L'AMULETTE
L'aurore commençait de paraître, rosant les crêtes du Djebel-Nouasser, quand Éric rejoignit son petit logis, et, tout habillé, se jeta sur le lit de camp. A la même minute le Cheikh- El-Arab, à genoux au bord de la Fontaine-Chaude^ récitait cette prière du Fatiha, c'est-à-dire « du commencement », qu'à la naissance du jour les musulmans élèvent vers le ciel avec une foi sans hésitation ni scrupule, qui espère associer la complicité divine à leurs bonnes comme à leurs mauvaises actions.
— « Maître de l'Univers, dirige-moi dans le sentier de ceux que tu as comblé de tes bienfaits... »
Réconforté par cette prière, le Cheikh-El-Arab monta à cheval pour rentrer à Biskra. Le bienfait qu'il désirait rencontrer dans le sentier de Dieu était, pour lors, le sultanat deTougourt. Le Cheikh était sous l'heureuse influence que le délassement du bain, l'élan de la
prière et le rafraîchissement de l'aurore, imposaient à son corps comme à son esprit. Dans cet optimisme, son rêve se rapprochait de sa main, ainsi qu'il arrive dans ces mirages du Sud où le fantôme de la source vient au-devant du voyageur.
Une rencontre de mauvaise augure, l'apparition au bord de la piste d'une vieille femme en loques, à moite folle, qui cria : « Dieu maudisse ton père ! » vint détruire ces songes de félicité. Aussitôt, le Cheikh-El- Arab aperçut les difficultés qui le séparaient encore du succès. En foule elles sortaient des haillons de la vieille, avec des visages grimaçants. Les unes avaient la figure de Selman, de ce jeune ambitieux qui marchait les yeux attachés à la terre pour dissimuler ses projets. Les autres affectaient la crânerie railleuse du commandant Carbuccia ; elles semblaient dire à l'infortuné Cheikh :
— Alors?... Tu t'imagines que nous allons conquérir Tougourt pour te l'offrir ? Ta naïveté est décidément plus forte que notre complaisance !
Dans cette incertitude, le Cheikh ouvrit d'une main fiévreuse un billet au cachet du <c Bureau » que ses serviteurs lui présentèrent comme il dépassait la poterne de sa bastide.
« Venez me trouver chez moi, — disait le lieutenant Franck. — H y a urgence. »
Les deux mots « chez moi » étaient souUgnés.
Sans descendre de cheval, le Cheikh se rendit à la nouvelle maison que le lieutenant du Bureau-Arabe occupait avec sa maîtresse.
Les officiers, que cette Uaison intriguait, savaient seulement que, sur le bateau de Philippeville, leur camarade avait fait la connaissance d'une étrangère.
merveilleusement blonde, dont la haute mine et la beauté ne pouvaient passer inaperçues. Dès que le lieutenant avait été installé dans ses fonctions de secrétaire du Bureau-Arabe, cette inconnue l'avait rejoint. Depuis lors, invisible en dehors des heures de service, Franck vivait avec la belle étrangère dans un têteà-tête d'amoiu".
Quand on avait su que le colonel Desvaux avait donné au lieutenant l'ordre de rompre sans retard, les paris s'étaient ouverts. Franck avait fait gagner ceux qui avaient tenu pour la désobéissance. Il avait cru se mettre suffisamment à couvert du mécontentement de son chef, en installant la dame blonde à une petite distance de son premier logis. D'ailleurs, personne ne lui voyait plus jamais passer le seuil de ce domicile ancien. Il le conservait pour la forme, et, depuis que le colonel était retourné à Batna, il se faisait ouvertement apporter le courrier, par ses chaouchs, dans la maison de sa maîtresse.
L'indulgence dont le capitaine Séroka faisait preuve dans l'occasion, avait une raison politique. Fort habilement, le lieutenant Franck avait démontré à son chef qu'une femme intrigante était, pour le « Bureau » , un précieux agent d'information. Il lui avait fait la preuve que son amie avait réussi à nouer des relations de visites avec les femmes du Cheikh-El-Arab. Par cette voie, à différentes reprises, il avait apporté des renseignements dont l'événement avait démontré l'exactitude. Dans ces conditions, le chef du « Bureau » avait consenti à fermer les yeux, sous l'expresse condition que le lieutenant et sa maîtresse ne se montreraient pas en public, et que nul officier ne fréquenterait dans leur maison.
Le chaouch, qui avait dirigé avec si peu de succès Tenlèvement d'Ourida, introduisit le Cheikh-El-Arab dans une pièce de repos, meublée à la mauresque avec un luxe qui surprenait, si loin dans le Sud, au lendemain de la conquête. Deux tasses vides traînaient sur un tabouret incrusté de nacre. La forme d'un corps paresseux était encore moulée sur le divan ; la table, le» étagères étaient encombrées de ces riens dont ime femme cerne un homme pour lui imposer son enveloppement.
Le Cheikh-El-Arab s'arrêta devant une miniature qui représentait la maîtresse du logis. Il la contemplait avec un sourire qui aurait inspiré de la jalousie à Franck, si l'ofificier n'eût été trop préoccupé, pour démêler chez son visiteur, cette nuance fugitive.
— Je t'avais averti, dit-il au Cheikh en entrant dans la chambre, que tes chouafs te renseignaient mal et que bientôt tu serais obligé de venir demander au Bureau-Arabe des nouvelles de ce qui se passe dans l'Oued-Rir... A quoi vous servent donc vos espions, s'il faut que moi je t'informe des mouvements de ton ennemi ?
Le Cheikh était piqué au vif, mais il ne se défendit point, attendant que l'officier précisât :
— Sais-tu où est, en ce moment. Sultan Abderrhaman ?
— A Tougourt.
Franck haussa les épaules :
— Il était ici depuis deux jours.
— Qu'y venait-il faire?
— Cherche.
Le Cheikh baissa les yeux. Son visage prit une expression terrible. Il savait que l'opinion soupçonnait Tounis, sa femme préférée, d'entretenir, avec le
Sultan de Tougourt, un commerce de lettres. Le ton dont le lieutenant lui avait dit : « Cherche » , donnait du corps à cette accusation méprisée. Brusquement, le poison de la jalousie lui courut dans les veines, éveillant le désir du sang.
— Ton silence, dit lentement Franck, témoigne que tu m'as compris. Réfléchis et résous-toi. La trahison d'une femme est peu de chose au prix de l'avantage que tu pourrais en tirer, car le meurtre que la France ne pardonnerait pas au Cheikh-El-Arab, prétendant au trône de Tougourt, elle l'excuserait peut-être chez un mari outragé. . .
La douleur du Cheikh éclata avec une violence qui n'était pas feinte :
— Par la vérité de Dieu, s'écria-t-il, tes chouaCs ont menti I La femme que tu dis a été accablée de mes bienfaits. Je savais qu'elle m'épousait à contre-cœur, et je me suis fait son esclave pour la conquérir !... Il se peut bien que Sultan Âbderrhaman soit monté jusqu'ici sans qu'on me le signale... il vient intriguer contre moi... C'est la crainte, ce n'est pas l'amour qui l'a mis dans la route.
Le lieutenant demanda :
— Explique-moi donc, pourquoi il n'a cherché à voir ni le chef du Bureau-Arabe, ni le commandant supérieur, ni le capitaine Séroka, ni le commandant Carbuccia ?
— Il les verra demain I . . .
— Demain, il sera hors de tes atteintes, car en ce moment même, il galope sur la route de Tougourt, et des cavaliers qui voudraient le rejoindre avant qu'il ait atteint le « Rocher du Retour » devraient rougir leurs éperons.
3 veux-tu donc que je fasse? demanda le
bord, tâche de découvrir la vérité, comment y parviendrai-je ? Si Tounîs a pu , c'est que mes femmes sont complices !
toutes, car je puis te fournir cette indication: dans une heure de tendresse, tu as donné à Le amulette à laquelle tu tenais ?
j venait de mon père. Par ses mains, elle [lé la « Pierre Noire » . Elle met celui qui la abri des sortilèges. Je Tai donnée à Tounis :otéger du mal.
bien ! demande à Tounis qu'elle te montre d'argent que tu avais suspendu à son cou... lier d'or et de corail...
kh-El-Arab pâUt :
lis qu'elle l'a donnée à cet homme?...
enant l'interrompit :
'emporte pas... Ne t'engage pas... Contrôlé es informations. Tu auras toujours ta femme ain, tandis que le sultan de Tougourt est 3, et, déjà, j'entends résonner les salines du les sabots de son cheval.
LE PLAN D'OURIDA
Du haut du minaret d'Abd-El-Moumen, le Muezzin venait de jeter Tappel de la prière de midi. Le long des murs effrités, une enfant se hâtait, presque invisible dans Téblouissement de la lumière. Le voile qui lui couvrait le bas du visage semblait moins une coquetterie prématurée qu'un désir de mystère. A chaque angle de quartier, elle se retournait pour voir si elle n'était point suivie.
Quand la maison du Sfandji parut en yeux, elle poussa un soupir de soulage hésiter, frappa au battant qui ouvrait d'Éric.
— Ouridal s'écria l'oflicier, avec un qu'il ne fut pas en son pouvoir de dissin
— Tu es vraiment mon ami, dit-ell dans la chambre... Oui?... Eh bien, éco
Comme si une pudeur la tenait de déc
IIO GENS DE t»OUDRË
un étranger des secrets si redoutables, elle dit, en "^lissant ses regards vers le tapis :
— L'homme que tu as conduit, cette nuit, au ndouk d'El-Hadj-Ben-Douadi est Abderrhaman, Itan de Tougourt. La femme qui Ta salué, comme Remmenais, c'est ma sœur, Tounis-Bent-Djellab, la ime duCheîkh-El-Arab. Ils s'aiment, et la Petitese a été Tange de leurs amours. Mais voici que le ive de la mort est levé sur eux et le bras d'Ourida
trop faible pour détourner le coup...
La confidence était faite. Elle tendit vers Eric ses ins et ses regards :
— Vite!... Vite!... Comprends vite ce que j'ai à dire. Cette nuit, Tounis a donné à Sultan Abderiman une amulette qui lui venait de son mari. Quelune des femmes, un djinn, un démon d'enfer, a larqué qu'elle était rentrée sans son bijou. On a rti le Cheikh... Il a fait sur Tounis le geste de la rt. . . Il a crié : « L'amulette ! l'amulette ! . . . Montre- !... Mais montre-la donc I » Tounis avait peur il rattrapât le Sultan. Elle a balbutié : « Le talisman me protégeait plus... Je l'ai confié à un Marabout, ^a me le rapporter. . . Tu pourras le toucher au bout
collier... entre mes seins chéris... »
Durida revoyait la scène. Pourtant, Eric n'aperçut
son visage nul reflet de terreur, rien qu'un inson- )le mépris.
— Le Cheikh, dit-elle, voudrait la croire. Il est ez lâche pour l'aimer encore ! . . . Toi et moi , nous irions tuée !... Lui, il l'a criblée d'injures.
La colère faisait Ourida à demi folle. Comme si Éric -même eût été l'insulteur, elle le fixa avec des yeux jetaient des éclairs.
— ... Il lui a dit : « Tu ne mourras pas encore. . . Pas avant que tu aies vu mes sloughis manger le cœur d'Abderrhaman ! » Le cœur d'un Ben-Djellab !... Lui !.. . Un Cheikh des Palmiers I . . .
Elle ouvrit la bouche pour jeter un cri d*horreur, mais son angoisse était trop forte. Le son ne jaillit point, et, un instant elle demeura ainsi, les prunelles fixes, la poitrine soulevée, les lèvres entr'ouvertes par le cri muet.
Éric la contemplait avec ce regard d'admiration qu'il avait pour les chevaux parfaits, tous les êtres de pure race. Il dit en souriant :
— Et que puis-je dans tout cela?
— Va trouver ton chef! Dis-lui qu'il faut que, moi, j'aille là-bas.
— A Tougourt ?
— Et que tu m'escortes.
— Mais les nomades croiront que j'ai enlevé une femme de tribu et ils me barreront la route...
— Tu me mettras dans un bassour... Tu sais, ces gnmdes cages couvertes de voiles et de tapis, qui servent pour transporter sur des dromadaires les femmes et les vierges. Je serai vêtue comme une fiancée ; les tiens et toi , comme des croyants , comme des frères qui conduisent leur sœur à l'époux. Nous arriverons à Tougourt derrière Abderrhaman.
Ce romanesque voyage était pour tenter la fantaisie d'Éric. Mais il ne pouvait se mettre en route sans la permission de son chef; or, il se demanda quel intérêt politique il pourrait bien invoquer pour justifier, aux yeux du « Père la Légion », une telle équipée.
— Soit, dit-il ; mais quand nous serons à Tougourt qu'y ferons-nous?
^oici, répondit Ourida. Tu promettras à Abder- L de lui faire rendre par le Cheikh-El-Arab,
qu'il adore. Après cela, son cœur sera tout à litres roumis. Voilà longtemps qu'il désirait
avec les tiens, une alliance qu'il a toujours
aux Turcs. Mais le Ben-Djellab est fier. Il ne is descendre de son trône pour venir causer 3 chefs au seuil de leurs tentes. Il se contentait 5 envoyer notre cousin Selman, un traître, qui n'a regardé un de ses frères en face, et qui rêve,
Gheikh-El-Arab, de remplacer Abderrhaman rône de Tougourt. .. Déjà, ces deux chacals se nt la dépouille du lion, comme' s'il était mort ! . . .
une curiosité amusée, Éric écoutait Ourida >per son projet.
]larbuccîa a raison, pensa-t-il. Ici, plus qu'ailles intrigues se nouent et se dénouent par des ie femmes.
aveloppa la fillette d'un regard afifectueux et la:
\e consens de te suivre jusqu'à Tougourt si toi- ;u me promets de rentrer à Biskra avec ton cava-
da répondit :
^e le jure par Fatma-Zora, la fille préférée du te dont mes aïeux, les Ben-Djellab, descendent, porterai sur ma poitrine les promesses de Sultan haman. Nous rentrerons en triomphe, amenant val de gada*. Après cela, le Cheikh-El-Arab retourner vivre sous les palmiers, avec des ) de sa race !
uval de soumission.
GENS DE POUDRE Il3
Ayant soulagé son cœur, Ourida demanda des détails sur la façon dont Éric et Abderrhaman s'étaient séparés la veille. Elle prononça :
— S'il a quittté avec l'aurore le fondouk d'El- Hadj-Ben-Douadi, il a dû atteindre l'Oued-Djedi avant que le Cheikh-El-Arab ait songé à le poursuivre. Ce soir, il traversera le chott Mérouan. Demain, il dira la prière de dohor auprès des eaux d'Ourlana. Peut-être, si l'Archange Gabriel â protégé son voyage, le même soir, il dormira sur les terrasses de Tougourt. Nous autres, il nous faut partir demain avant le jour, à l'heure où les joueurs de flûte et les danseuses des rues saintes s'étendent sur leurs nattes. A ce momentlà, le sommeil clôt tous les yeux des Croyants. Tes voisins ne pourront pas s'interroger sur ton départ.
Éric ne se souvenait point, au temps où sa vie n'était qu'une suite de fêtes, d'avoir rêvé d'une partie de plaisir qui offrît tant d'attraits. Les dangers du chemin lui apparaissaient sous la forme agréable que prennent les obstacles pour un amateur de steeple. Le risque du casse-cou est ici l'assaisonnement du plaisir; il ajoute à un divertissement physique l'attrait supérieur du jeu.
Il demanda à sa jeune amie :
— Je me charge de trouver des hommes et des chevaux pour composer notre escorte. Mais à supposer que le commandant Carbuccia me permette d'emprunter quelque bête au service du train, je ne trouverai là que des chameaux de bât. Ils avanceront trop lentement au gré de ton impatience et de la nôtre. Il faudrait te monter sur un dromadaire de course, et je ne sais où te trouver un méhari habitué à porter le bassour.
Ourida détacha de sa ceinture une bourse pleine d'or et la jetant sur le lit :
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— Adresse-toi, fît-elle, au marchand de beignets. Il m'a souvent loué des bassours quand je voulais aller aine-Chaude sans me servir des bêtes du Cheikhb.
ces paroles, Ourida rattacha le voile qu'en enelle avait déposé. La blancheur du haïck rtait à peine sur la candeur de son teint. Et, é de la douceur languide de ses yeux, Éric sonvec un sourire, à cette galanterie du langage jui, par un même mot « aïn » a voulu désigner ourante et le regard des vierges, que l'enfant eut disparu dans le sentier des gom-
il ébranla de quelques coups de poings vigoui porte du Sfandji. Des grognements de sanîpondirent, puis, dans Técartement peureux de la le nègre montra les globes exorbités de ses yeux. Jn bassour?. .. dit-il, en reconnaissant sonloca- Tu veux un bassour ?. . .
Ct un méhari dessous, fit Eric, jitôt, le Sfandji s'exalta :
5idi I dit-il avec emphase, tu t'es bien adressé, î te procurer un méhari élégant comme une , souple comme une autruche, maigre comme jghi, fauve comme une gerboise, un méhari 1 un jour, fait dix fois la marche d'une cara- Jue Sidi-Boukrari me crève les yeux si je mens 1 Se dérange donc pas tes saints, dit Éric avec llance. Sidi-Boukraki pourrait te prendre au Tu es déjà sufiSsamment laid...
MANSOli^l
— Vous arrivez fort à propos, dit le commandant Carbuccia à Éric, quand rofficicr l'eut mis en quelques mots au courant de ses projets. Avez-vous remarqué que, depuis une quinzaine de jours, je m'enfermais chaque matin avec Larbi-Mamlouk ? Ce n'était point, vous pouvez m'en croire, pour dresser la liste complète de ses femmes et de ses beauxparents. Larbi avait été averti par les marabouts de Témacin que le sultan de Tougourt montait jusqu'à Biskra, sous des habits de chameUer, afin de saluer sa cousine Tpunis. En bon Khouan Tidjanyi qu'il est, Larbi avait mis sa maison à la disposition du voyageur ; puis, il était venu m'avertir. Nous étudiions ensemble l'opportunité de faire connaître à Sultan Abderrhaman la découverte de son incognito, quand, aussi promj)tement qu'il était venu, ce pèlerin d'amour s'est dérobé. J'allais envoyer Larbi-Mamlouk à sa recherche. Mais
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le projet que vous m'apportez vaut mieux que nos desseins. Vous allez faire d'un seul coup trois choses méritoires : vous dépiterez ces messieurs du Bureau- Arabe; vous nous ouvrirez la route du Sud, enfin, vous enlèverez la belle Tounis à un odieux mari. J'ai foi dans une entreprise commencée avec de si heureux augures I Mais il nous faut mettre tous les atouts dans notre jeu. Je vous adjoindrai donc Larbi-Mamlouk. Il négociera avec les marabouts de Témacin, tandis que vous attendrez les ouvertures du sultan de Tougourt. D'autre part, pour déjouer les intrigues qui ne manqueront pas de se nouer en votre absence, — je redoute moins, pour vous, la malice des indigènes que l'hostilité du Bureau, — j'ordonnerai à vos camarades Auër et Van Boom de vous accompagner jusqu'à M'Raier. Ils resteront là, avec trois ou quatre cents chevaux du Goum, tout prêts à soutenir votre pointe.
Éric avait craint quelque parti pris du commandant qui aurait tué dans l'œuf son projet de voyage. Bien qu'il mît de la coquetterie à dissimuler ses impressions, son plaisir était, cette fois, si vif qu'il devint visible. Le (( Père la Légion » nota cette nuance ; mais il était trop habitué au maniement des amours-propres ombrageux pour souligner sa découverte.
Il se contenta de demander :
— Vous êtes-vous procuré un dromadaire un peu entraîné ?
— On m'en a promis un, dit Éric, qui sera léger comme une gazelle.
— Et votre cheval ?
— Ben-Titi doit m'en présenter deux.
— Si ces animaux ne vous plaisent point, conclut le commandant, vous choisirez ce qu'il vous faut dans
mon écurie; ensuite, vous viendrez me rejoindre au bureau. Nous réglerons le détail de votre ambassade et je vous remettrai le message que je vais préparer pour le Sultan de Tougourt.
A la porte de la Casbah, Eric trouva Ben-ïiti qui l'attendait pour lui présenter les étalons dont il disait merveille. Le spahi possédait lui-même une bête de race pure. Il la nourrissait mieux que son propre ventre, par vanité de cavalier et pour gagner les mérites que le Prophète attribue aux croyants montés de façon honorable : « Celui-là », dit-il en effet, « qui entretient et dresse un cheval de guerre, est compté au nombre de ceux qui font l'aumône. Ses péchés lui sont remis. Jamais la crainte ne visitera son cœur. »
Ben-Titi ne s'avisait pas que le Prophète n'avait pu raisonnablement étendre une telle faveur aux métournés qui mettent au service des roumîs la vitesse et la vaillance de leurs chevaux.
n dit à Éric :
— J'aurais voulu te donner le fils de mon pur-sang El-Biod *, car c'est un compagnon dont j'ai éprouvé la vertu dans les jours de la peur. Mon honneur commence à son étrier, il finit à sa selle. Malheureusement, le jour où naquit ce poulain admirable, j'étais absent de ma tente. Mon frère qui, pour la première fois, lui mettait dans la bouche la mamelle de sa mère, a oublié de prononcer la parole du rite : « Bessem Allah! Au nom de Dieu... » Cela nous a porté malheur. L'enfant s'est enfoncé le pied dans une fondrière, et j'ai dû l'achever au couteau. N'importe ! tu trouveras ce qu'il faut chez nos goumiers, car, dans la der-