NOTRE PERE A TOUS
Le Sfandjî avait affirme à Éric qu'il n'avait qu'à étendre le bras pour saisir par sa rêne nasale ce méhari miraculeux qui, en un seul jour, parcourrait dix fois la marche d'une caravane. De fait, il ignorait parfaitement dans quel fondouk il pourrait se procurer, non pas un dromadaire coureur, mais un pauvre petit chameau, d'allure un peu souple et liée. C'est que le Sfandji était un véritable croyant et il était sûr qu'Allah lui-même s'intéressait à sa recherche.
En ce pays de fainéantise où l'activité est un accident, un homme, qui a commission officielle de découvrir quelque chose, se rengorge déjà comme s'il avait trouvé.
Le nègre s'en allait donc par les ruelles de Biskra, portant en équilibre sur sa main gauche un plateau tout chargé de beignets, sucrés à la poussière. Tous les
dix pas, à pleine voix, comme un coup de trompette, il poussait le cri professionnel :
— Chaud ! Ils fument !
A l'appel connu, des femmes, des enfants sortaient des maisons de toube, les yeux écarquillés par le désir. Le nègre leur débitait sa marchandise avec une bonne parole :
— Mange, tu seras gai !
Et, brusquement, relevant la tête au-dessus du groupe, ainsi qu'un cheval qui secoue ses grelots, il lançait aux hésitants, cet avis irrésistible :
— Fait avec du sucre !
Gomme il passait devant la maison du lieutenant Franck, une voix de femme Tinte rpella de derrière les fenêtres closes :
— Sfandji !... Entre dans la maison, Sfandji... Je veux t' acheter des gâteaux.
— Frits à l'huile de Tunis ! répondit le nègre en faisant décrire à son plat une courbe hardie.
Et vraiment, il rayonnait de joie en franchissant le seuil de la maison, car un croyant qui se met en route avec l'inquiétude de son entreprise est tout d'abord rassuré si, dès le début de sa recherche, il rencontre une femme parfaitement belle.
Celle qui était debout devant le Sfandji appartenait à une race inconnue. Elle brillait d'un éclat dont jamais la splendeur n'avait été révélée aux imaginations du noir. Certainement, dans quelques figures berbères le Sfandji avait déjà vu briller ces yeux bleus qui font rêver d'un ciel lointain, mais c'était la première fois que le bon Soudanais contemplait une créature humaine, coiffée avec des rayons d'or vierge. Il ae douta point qu'il parlât à quelque houri
GENS DE POUDRE taS
que les merveilleux sortilèges des roumis avaient fait descendre du ciel.
Pour le rassurer, il ne fallut rien moins que la bienveillance avec laquelle cette femme si dorce engagea la conversation.
— Est-ce bien toi, demanda-t-elle, ce Sfandji dont tout le monde m'a parlé avec éloge ? Voilà longtemps que je désirais manger de tes beignets...
— Au musc et au parfum! répondit le pâtissier, ravi de se voir apprécié avec tant de justice i)ar une personne qui avait du goûter aux fritures du paradis.
L'excellente opinion que le Sfandji avait d'abord conçue de la houri blanche s'accrut encore, quand la voix douce déclara :
— Dépose ici ton plateau. J'achète tous tes beignets. Ils ont une couleur engageante...
— Pourtant, ils sont moins dorés que tes cheveux 1 La belle houri daigna sourire, comme si ce compliment ne tombait pas d'une bouche de nègre où il ne restait que deux dents largement ébréchées.
— Tu boiras bien, dit-elle, une tasse de café?... On a chaud sur la route. . .
Cet acte de courtoisie faisait du Sfandji « un invité de Dieu » . Il s'assit sans façon sur le coussin touareg, à côté du divan où s'allongeait la belle sultane. Tout de suite, elle demanda :
— On m'a dit que tu avais une chambre à louer ?
— En ce moment, elle est occupée.
— Par qui ?
Le marchand de beignets avait trop fréquenté les femmes, comme pourvoyeur de gourmandise et porteur de messages amoureux, pour n'avoir point fini par
acquérir quelques-unes des vertus qui font les entremetteurs. Il flaira que la houri aux cheveux d'or connaissait le nom de son locataire ; il démêla que le désir d'être agréable à Dieu, en accueillant le passant de la route, n'avait pas inspiré tout seul, à celle qui l'interrogeait, l'heureuse pensée de rafraîchir un Sfandji :
— Mon locataire, dit-il, est le lieutenant Éric, officier à la Légion. Le connais-tu?... Il va partir en voyage.
La sultane ne déguisa pas l'intérêt qu'elle prenait à cette information :
— Tu en as la preuve ?
— Il m'a demandé de lui procurer un méhari.
— Pourquoi pas un cheval?
— Un méhari avec un bassour... Il emmène une femme.
La belle houri se releva sur le divan. Et, arrêtant de son regard clair les prunelles errantes du Sfandji, elle demanda :
— Quelle femme?
— Il ne me l'a pas nommée.
— Cette petite, qui venait le voir chez toi?...
— Tu en sais peut-être plus long que moi làdessus... observa le noir avec malice.
La maîtresse du lieutenant Franck réfléchit une seconde, puis, comme si le Sfandji eût été un de ses chaouchs, elle ordonna :
— Ne te préoccupe ni de ce dromadaire ni de ce bassour. C'est moi qui te les procurerai.
— Toi?
— Avec le guide.
Elle toucha le chapelet que le marchand de beignets portait au cou :
GENS DE POUDRE IsS
— Je suppose, dit-elle, que tu relèves des Khouan de Tolga ?
Le visage du Sfandji s'allongea dans une gravité recueillie.
— Je prie, dit-il, au nom de Monseigneur Si- Mohamed-Ben- Abd-er-Rhaman, le Saint aux Deux Tombeaux.
Et, à demi-voix, il commença de murmurer le (( diker » particulier de son affiliation :
« — O mon Dieu, accordez vos faveurs à notre Seigneur Mohamed, le poète illettré, à sa famille, à ses compagnons... »
— . . .Et sur Lui, soit le salut ! acheva la jeune femme. Puis comme le nègre la contemplait avec des yeux
ébahis, elle dit à demi-voix :
— J'ai été initiée et je ne laisserai pas un frère dans le besoin.
Elle lui donna le temps de soupeser la bourse qu'elle lui tendait, puis, quand elle jugea qu'il était bien disposé par cette largesse, elle demanda :
— Est-ce toi qui prépares le repas de cet Éric?
— Non, dit le nègre. J'emplis seulement sa gargoulette d'eau et je l'installe sur la fenêtre.
— Tu y mettras, ce soir, une poudre que je te donnerai...
Le Sfandji protesta :
— Lala ! Je ne veux pas faire de mal à cet officier ! 11 me paie exactement ce qu'il me doit. . .
Elle l'interrompit avec mépris :
— Je veux seulement, dit-elle, le faire dormir d'un sommeil profond. .
— Et si demain il ne se réveille pas à temps pour le départ?...
ue je m'occuperais de tout. . . Veux- 'e un bon conseil ? Ne couche pas it. Va fumer chez quelque hachaichi Personne, de cette façon, ne pourra able de ce qui arriverait à ton loca-
ésistait plus. Il cherchait seulement )fit il pourrait tirer de son obéis-
n, dit-il enfin. Malheureusement, je Li hachaichi, et je suis trop honnête montrer sans honte dans une maison
iprit et demanda :
)is-tu à ton marchand de kif ?
'Espagne.
it la pièce avec avidité, et l'élevant
voici ton père et le mien !
L'TWITÏATION
Assis sur une natte de prière, dans une des chambres bas-voûtées qui entourent la mosquée comme des alvéoles, le chef des Rahmanya Sahariens, le vénérable Sid-Ali-Ben-Amor, priait, en compagnie de l'iman de la mosquée et de quelques frères particulièrement zélés.
Dans une armoire en bois de palmier, des rouleaux de parchemin étaient enveloppés dans des lambeaux de toile. Les couches de poussière qui recouvraient ces saintes paperasses indiquaient qu'elles étaient un objet de fierté pieuse, plutôt que de consultations fréquentes. D'ailleurs, il ne s'agissait pas, ce jour-là, d'une de ces savantes controverses qui hérissent de besicles rondes les maigres profils des commentateurs de la Loi. L'iman avait profité de la présence a Biskra de son illustre ami, le marabout de Tolga, pour le prier d'initier aux mystères de l'Ordre un nègre
laS GENS DE POUDRE
il, qui désirait mettre au service de la gueur exceptionnelle de ses biceps.
; et les enseignements que le marabout er en cette occasion, il n'avait pas besoin r les parchemins sacrés, car il les avait s centaines et des milliers de fois. Il Tafk^oix intérieure les murmurait en lui, jusi sommeil, lorsqu'il conversait famillèreî anges, ainsi qu'il arrive à tout marabout lérable, qui, parla méditation et le jeûne, es Réalités Visibles à la contemplation ^ires.
te était un Soudanais, d'une taille glganle repoussante laideur. Les reins enveloprie d^étoffe voyante, rouge et quadrillée, il sur ses talons dans une immobilité par— rdre du Marabout, il venait de se mettre ration, et, tourné vers la chaire d'où l'on berçait aux paroles de la prière sa soute, rebelle aux abstractions théologiques, rivé à ce point de la cérémonie où néoiteur doivent rapprocher leurs fronts pour pensées en contact. Avec un grand frois- 5 voiles et un cliquetis des innombrables ipelet qui, plusieurs fois, entouraient son bout s'était levé de sa natte. Conformé- , il vint s'agenouiller devant Corail; il ;er coup sur la tête du noir, posa sur les éophyte ses mains ouvertes, puis il dit
la formule que je vais t' apprendre, et
: « Je t'entends » .
tenaient leurs paupières abaissées. Le
Marabout invoqua Tassistance des saints qui sont les anneaux de la chaîne mystique :
— Je vous implore, dit-il, ô Apôtre de Dieu, je vous implore. Docteurs et Saints de cette Confrérie, je vous implore, ô Pôle du Moment !
Une exclamation poussée par l'Iman de la mosquée lui fit rouvrir les yeux.
Une femme étrangère venait d'entrer dans la chambre d'initiation. Hardiment elle écarta le voile qui masquait ses traits et découvrit un visage d'une beauté régulière que des cheveux d'or encadraient par leurs ondulations.
Llman avait passé Tâge où une apparition si gracieuse aurait pu désarmer son fanatisme. Il allait défiler longuement son chapelet d'injures, mais d'un geste d'autorité, le Marabout l'arrêta.
— Très cher Iman, dit-il, sors du sentier de la colère avant que le péché te soit imputé. Celle-ci a reçu l'initiation de notre confrérie. Elle eût été digne d'être comptée au nombre des filles de cette Lala Khadidja qui, à la mort de son mari, a dirigé avec tant de distinction la maison mère de notre Ordre. Ne soyons pas moins tolérants que le Prophète et que notre patron vénéré. N'a-t-il pas dit dans ses Présents dominicaux : « Agis bien avec toutes les créatures. » Un jour, Iman, dans cette femme que tu voulais chasser de notre présence, tu connaîtras une énergie et une pensée plus [que viriles. Cependant, achève d'initier notre frère Corail. Celle-ci ne serait pas venue me chercher en un tel lieu, si elle n'avait à m'apporter une confidence qui ne supporte pas de délai.
D'un mouvement de tête respectueux, la maîtresse du lieutenant Franck indiqua que le Marabout ne se
l3o GENS DE POUDRE
trompait pas. Et, quand sur son invitation, elle se fut assise à côté de lui sur la natte, elle commença à voix
Mi-Ben-Amor, es-tu décidé à faire triompher e par-dessus tous les autres ! Veux-tu que
rayonne sur la face de T Islam comme le
la poitrine des fiancés ?. . .
*about avait baissé les yeux pour cacher sa crête.
ques pas d'eux, Tlman de la mosquée réci— ï front du nègre, les paroles de l'initiation : oute ma recommandation. Corail, car le
te lie, tu le souscris à Dieu. Sois toujours crainte de Dieu... Que tes actes ne soient li par la crainte des châtiments de Dieu, imbition des récompenses... Aie pour objet l*étre agréable à Dieu... Détache-toi des ! ce monde, ière coulait sous ces voûtes, fraîche et mur-
comme une fontaine d'ablution, qui calme rs de la soif, et fait les Croyants tout à fait
le si elle avait craint qu'une seule de ses ombât, se perdît dans le trajet de sa bouche 3 qui l'écoutait attentive, la jeune femme se ers le Marabout :
l'agit, dit-elle, de savoir si tu veux, une fois tes, en finir avec tes rivaux, les marabouts icin. Tu sais qu'ils envoient leurs vicaires iez tes fidèles ; ils récoltent, à ta barbe, les dont tu vivais, dans l'opulence, avant que nis, dont j'ai renié le sang, permissent à ïiis de dévorer ton bénéfice !
GENS DE t>Oi:DllE l3l
L*Iman continuait de prier à voix haute sur le Soudanais toujours agenouillé.
Il disait :
— Ne te plains h personne des épreuves que Dieu te fait subir. C'est lui qui enlève et c'est lui qui donne.,. Ne prends que ce qu'il faut pour couvrir ta nudité, abriter ton corps, apaiser ta faim. Que l'abstinence soit ton vêtement.. . le renoncement ton drapeau. Traverse ce monde comme un étranger, un voyageur qui passe...
Le Marabout n'entendait plus les paroles de la divine prière que comme un murnuire lointain. Presque sans remuer les lèvres, il demanda :
— Quelle est l'opportunité ?
Un imperceptible sourire détendit un instant la bouche de la jeune femme :
— Le commandant Carbuccia — que Dieu le maudisse ! — envoie, demain, une députation à Sultan Abderrhaman. Cet homme est le soutien des marabouts de Témacin, l'ennemi du Cheikh-El-Arab et le tien. S'il accepte l'alliance qu'on lui propose, l'audace des mendiants du Sable en sera augmentée. Il faut que la main du Sultan se glace avant qu'il ait mis son cachet au bas du traité. Ne me procureras-tu pas un homme dont tu sois aussi sûr que de ton propre bras?.., Commande-lui seulement de m'obéir. Moi, je l'armerai.
La cérémonie d'initiation était finie. Il ne restait plus à riman qu'à recueillir, de la bouche du noir, l'engagement des obéissances passives.
— Corail, dit le vieillard, que ton attitude en présence du chef de l'Ordre soit désormais celle de l'esclave devant son roi... Ne vois que lui, partout.
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Bannis de ton cœur toute pensée qui n'aurait pas ^* * litiateurs pour objet... Leur désobéir,
la colère de Dieu... Exécute leur quand les ordres qu'ils te donneront njustes. Sois entre leurs mains conime e les mains du laveur des morts, qui retourne à son gré...
t ne répondit ni par un oui ni par un : qui le tentait. Mais, lentement, ses ent de dessus la natte et, avec une le, ils s'attachèrent sur ce géant noir ait d'initier.
ame comprit l'indication de ce regard 3 nouveau frère, élevant les mains la tête, faisait rouler, de son épaule à 5S biceps de gladiateur, elle sourit à aptée par la vertu de la prière, que ir du Marabout allait mettre au service