LE CAMP DE DATNA
Le 6 janvier i854, à dix heures d légionnaires de garde à la porte du ca furent interrompus, au milieu d'une pari par la sonnerie qui commandait de so pour rendre les honneurs.
— Aux armes I cria le sergent Bée l'avis de la sentinelle.
.En tumulte, douze soldats se levèrent nait des tuniques, on ragrafait des ce levait les fusils du râtelier. La rapidité ments, la correction de la tenue succédai au débraillé de « la partie » indiqua nement d'une troupe habituée au « q guerre.
Le personnage monté sur un étalon n suivi d'une escorte incohérente qui franch du camp n'aurait eu qu'à abaisser soi
recevoir une profitable leçon de cette discipline. Mais le dédaigneux Arabe se contenta d'incliner légèrement Tédifice des nombreuses calottes qu'enveloppait, sur sa tête, une corde en poil de chameau. Il allait, les yeux fixés sur la porte du bureau par où le commandant supérieur aurait pu sortir, pour faire, au-devant de son visiteur, un pas d'accueil.
Le sergent Béchu flaira la déconvenue du cavalier. Vexé de l'indifférence avec laquelle cet indigène venait de répondre au salut du poste, il déclara, en rentrant dans le corps de garde :
— Pas poli r « bicot )) ! Mais Fcolonel lui rend la monnaie de la pièce... Voyez doncl II le fait poser devant la porte, aux pieds de son cheval... Ça lui formera le jugement, à ce mal blanchi!... De quelle cuisse sort-il, pour qu'on lui rende ainsi les honneurs?
Un légionnaire, dont la mine sérieuse, un peu mélancolique, faisait contraste avec les figures soldatesques de ses compagnons, répondit du fond du poste :
— C'est le Cheikh-El-Arab, le chef de l'Ouest. Le sergent Béchu releva ses sourcils en double
point d'interrogation :
— Cheikh-El-Arab?... Cela te dit quelque chose, à toi, caporal Christophe? Qu'est-ce que c'est que ça, un Cheikh-El-Arab?...
Le caporal ne le savait pas au juste, et il lui était permis de l'ignorer, puisque ses supérieurs hiérarchiques se formaient une idée fort incertaine de ce titre, tout ensemble très vague et considérable, dont un peu imprudemment nous avions affublé une de nos créatures.
Dans ce monde de l'Islam qui, de tout temps, a été divisé en deux groupes, d'un côté les « sédentaires » , les ensemenceurs de champs, les cultivateurs de dattes.
de Tautre les « nomades » , les épris du plein air, de la poudre et de la razzia, le litre envié de Cheikli-r^l- Arab désigne, depuis les jours de la chevalerie musulmane, le Roi du Sahara, le Chef que les cavaliers indomptés du Sud se donnent, dans l'admiration de son caractère et de son courage, sans qu'un pareil titre, tout personnel, puisse se fixer par hérédité dans une famille de Grandes Tentes.
Pourtant Christophe ne se déconcerta point. Il répondit avec la bonne foi d'un homme qui ne cherche pas à briller :
— Je sais qu'avant nous, celui-ci était le chef du pays ; il l'administrait pour le compte des Turcs. Son autorité s'étend, à ce qu'on raconte, plus loin que notre conquête, jusque dans le Sahara...
— Qui dit cela?... Vous autres. Français !
Tout le monde se tourna vers l'interrupteur.
C'était un de ces musulmans d'âge indéfinissable
qui, pendant un demi-siècle, flottent entre la trentaine et la soixantaine, sans que les changements de saisons ajoutent un grisonnement à leur barbe, les coups de soleil une aggravation à leur teint, les rixes et les batailles une cicatrice aux avaries de leur visage . De colère, cet homme laissa tomber le tambour sur lequel il transportait les cartes, et la caisse roula sur le pav^ du poste au milieu des malédictions. On disait que ce spahi avait fait partie des cavaliers qui, en i832, introduisirent le capitaine Yousouf dans la Casbah de Bône. Ensuite il avait été versé dans l' n Escadron des Otages )) . A des titres divers, il avait servi sous les ordres des généraux Levasseur et Randon; en dernier lieu, le général Herbillon l'avait distingué pour sa bravoure chhnérique à la prise de Zaatcha.
Ces anciens états de service, l'intelligence comique que le spahi avait du français et de ses nuances, l'habitude qu'il avait contractée de dialoguer en vers de son cru, chevillés avec des assonances de hasard empruntées aux sonorités du il sabir », le mettaient, au camp, dans un certain relief. Il était un des rares porteurs de burnous que la Légion * admît dans son intimité.
Il répéta :
— Oui, ce mal poli !... qu'il a un grand cheval gris... haut comme un méhari... c'est le Cheikh-El- Arab des Français I... le Cheikh de l'Ouest !... le Cheikh des Palmiers ! Ce n'est pas le nôtre, à nous Arabes 1 . . . Si nous le saluons lorsque vous êtes là , eh bien I quand vous êtes tournés, on le regarde. . . tiens ! . . . comme ça I . . . dans le blanc des yeux I . . .
Le spahi s'était monté à une de ces colères rapides dont on n'aurait su dire si, chez lui, elles étaient un éclat de comédien ou un sursaut de la haine contre le conquérant. Le sergent Béchu le regardait s'enflammer. Il fit, gouailleur :
— Et ton Cheikh-El-Arab, à toi, Ben-Titi, comment se nomme-t-il ?
Le spahi prononça, avec emphase :
— C'est le Cheikh des Nomades, le Prince du Sable, le Sultan des Tentes, la Joie des Houris et des Épées, c'est le Maître de l'Est ! . . . Il ressemble à ton Cheikh à toi, comme un lion à un chacal...
Puis, déposant la grandiloquence et retombant dans son péché d'amuseur, Ben-Titi conclut :
— Tu ris, sergent? — Moi aussi, ji ris... — Tout
I. La Légion étrangère supprimée en i835, avait été immédiatement recréée et, dès i84o, divisée en deux régiments.
Tmonde tombe sur la soupe di riz. — Chacun, il a son chéri 1
— Qu'il arrive de TEst ou de l'Ouest, dit Bëchu en s'élirant, ce Cheikh sera le bienvenu s'il nous apporte la poudre. Voilà six semaines que la Légion monte la garde à la porte du camp de Batna ! Ce n'est pas pour faire ce métier de chiourmes qu'elle a été créée et mise au monde... Le soldat n'a plus le sou. et quand pour rétablir mes finances de sergent, je mets une pauvre petite faveur a l'enchère, |)ersonne ne dit mot.
— Si !... Moi.
— Toi ?... Tu as donc encore quelque chose à vendre ?...
— La corvée me déplaît.
— Et tu offres ?
— Ma pipe.
— Tout ce qui te reste ?
— Hier, j'ai mis ma blague en loterie.
— J'aimerais mieux ton couteau...
— On me l'a volé cette nuit.
A l'exception du caporal Christophe, tout le poste éclata de rire, et, curieusement, on dévisagea la recrue qui parlait.
Il y a, dans les supériorités de l'éducation et de la race, des vertus évidentes. Elles s'imposent, même à ceux qui font profession de les dédaigner. Habituée à recueiUir des enfants perdus, parfois tombés de haut, dans sa tourbe cosmopolite, la Légion avait, dès le premier jour, jeté un regard scrutateur sur cet inconnu de fière mine qui, de la tête aux pieds, semblait un sabre qui charge.
Haut et mince, avec un nez de proie, des yeux cou-
leur de mer enfoncés sous des sourcils en broussaille, l'homme avait sur lui rindifiPérence insolente des gens que Tabus de la vie a dégoûtes en pleine force et qui, dans les péripéties du jeu, cherchent un dernier emploi de leur énergie. L'ironie, qui faisait tomber aux coins des lèvres ses longues moustaches blondes, était corrigée bizarrement par le sourire des yeux. Ils conservaient un éclat qui inquiétait dans ce visage d'homme déjà marqué par l'épreuve. C'était bien cette flamme qui fit l'œil brillant aux légendaires aventuriers de l'invasion et de la barque, à tous ceux qui, depuis le commencement des jours, ont couru le monde comme un champ d'aventures, où, au caprice du destin, tour à tour, ils moissonnèrent la gloire et les coups , la famine et la bombance, les femmes, les royaumes et la mort.
Le sergent Béchu regardait la recrue avec attention. Il demanda, frappé d'une inspiration subite :
— Au fait, toi qui n'aimes pas à manier une pelle, saurais-tu, par hasard, manœuvrer une boussole et un compas ?... Je m'explique. Tu as déjà entendu parler du lieutenant Auër ?
— Le sabreur ?
— Oui. Le colonel l'avait chargé de dresser l'itinéraire du Sud; mais depuis vingt-quatre heures, ivre comme un Hongrois qu'il est, il dort sous sa table à lavis. Le colonel voudrait le fusiller... il a besoin de son dessinateur... En attendant qu'Auër revienne à lui, je suis chargé de découvrir, dans le bataillon, un garçon qui aurait quelques notions de topographie...
— C'est mon métier, dit la recrue.
*^ Toft métier ! riposta Béchu, ea bondissant sur ses
souliers... Ton métier I Et tu ne le disais pas I .. . Viens ça tout de suite, mon ami, que je te conduise au colonel. Si tu es aussi malin que tu parais insolent, ta fortune est faite, car la Légion, vois-tu, c'est une femme à caprices. Tu lui arrives à l'heure du berger... Tu peux finir sur son cœur.