DONNANT DONNANT
Une heure plus tard, Éric frappait à la porte de la maison que Larbi-Mamlouk occupait aux abords du marché. Une jeune femme qui avait une étoile tatouée au milieu du front vint ouvrir. A la vue d'un étranger, elle jeta un cri qui attira son mari.
— Toi I dit Larbi, avec une joyeuse surprise. Viendrais-tu goûter au couscous de Méryem ?
Éric salua la jeune femme avec courtoisie :
— Hélas ! dit-il, ce n'est point de cela qu'il s'agit.
Et, en français, en quatre mots il conta la nouvelle.
Elle ne causa à Larbi-Mamlouk qu'une médiocre émotion. Cet instinct particulier de diplomatie, que les Italiens nomment « combinazione », portait l'indigène à considérer tous les événements du destin comme une occasion d'exercer l'ingéniosité de son esprit. Sa première parole fut :
GENS DE POUDRE l65
— Lala Aichouch connaît le nom du meurtrier ?
— Ourida le lui cache.
— Dans quel but ?
— Nous avons la certitude que Corail a enlevé au cou du Sultan l'amulette que Tounis y avait suspendue. Agissait-il par rapacité ou par ordre?... L'assassinat d'Abderrhaman était, dans tous les cas, le principal de sa commission. Or, nous sommes maîtres de sa vie. Par l'ordre de Lala Aichouch, les trois portes de Tougourt sont gardées. Corail ne pourra sortir de la ville sans le sauf-conduit qu'Ourida m'a délivré pour lui. La Petite-Rose veut troquer ce laissez-passer contre le collier de Tounis.
— Mettons-nous donc à la recherche, dit Larbi- Mamlouk. Tougourt est facile à fouiller. Ou Corail a couru chez quelque usurier de la Medjeria pour se défaire du bijou, ou il s'est couché chez un (( kaouadji » , et il vide sa tasse avec sérénité, en attendant le destin.
... Mamlouk ne s'était trompé que sur un point : ce ne fut pas sur la natte d'un café maure, mais chez le « hachaichi », que les deux officiers surprirent Corail.
Expulser les clients et le patron, ligotter le géant endormi, lui arracher le double couteau qui pendait à sa ceinture dans une gaine de bois, fut une besogne aisée. Là difficulté commença quand Eric voulut contraindre le nègre à confesser son crime. Un genou sur la poitrine du noir, l'officier répétait :
— On te propose un marché ! ... Si tu t'obstines à te taire, nous allons te livrer aux gens de la « Deïra »... Et tu le sais, ils te déchireront avec des griffes, ils te crèveront les yeux, ils t'arracheront la langue, ils te
l66 GENS DE t>OUDKE
brûletont au fer rouge I... Situ veux dire où tu as caché celte amulette, on te donne un sauf-conduit,.. Je Tai là... dans ma poche... Tu montes sur ton dromadaire... Et, dans une heure d'ici, tu es loin de tes juges ! . . .
Cette fois, le nègre avait compris :
— Je parlerai, dit-il, hors de la ville, quand j'aurai la rêne de mon méhari dans la main. Ici, tu ne m'arracheras pas un mot.
Du regard, Éric interrogea Larbi.
— Passons-en par où il veut, dit en français l'oflBcier indigène. Celte brute a certainement fait le sacrifice de sa vie et sa méfiance s'explique par la bassesse de son cœur.
... Le Muezzin appelait les fidèles à la prière du « Dohor », quand un conducteur de dromadaire, escorté de trois cavaliers, franchit la Grande Porte de Tougourt.
Lorsque la petite troupe fut parvenue à un^ kilomètre de la ville, elle s'arrêta : Éric tenait le noir sous son pistolet. Dans la même intention, Ben- Titi et Larbi-Mamlouk portaient leurs fusils inclinés sur le bras :
— Corail, dit Éric, nous voici arrivés au lieu que tu as désigné. Dis la vérité. Autrement, c'en est fait de toi.
Le géant baissa la tête. L'eflfort de la réflexion soulevait au-dessus de ses sourcils un bourrelet de chair. Il le comprenait fort bien, la seule chance qu'il eût d'échapper à la mort était d'en passer par la volonté de ceux qui l'avaient à leur merci.
Il dit donc, en roulant ses yeux torves :
— J'ai donné le collier à une danseuse du Marché.
— Elle se nomme?
— Mahbouba.
— C'est bien, dit Éric. Nous allons envoyer à sa recherche. Si on trouve le coUier sur elle, tu sauves ta vie ; si tu as menti, je te couperai la tête avec ce sabre-là. Au jour du jugement, l'ange Azaïl ne pourra pas t'enlever avec ton corps en paradis *.
Sur ces mots, il échanga avec Larbi quelques paroles à voix basse, puis l'ofiBcier indigène fit signe à Ben- Titi d'approcher à l'ordre :
— Tu vas, dit-il au spahi, rentrer dans Tougourt au galop. Tu iras frapper à la porte de ma maison. Tu salueras ma femme Méryem avec cette parole : « L'Heureux et L'Heureuse se reverront. » Elle saura que tu viens de ma part et tu lui ordonneras : « Metstoi à la recherche d'une danseuse qui se nomme Mahbouba. Le nègre Corail vient de lui donner un collier. Achète-le au prix qu'elle en demandera. Larbi-Mamlouk m'a commandé de le lui apporter sur la dune. »
Des yeux, les deux oflBciers suivirent Ben-Tili. Il galopait vers la ville de toute la vigueur d'El-Biod. Corail avait fait coucher son dromadaire ; il s'était accroupi au revers de la dune, sans s'inquiéter autrement des canons de pistolet qui continuaient de le tenir en respect.
— Si j'ai.un conseil à te donner, dit Éric, c'est de ne pas reprendre la route de Biskra. Tu sais que le Goum la coupe en deux. Nos amis ont bon œil ; ils ne te laisseront point passer entre leurs lignes. Ils te
I. La décapitation fait horreur aux musulmans à cause des conséquences qu'elle a au delà de la vie. Le décapité entre dans le paradis sans son corps. Les Houris ne l'accueilleront point.
l68 GENS DE POUDRE
prendront pour un voleur de dromadaires, et tu risques de rester dans le filet.
L'avis était sensé. Corail le retourna sous toutes ses faces pour voir s*il ne cachait pas quelque tromperie. Il le comprenait, d'ailleurs ; le séjour de Biskra n'oflFrait plus de sécurité pour lui.
Le soleil de midi versait sur Tougourt une telle lumière, qu'eux-mêmes, les yeux exercés de Larbi- Mamlouk ne distinguaient plus dans la brume dorée les abords de la ville. Une longue heure passa dans cet éblouissement. Absorbés dans leurs réflexions, les trois hommes se surveillaient.
Soudain, Mamlouk dit :
— Les voici qui viennent ! Méryem, montée sur une mule, accompagne le spahi...
— Laisse-moi courir au-devant d'eux, dit Eric, qui ne se savait pas si impatient.
Dès qu'il fut à portée de la voix, il appela :
— Regarde I dit Méryem.
Et, se haussant sur les étriers, pour dépasser la tête de sa monture, elle montra l'amulette qui brillait sur la gandourah au milieu de sa poitrine.
Éric ne put retenir un cri de victoire. Il se sentait éclairé d'un reflet de la joie qu'il allait apporter à Ourida. Maintenant, il savait presque gré à Corail d'avoir créé cette péripétie d'angoisse : elle lui donnait une occasion de prouver à la fillette son zèle affectueux.
De son côté, Méryem était fière d'avoir conduit à un si prompt succès la négociation dont on l'avait chargée. Elle conta le détail du marché avec un flot de paroles gracieuses et d'éclats de rire éblouissants. Larbi la remercia d'un regard tendre, puis, se tournant vers Corail qui n'avait point bougé :
— Eh bien I dit-il, que faisons-nous de ce mal blanchi ?
— Il faut tenir nos promesses, dit Éric. Monte sur ton dromadaire...
Sans lever les yeux, le nègre se rapprocha de sa bête et Fenfourcha. Pourtant, il ne tirait pas sur la rêne nasale afin d'obliger le dromadaire à se redresser.
Éric demanda :
— Tu attends que je change d'avis ?...
Le ton dont cette parole fut prononcée donna à Ben- Titi une lueur d'espoir. Il souleva son fusil, rapprocha la crosse de l'épaule ; mais d'un geste impérieux, Éric fit relever son arme :
— Demi-tour à gauche I commanda-t-îl, avec un regard du côté de l'oasis. Notre chemin est par ici, celui du nègre est par là... Ils finiront bien par se croiser... une fois ou l'autre, car la terre est ronde... Ce jour-là, nous réglerons nos comptes avec Corail...