‹ Gens de poudre: roman d'histoire et d'aventuresChapitre 24 sur 55 · UN COUP DE FEU · texte numérisé non relu

UN COUP DE FEU

Au sortir de Tappartement de Lala Aichouch , Bouchemall remit à Éric un message d'Ourida. La fillette s'excusait sur la nécessité de passer cette fin de journée dans le harem. Elle promettait à son ami que, le lendemain, il la trouverait au conseil du Sultan.

Éric comprenait qu'à Tougourt, Ourida redevenait une fille de sang royal. Elle n'était plus libre de courir les grands chemins et de causer, la face découverte avec un roumi. Mais, à cette minute, il regretta la liberté du désert. Il eut envie d'envoyer au diable l'étiquette des Den-Djellab et leurs majordomes.

Ils ne lui permirent pas de disposer de sa soirée comme il l'eût souhaité. Jusqu'à l'arrivée du Sultan, ils le murèrent dans une tour carrée. Éric ne savait pas trop s'il y avait l'allure d'un hôte comblé d'honneurs ou d'un prisonnier que l'on garde à vue.

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— Si seulement, dit-il à Larbi-Mamlouk, tu voulais me tenir compagnie?

— Je le ferais avec plaisir, répondit l'ofiBcier indigène, mais que dirait ma femme tougourtaine ?

— Tu es donc marié ici comme partout ? demanda Éric en riant.

— J'ai épousé, répondit Larbi-Mamlouk, une enfant dont l'origine est curieuse. Son père était un Italien. Le sultan Ibrahim l'avait fait venir de Tunis pour fondre des canons. Il n'a pas réussi au gré du maître. Il a eu la tête coupée. Moi, j'ai épousé la fillette qu'il laissait orpheline. Tu la verras demain. Meryem est une créature qui a une âme I . . . Si je devais me fixer à Tougourt, je n'aurais pas d'autre femme que Méryem. . . .

— Il est donc bien fâcheux pour ta femme tougourtaine, reprit Éric avec belle humeur, que le destin t'ait condamné à l'existence nomade.

— Qui sait entre quels bras chacun de nous finira ? dit Larbi sur le ton dont un musulman convaincu affirme que « tout est écrit » .

De la terrasse qui prolongeait son logis, Éric eut le lendemain le pittoresque spectacle de la rentrée du Sultan. Elle coïncida avec le lever du soleil. Sur cette face, les bâtiments de la Casbah ouvraient vers la place du Marché. A gauche, c'étaient des boutiques abritées par des arcades qui descendaient jusqu'à la Grande Porte de la ville ; à droite, la mer sans limite des palmes.

De toutes les rues couvertes qui débouchent sur le Souk, Éric voyait sortir des fillettes en robes oranges, noires et bleues. Un voile posé sur leurs têtes était ramené sous le menton comme une coiffure religieuse ;

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des béguins noirs cachaient leurs cheveux. Ils leur donnaient l'air de nonnes, d'un petit ordre bleu où. les novices auraient eu des agilités de lézards, des grâces de ballerines. Une main sur les sourcils, Tautre sur les hanches, ces filles du Sud tenaient leurs regards tournés du côté de la route de Tébesbest. Soudain, la clameur des hommes les avertit que le Sultan était en vue. Alors, toutes ensemble, vers le ciel elles poussèrent un (( You ! you ! » si formidable, que les oiseaux tapis dans les palmes, se formèrent au-dessus des jardins de l'oasis, en un seul vol.

Sultan Abderrhaman rentrait sans appareil de guerre, sans musique ni étendard. Mais la tradition voulait qu'il ne traversât pas une seule fois la place du Marché sans donner à son peuple le spectacle d'une fantasia. Il fit signe à l'esclave qui, devant lui, portait son fusil. Enlevant son cheval entre deux genoux robustes, il attendit que l'étalon se fût levé, debout, sur ses jarrets, presque perpendiculaire, pour lâcher un coup de feu contre le soleil.

C'était le signal que les cavaliers du Marzen attendaient pour faire parler la poudre. Tous ensemble, ils appuyèrent sur les détentes de leurs fusils chargés à plein canon. Et dans un tourbillon de fumée et de poussière où elle s*enveloppait comme dans un nuage, la troupe traversa au galop la place du Souk, s'engoufira derrière le mur de la citadelle.

Deux heures plus tard, Bouchemall venait frapper à la porte d'Éric :

— Le Sultan, dit-il, a été informé de ta visite par la Sultane-Mère. Il est présentement occupé à dire son chapelet dans les jardins de la Casbah. Dès qu'il aura fini sa prière, il recevra avec plaisir l'envoyé de

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la France. Cependant, je vaîs l'introduire dans une galerie d'où tu pourras l'apercevoir. C'est son ordre que tu l'attendes là jusqu'à ce que lui-même, il t'appelle. Il veut te traiter comme un hôte qui serait un familier de la maison.

Éric suivit l'intendant du Palais, déboucha sur une galerie qui, de sa hauteur d'étage, dominait un de ces jardins comme l'Orient aime à en encadrer dans des arcades et dans des marbres.

Il était seul. Bouchemall, après avoir pris congé, venait de fermer la porte derrière lui, à double tour.

Le bruit d'un jet d'eau emplissait ce lieu charmant d'une perpétuelle fraîcheur. Des roses enlaçaient le tronc des palmiers, les cannelures des colonnes. Elles atteignaient la balustrade de la galerie. Au moment où le spectacle de toute cette beauté faisait monter aux lèvres d'Éric le nom d'Ourîda, il eut la surprise de se trouver en face de la fillette qui mystérieusement s'était glissée entre les arcades de ce cloître mauresque :

— Silence, dit-elle, en posant sur ses lèvres pourpres son doigt teint de henné. Le Sultan est là, en bas, du côté de l'ombre, étendu sur un lit de repos. Il faut que toi et moi nous lui parlions de la France et de Tounis, avant que Bouchemall lui ait apporté la pipe de kif qui va le plonger dans ses songes... Si Abderrhaman fume ainsi le chanvre, c'est pour retrouver en rêve ma sœur Tounis !... Comme il va être heureux quand nous paraîtrons devant lui et quand nous lui parlerons d'elle !... Le vois-tu?... Là-dessous?...

Elle se penchait sur la balustrade. Éric fit comme elle. De là, ils apercevaient le bout du divan d'Abder-

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rhaman et ses bottes de maroquin rouge, allongées sur les coussins de soie. A côté, sur la balustrade de marbre, était posé un fusil damasquiné. Il servait au Sultan pour tirer de son lit de sieste les ramiers que la fraîcheur de Veau attirait dans les palmiers du jardin.

Abderrhaman fît un mouvement sur les coussins et Ourida, toujours penchée, le vit cette fois jusqu'au milieu du buste.

Elle saisit la main de son ami :

— Regarde, dit-elle. Il Ta au cou !

— Quoi donc ?

— L'amulette de Tounis !

Elle se redressait en souriant. Un sursaut de terreur la jeta contre l'épaule de l'officier.

Il n'eut pas la peine de l'interroger. En même temps qu'elle, il venait d'apercevoir, à deux pas du Sultan, un canon de fusil hors d'un buisson de roses.

— Alerte!... voulut crier Éric.

L'avis d'alarme se perdit dans une détonation qui ébranla toute la Casbah.

Ourida ne s'évanouit point. Elle cherchait à percer le nuage de fumée à l'abri duquel l'assassin venait de s'enfuir ou peut-être de se jeter sur Abderrhaman. Quel que fût son dessein, il était libre de l'accomplir, car, à cette heure matinale, les serviteurs étaient prosternés dans la prière, et le bruit connu d'un coup de feu dans le jardin du Sultan n'avait eflfrayé personne.

— Viens ! dit Ourida, en saisissant Éric par le bras. Ils coururent au bout de la galerie. Un escalier de

faïence faisait communiquer l'étage avec le rez-dechaussée du jardin. Ils s'élancèrent dans ces marches, vers le lit de repos.

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Sur les coussins, à la renverse, Sultan Abderrhaman semblait dormir. L'ensanglantement de son haïck au-dessus du sein droit indiquait seul que ce n'était point le sommeil qui venait de le toucher.

Ourida se jeta sur ce corps affaissé ; ses mains arrachaient, écartaient les plis.

Elle se retourna avec égarement :

— Éric ! dit-elle, Éric I...

Ses mains faisaient le ge^e de Fespérance qui échappe. Il devina :

— L'amulette?...

— Volée I...

Elle désignait le buisson de roses.

Éric s'y précipita : mais le meurtrier avait disparu. Seul, le fusil fumait encore à terre. Éric se baissait pour le ramasser ; un cri lui jaillit des lèvres : aux épines du buisson, il venait d'apercevoir un lambeau accroché, — déchirure de l'étofie à raies rouges et quadrillées que le nègre Corail nouait autour de ses reins.

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