TOUGOURT
Pour permettre à Ourida de prendre un peu de repos, Éric avait fait étendre des tapis sur le sol. Audessus, les cerceaux du bassour formaient comme une alcôve. La fillette le remercia avec des regards reconnaissants. Pourtant, il lui fut impossible de dormir, sa pensée voyageait sur la route de Tougourt.
Elle venait enfin de s'engourdir, dans ce sommeil pesant qui suit les angoisses nocturnes, quand Tappel discret d'Éric la réveilla en sursaut. Elle vit que la lune pâlissait et elle sauta sur ses pieds.
n dit pour s'excuser :
— Ce sont mes amis, Petite-Rose, qui avant le départ veulent t'adresser leurs adieux.
Ourida répondit avec grâce :
— Que puis-je faire pour eux?... Je le sais! Je dénouerai ma ceinture... Je la ferai flotter auvent... Cela leur portera bonheur.
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Sur cette promesse, elle se rapprocha du dromadaire qui, à la vue de Corail portant les « haoulis », commençait de gémir.
Ce fut le lieutenant Auër qui offrit sa main à la Petite-Rose pour l'aider à remonter dans le bassour.
— Je viens, dit-il, de donner un coup d'œil au Chott. Vous allez avoir bien soif sur cette route, quand le soleil sera levé. On dit pourtant que les gens des environs ont un cru de vin de palmier qui mérite l'estime. Si vous en goûtez qui soit de la bonne année, faites-en mettre de côté quelques pots pour moi.
— Et n'oubliez pas, ajouta Van Boom, d'examiner les insectes qui, ce soir, viendront bourdonner autour de votre camp. Vous savez à quelle découverte est lié mon bonheur ?
Ourida, Éric et Larbi-Mamlouk promirent de se souvenir à propos de ces recommandations. Au moment où le dromadaire s'enlevait, la jeune fille, debout au milieu du bassour, dénoua sa ceintiu-e de soie. Elle en prit les deux bouts et les agita en souriant. En même temps, les trois cents goumiers criaient en chœur : « Dieu bénisse votre voyage !» Et les deux lieutenants, debout sur leurs étriers, saluaient au soleil levant, dans un double éclair de sabres.
La vue des Chotts arracha à Éric un cri d'admiration. Il ne pouvait se faire à l'idée que cette mer bleue qui, à ses pieds, roulait vers de lointains brisants des lames rompues dans des blancheurs d'écume, ne fut qu'un mirage d'azur, coupé de moutonnements de sel.
Il voulait s'élancer sur cette surface lisse. Ourida l'arrêta d'un geste suppliant :
— Tiens bien ton cœur pendant le passage des Chotts, dit-elle, et ne te laisse pas tenter. Nous entrons
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dans le pays que Dieu a donné au Chitan pour qu'avec de la lumière et des nuées, il y bâtit des villes, des coupoles, des minarets. Aucuns de ceux qui sont partis pour conquérir ces apparences ne sont revenus vers les femmes qui les aimaient. Demande à Larbi- Mamlouk si ce sont là des contes d'enfants.
— Le Chott, reprit gravement Mamlouk, engloutit tous ceux qui se fient à son sourire. Ils continuent de galoper sous la terre en poussant des cris de désespoir.
Éric demanda avec ironie :
— Tu as entendu ces cavaliers fantômes?
Larbi-Mamiouk répondit sur le même ton :
— La prochaine fois que le vent fera crouler la dune tu les écouteras toi-même.
Il était difficile de savoir si Larbi raillait ou si Tincrédulité du roumi était l'objet de son dédain. Éric aimait les énigmes. Il en lisait une dans le regard douloureux de cet homme que le commandant Carbuccia peignait comme un coureur de femmes. Il se promit de ménager l'officier indigène. A l'étape du soir, il vint s'étendre à côté de lui et il l'interrogea avec amitié.
— Bien que la lettre que tu portes, dit Larbi-Mamlouk, soit adressée au Sultan de Tougourt, c'est sa mère, Lala*Aichouch, qui ouvrira le message. Elle ne monte plus à cheval, comme au temps de sa jeunesse, mais la femme de poudre est devenue, ainsi qu'ils disent, une tête de conseil, et les artifices de Lala Aichouch vont plus loin que son bras. Elle était toute jeune, une fillette, comme Ourida, quand le Sultan Amer l'a fait monter sur le trône. Que n'a-t-elle point
1. Titre donné par respect. Il correspond à peu près à Madame »•
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VU, pendant les dix années qu'il a régné à côté d'elle ! L'assassinat des frères, la séquestration des parents a toujours été la règle dans cette famille. Lala Aichouch a profité des leçons qu'on lui donnait. C'est elle qui, à la mort de son mari, a conseillé à son beau-frère, Ali, de détrôner, puis d'assassiner l'héritier légitime, Ibrahim. C'est elle qui, en i8o3, a envoyé une députation et des propositions d'alliance à votre duc de Rovigo. C'est elle encore qui a fait boire à Sultan Ali le mauvais café dont il est mort, elle, enfin qui a trouvé moyen de faire proclamer son fils sultan, avant que la (( Deïra » nègre qui conduit à Tougourt toutes les révolutions de palais, ait été informée de la mort du maître.
Et, quittant soudain le ton sérieux sur lequel il avait donné ces renseignements historiques, Larbi- Mamlouk acheva dans ce sourire où se fondait sa nature double :
— C'est dommage, mon camarade, que tu n'aies pas connu Lala Aichouch au temps où elle chargeait en razzia, debout sur ses étriers, quand la suie de la poudre remplaçait le koheul autour de ses yeux, lorsqu'elle ne connaissait d'autre fard que le feu de ses pistolets. On se tuait pour elle, au temps de sa beauté et la légende le dit : son cœur, impitoyable sur les champs de bataille, avait en temps de paix mille avenues !
Ces discours et l'exaltation qui s'était emparée d'Ourida pendant la dernière journée d'étape, avaient donné à Éric quelque impatience d'atteindre enfin cette oasis historique, que, dans leur respect pour sa fécondité, les Nomades ont nommée : <c le Ventre du Désert ». Debout dans le bassour, la Petite-Rose examinait l'horizon. Elle nommait les villages épars dans des bouquets d'arbres qui annoncent la sultane de
rOued-Rîr, comme des îlots échelomiés préparent rapparition d'un continent :
— Voici Sidi-Rached et Megarine. . . Voici Tébesbest et Sidi-Bou-Aziz... Voici Beni-Souid... Voici Tougourt!... Voici Tougourt !.. . Regarde, Corail 1... Tu vois, Larbi?... Là-bas!... Tu vois, Éric?... Ah! l'étendard du Sultan ! . . . Il ne flotte pas sur la Casbah... Abderrhaman n'est pas rentré à Tougourt!
De toutes ses forces, elle étendait le bras, comme si, dans la brume de quatre heures, elle eût voulu saisir la ville apparue au bord de l'horizon.
Ourida avait parlé d'un prétexte de chasse qui servait pour dissimuler à Lala Aichouch l'équipée amoureuse d* Abderrhaman. Éric s'en souvint à propos. Il dit avec une autorité qui arrêta les larmes prêtes à jaillir des yeux de la fillette :
— Ne t'effraye pas en vain. Abderrhaman s'amuse dans la banlieue de Tougourt à chasser avec ses faucons. Il n'a pu deviner que nous étions sur ses traces ; et par politique il prolonge son absence de fils et de mari .
Ourida ne demandait qu'à accueillir cette certitude. Et, rassurée par la paix qui régnait aux abords de la ville, elle ne résista pas au plaisir de contempler, après des années d'absence, les lieux où elle avait été élevée. Elle désignait chaque rue, chaque quartier par son nom avec la joie que les enfants, en face des sensations qui se réveillent, ont à évoquer les mots endormis.
— Voici, disait-elle, les trois portes de la ville : la Grande Porte, la Porte d'Es-Sélam et la Porte de la Trahison. Ceci est le quartier de la Medjéria où sont les juifs. Le Souk est là, derrière, les lavoirs et la Casbah... J'aperçois les figuiers de notre jardin, ils dépassent le mur... Comme, ils ont grandi !
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Éric regarda dans la direction que Petite-Rose indiquait. Il s'était attendu à une explosion de fécondité prodigieuse, à Félargissement, en mer de palmes, du lac verdoyant de Biskra. Il n'apercevait pas une verdure. Tout entière, l'immense forêt de dattiers se cachait derrière une ligne de murailles nettes, horizontale et grises, au-dessus desquelles se levaient seules les tours delà mosquée avec la tache de la « koubba », pâle et blanche, entre les deux minarets.
La petite troupe longeait maintenant un fossé large de sept mètres, plein d'une eau pestilentielle que les Tougourtains appelent « Elbahar » * et qui derrière ses fortifications de toube, isole la ville comme un îlot. D'un œil expert, Éric toisa cette maçonnerie gypseuse qui, d'une tourelle à l'autre, règne, monochrone et terne, comme une fortification de boue, tracée dans un jeu d'enfant.
— J'aimais mieux, dit-il à Larbi-Mamlouk, les architectures que le Chott nous bâtissait, hier matin, avec de l'azur et des clartés couleur de roses...
L'officier indigène sourit et répondit, en posant le doigt sur ses lèvres :
— Plus bas, encore plus bas ! . . . Nous allons pénétrer dans la Casbah de Sultan Abderrhaman par la Porte de la Trahison. Que la grâce d'Ourida conjure le maléfice de cette ombre I Mais plus d'un est entré par là qui n'est pas ressorti, plus d'une qui avait souri avec trop d'éclat sur le passage des sultans...