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La mer

LALA AICHOUCH

Les sentinelles qui veillaient sur le rempart de la Casbah observaient depuis longtemps l'approche de cette petite troupe. Quand elle fut à portée de la voix, ils rinterpellèrent :

— Allez chercher Bouchemall, répondit Ourida sans s'intimider.

— Bouchemall?... Le voici !

Un nègre de belle prestance parut sur le rempart, n avait un front intelligent, des cils épais qui, autour des yeux, frisaient comme de la laine.

— C'est, dit Ourida à Éric, un des familiers de Lala Aichouch, l'Intendant du Palais.

Et, s'efforçant d'élever sa voix que l'émotion étranglait, elle demanda :

— Tu me reconnais, Bouchemall?... Ourida... la sœur de Tounis... De sa part je viens trouver Lala

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Aichouch et Sultan Abderrhaman... Sont-ils là... Tous les deux?...

— Sultan Abderrhaman, répondit Bouchemall, chasse au faucon dans la campagne. Il a fait annoncer son retour pour demain.

Ourida jeta à Éric un regard où brillait la joie de son âme enfin délivrée.

— Tu m'as porté bonheur, dit-elle. Ton nom était sur mes lèvres comme une prière ; à présent, il est écrit là I

Elle touchait son cœur. Éric voulait lui répondre par un sourire, mais ses regards ne rencontrèrent que les cils de la fillette, pudiquement abaissés sur ses yeux de flamme.

Il entra le premier dans le palais des sultans, suivi du nègre Corail qui conduisait en main le dromadaire d* Ourida. Larbi-Mamlouk fermait le cortège en tête de la petite troupe.

Derrière la poterne, il y avait une cour triangulaire où les écuries de la Casbah étaient installées. Ce fut là que Corail fit agenouiller le dromadaire qui portait le bassour :

— Excuse-moi, dit Ourida à Éric, en sautant légèrement à bas, si je te quitte pour aller informer Lala Aichouch de ta venue. Il est bon que tu profites de Tabsence d' Abderrhaman pour la visiter la première. Sans doute, il est le maître de tout, mais rien n'arrive que ce qu'elle permet. Je te laisse aux mains de ces esclaves. Ils t'apporteront le café et l'eau des ablutions.

L'enfant s'éclipsa par un escalier dérobé, et conduits par Bouchemall, Éric et Larbi-Mamlouk, pénétrèrent dans une cour intérieure où des coussins et des nattes

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étaient préparés, à Tombre, pour la sieste. Ils venaient de s'y asseoir, quand une porte s'ouvrit en face d'eux, à l'intérieur de la galerie, et une singulière procession commença de défiler entre les colonnes.

C'étaient les chefs de la « Deïra », de ce conseil prétorien qui faisait un cadre à la vie du Sultan. En signe de leur piété et de leur importance, ces noirs, uniformément drapés dans des manteaux bleus, étaient coififés de turbans, élevés comme des tours. Bouchemall nomma le trésorier, le majordome, les intendants des grains et des dattes, l'introducteur des légats, l'agha du Goum, le secrétaire des amendes et des gratifications. Il allait entrer dans des détails sur leurs fonctions et lem-s personnes augustes, quand un esclave vint avertir que Lala Aichouch était prête à recevoir l'ofCcier français. *

Par un escalier étroit, Éric monta au premier étage de la Casbah. Il passa par une porte si basse qu'il lui fallut incliner la tête. Bouchemall écarta une portière, la Sultane était devant eux.

Sur un lit de repos, où elle se tenait accoudée, sa tête encore belle, soutenue par son bras nu, Lala Aichouch tirait de longues bouflTées d'un narguilé. Le volume formidable des nattes — tressées à la mode des femmes Rouara avec des laines noires, rouges et bleues, — entourait d'ombre le visage immobile. De triples anneaux descendaient des oreilles invisibles ; ils ballottaient le long des joues, jusqu'à toucher l'épaule, chargés eux-mêmes de boules d'or creuses, sonores comme des grelots. Un collier de pièces d'or, frappées à des effigies diverses, faisait plusieurs fois le tour du cou. L'or reparaissait aux poignets et aux chevilles en cercles jumeaux, lourds

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comme des entraves. Et, de la gorge à la ceinture, qui soutenait Tembonpoint de l'orientale vieillissante, la tunique de Lala Aichouch n'était qu'un ruissellement de pierreries, mêlées à des verroteries de bazar, de joyaux en colliers, d'amulettes en chapelets, de cabochons précieux, épingles sur Tétofife de soie bleue, avec des fibules, qui, elles-mêmes, étaient des bijoux.

Quand la Sultane estima que par son impassibilité, elle avait marqué sufiBsamment sa dignité royale, elle leva les yeux sur Éric. Dans son regard survivait cette audace de la femme qui, ayant usé des hommes comme d'un passe-temps, garde, jusque dans la vieillesse, l'habitude de les peser, d'un coup d'œil, de dédain ou d'estime. Et sans doute, les énergies de race dont Éric était \th rare exemplaire plurent à Lala Aichouch, car un sourire passa sur son visage où la hautaine défiance était écrite. Elle abaissa son menton qu'elle tenait habituellement levé pour éviter à ses yeux la vue des importuns. Elle dit avec une grâce qui la rajeunissait :

— Voici longtemps que je l'attendais, ce messager que les Français nous avaient promis ! Ce n'est point ma faute s'il franchit notre seuil, quand Lala Aichouch a perdu, avec les jours, la beauté qui éclairait ce palais comme une lune. Mais si elle ne peut plus séduire l'hôte qui vient trop tard, grâce à Dieu, elle est encore maîtresse du cœur de son fils chéri. Ourida ma nièce, m'a dit ce que tu avais fait pour Sultan Abderrhaman, quand la folie de l'amour l'a conduit jusque sous le couteau de son ennemi. Dis les désirs de tes chefs. Par la tendresse que je porte à mon fils, par le respect qu'il me doit, je le jure, ils seront exaucés I

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Éric était trop au courant de la politesse arabe pour demeurer court devant ce compliment qui exprimait un regret si flatteur pour son amour-propre : à tout événement, il se retrancha derrière la médiocrité de son grade.

D répondit avec galanterie :

— O Reine des Tresses et des Épées, tes paroles d'accueil dépassent celui à qui tu les adresses. Je les rapporterai au chef qui m'envoie.

Tout en parlant, il s'était incliné et il baisa les mains tatouées de mitaines bleues que Lala Aichouch lui abandonnait.

— n te faut attendre à demain, dit-elle, pour remettre à Abderrhaman la lettre dont tu es porteur. Ce soir, il n'est pas rentré de la chasse. Demain il t'écoutera avec clairvoyance. J'aurai préparé son esprit, dirigé ses intentions.

Sur ces mots, elle se leva.

Debout, elle avait encore la majesté d'une reine. L'intensité de la réflexion faisait se joindre ses sourcils magnifiques que ne réunissait nulle peinture. Devant cette beauté en ruine, encore impérieuse, Éric éprouva ime nuance de regret. Peut-être, il songea à ce qui serait advenu, s'il eût connu Lala Aichouch au temps de sa jeunesse, lorsque dans un nuage de poudre, mystérieusement invincible, elle apparaissait sur les champs de bataille, criant à son ennemi :

— Ta tête ou la mienne I

A ce moment, la portière qui fermait l'entrée de la chambre s'agita. Avec un éclat de rire, un petit garçon entra en courant et vint se jeter dans la tunique de sa grand'mère :

— Lala, dit-il en levant versj l'aïeule ses yeux

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admirables, Bouchemall voulait m'empêcher d'entrer chez toi !

La Sultane-Mère, dont les narines avaient frémi au bruit de la porte, sourit à l'enfant. Elle sourit encore aux deux fillettes que des négresses apportaient dans leurs bras, puis, caressant du bout des doigts la chéchia de son petit-iBls, elle fit avec une fierté mélancolique :

— Tu vois les enfants de Sultan Abderrhaman.

Celui-ci est Abd-El-Kader, l'aîné. Il entre dans le conseil de sa grand'mère aussi follement qu'une gazelle poursuivie par des sloughis. Pourtant c'est un homme : il a jeûné déjà !

A demi-voix, dans la langue des négresses, elle donna un ordre à l'enfant. Aussitôt Abd-El-Kader détacha le bras dont il enlaçait les hanches de sa grand'mère, et, avec grâce, il tendit la main à Éric.

Lala Aichouch le regarda faire d'un air grave. Elle prononça :

— Promets-moi de parler de ces enfants à tes chefs? Il faut qu'ils étendent sur Abd-El-Kader et sur sa grand'mère, l'amitié qu'ils sont prêts d'accorder à Sultan Abderrhaman. Certes, mon fils est en sûreté dans sa Casbah, mais le cœur de Lala Aichouch qui jamais n'avait tremblé au milieu des éclairs de la poudre, se serre de crainte, parfois, quand elle songe à son fils. Car, elle le sait pour avoir beaucoup vécu parmi les Sultans : celui qui s'assoit sur un trône se penche vers sa tombe...

Éric connaissait par Larbi-Mamlouk tous les meurtres où la Sultane-Mère avait trempé. Il n'ignorait pas qu'elle était arrivée par le poignard et par le poison jusqu'à ce trône de Tougourt, dont elle avait

fait un berceau pour son fils. Pourtant, il n'eut pas envie de sourire à cette inquiétude, qui s'exprimait avec franchise, sans remords, sans appréhension de châtiment. Ces paroles de mélancolie lui paraissaient descendre des lèvres de Lala Aichouch sur la tête de l'enfant blotti sous ses mains d*aïeule, aussi naturellement que les ombres, tombées des terrasses qui, après la splendeur du jour et les joies de la lumière, ramenaient la vieille Casbah à ses méditations tragiques.

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