révélaient, par surcroît, la qualité de sa race. L'émotion qu'Éric ressentit de cette beauté et de cette distinction agressive se traduisit par un mouvement de délicatesse, imprévu chez un légionnaire. Avant même que d'humecter avec un peu d'eau les lèvres et les tempes pâlies, l'officier recroisa sur la gorge naissante les plis de la gandourah, afin d'éviter à celle qui allait rouvrir les yeux une souffrance de pudeur.
Un battement des longs cils l'avertit enfin que l'enfant reprenait ses sens. A la vue de cet homme, sans doute très différent des métournés qui avaient tenté de l'enlever, mais tout de même étranger et inconnu, les prunelles de la fillette se dilatèrent. Elle porta la main à sa gorge pour y toucher l'amulette dont elle attendait protection. Et, s'appuyant sur les coudes, lentement, elle releva son buste, demeura assise sur la natte, ses longs cils abaissés, les regards à terre.
Enfin, elle demanda :
— Us sont partis ?. . . Ils ne reviendront pas ?. . .
Elle semblait moins interroger que se parler à soimême. Sans doute, elle n'espérait pas être comprise. Aux premiers mots qu'Éric prononça en arabe, l'expression de son visage changea. Elle releva les paupières, et le sourire reparut dans ses yeux de gazelle, encore élargis par le koheul.
— Que me voulaient ces méchants ? demanda-t*elle.
OBNB DE POUDRE 87
— T'enfermer dans leur sac et t emporter sur leurs épaules.
— Où donc ?
— Tu ne le devines pas ?
— J'ai pris ces gens-là pour des coupeurs de routes. J'ai cru qu'ils voulaient voler mes bracelets et la boucle de ma ceinture.
Avec orgueil, elle montrait un bijou admirable en filigrane qui faisait coller la gandourah sur ses hanches.
— Les hommes qui ont voulu t'enlever, dit Éric, sont plus à craindre que des voleurs. Ce sont les chaouchs du « Bureau »... Ils voulaient te conduire à leur maître.
L'enfant fronça les sourcils, et dit avec colère :
— Le Cheikh -El -Arab a donc raison quand il affirme que vous faites la guerre aux femmes?
Cette irritation ne déplaisait point à Éric ; d'abord, elle faisait la fillette délicieuse, puis elle la conduirait sans doute à trahir son secret.
n répondit:
— On ne fait pas la guerre aux femmes qui restent sous leurs tentes et filent au milieu de leurs négresses. Mais on se méfie des fillettes qui, sous prétexte qu'elles n'ont pas encore l'âge d'être voilées, se mettent au service d'intrigues que nos chefs veulent percer à jour.
L'enfant réfléchit un instant :
— Comment, dit-elle, pourrais-je me fier à toi ? Tu es un ennemi de mon Dieu et de mon peuple, et, sans doute, tu refuserais de croire à la vérité, si je te la disais...
Elle avait parlé avec noblesse, et, maintenant, elle regardait Éric entre les yeux avec une ardeur tendue.
Il aimait ces défenses d'une âme sauvage. Et, certain *'^ " liait tout d'abord rassurer cette méfiance natudit avec douceur :
e ne demande pas ton secret. Ce que j'ai fait i ne me donne qu'un droit : te servir encore, îomment ?
u ne peux guère revenir dans cette maison que )uchs du (( Bureau » vont surveiller. . .
l'est vrai.
[oi, j'habite là, porte à porte avec le Sfandji. i ton messager si tu veux... Pas comme ce ui, sans doute, t'a trahie... Mais un messager sans mémoire, qui n'entendra pas les quesr son chemin, et oubliera ta commission quand \ faite.
rougeur couvrit les joues de la jeune Arabe, oi qui parles ainsi, dit-elle, tu vois que je ne >as le voile... Je n'ai pas encore l'âge d'être
se souvint qu'aux pires jours d'écœurement,
il n'avait passé, au matin, près d'un taillis où
ait un oiseau, sans s'arrêter et sans sourire.
manda :
u te nommes ?
urida*...
h bien, Petite-Rose, je suis à ton service, avant
après le voile, à une seule condition...
is-la ?
'intrigue que tu conduis, ce n'est pas contre
nis qu'elle est dirigée? Tu ne fais pas de la
e avec le Sfandji ?
Petite Rose*
Ourida répondit fièrement :
— Il s*agit d*amour.
L'éclair qui avait passé dans les yeux de la Petite- Rose la faisait plus belle encore. Eric regardait avec plaisir cette tête charmante. Elle était encadrée de quelques mèches bouclées et sombres qui s'échappaient du mouchoir de soie voyante. Les cheveux y étaient emprisonnés sous le poids des chaînettes d'or, des rangs de perles et des sequins qui descendaient le long des joues comme une jugulaire, et, après avoir entouré le cou délicat, plongeaient dans l'ombre de la gorge.
— Use donc de moi, dit-il, comme tu l'entendras... Elle le caressa d'un regard de velours, où s'essayait
sa naissante coquetterie. Lentement, dans une tasse de fer qui traînait sur le fourneau du Sfandji, elle versa un peu d'eau fraîche. Elle en but ime gorgée, puis, tendant la coupe à l'officier :
— A toi, dit-elle.
Elle avait l'air si recueilli, qu'Eric ne voulut point l'inquiéter par un sourire. Ourida attendit qu'il eût vidé la tasse. Alors, elle ajouta :
— Nous avons mis nos lèvres dans la même eau en pensant au secret, et, maintenant, tu ne pourrais plus trahir Ourida sans t'atlirer le mépris de toutes nos vierges... Fais donc ce que je te demande. Tu connais le logis d'un officier indigène qui se nomme Larbi- Mamlouk?
— Certes ! dit Éric.
— Eh bien, ce soir, après la cinquième prière, trouve-toi près de cette maison. Tu m'en verras sortir avec une femme voilée. Si tu ne dois pas m'aborder, je détournerai le visage comme si je voulais me cacher
go GENS DE POUDRE
des regards d'un homme qui n'est pas un croyant ; , je soulèverai mon haïck, alors, tu , dis-moi, es-tu sûr de me reconibres ?
iToix :
1 Petite-Rose la trahit dans la nuit
vec son parfum, répondit Ourida.
son haïck, elle salua gravement de