‹ Gens de poudre: roman d'histoire et d'aventuresChapitre 27 sur 55 · Médecin · texte numérisé non relu

Médecin

Teau dans sa blessure. Ceux de la « Deïra » pensent encore qu'il a abusé du kif et qu'à tous les yeux, nous cachons sa longue stupeur.

Elle baissa la tête, comme si le poids de la réflexion l'obligeait à s'incliner. Puis, la relevant avec une flamme dans le regard, elle dit à Éric :

— Il faut que, ce soir même, tu partes pour Biskra ! Il faut que tu informes tes chefs de ce qui se passe à Tougourt, avant que Selman ait flairé l'odeur de la mort qui va emplir cette maison ! Il faut que Tounis puisse montrer l'amulette à son odieux mari, avant que le meurtrier, dont il a dirigé le bras, vienne lui rendre témoignage de ce qu'il a fait et de ce qu'il a vu !.. .

En même temps qu'elle parlait, Ourida fut prise d'un trembleraient qui agita tout son corps. Revoyaitelle cette scène dont elle avait été le témoin, du haut de la terrasse? Imaginait-elle le péril que sa sœur aurait pu courir, si Corail était venu se présenter devant le Cheikh-El-Arab, tout chaud du meurtre, avec le collier dans les mains ?

Elle joignit les doigts, elle les appuya à son menton, et soulevant ses coudes vers Éric, dans le geste des supplications ardentes : •

— Pars, pars, je t'en prie! Pars sur l'heure!... Pars sans regarder derrière toi 1 L'âme d'Abderrhaman est suspendue à ses lèvres. Elle attend de tes chefs un mot qui la rassure pour se détacher et rentrer dans la paix de Dieu !

— Soit, dit Éric. Mais rappelle-toi tes promesses... Tu m'as dit : « Avec toi, je descends TOued-Rir, avec toi je le remonterai. » Je veux que tu m'accompagnes.

Souvent, Eric avait été charmé de rexpression d'énergie que revotait ce jeune visage sous Tempire des émotions violentes. Il n'avait pas encore eu le spectacle de l'exaltation qui s'empara de la Petite- Rose à cette minute décisive :

— Pourquoi, dit-elle avec douleur, veux-tu faire une esclave avec une fille libre ? Le serment dont tu parles lie Ourida à la queue de ton cheval. Toi seul peux dénouer ces entraves.

Il murmura plus qu'il ne dit :

— Mais toi-même, es-tu sûre que tu n'as pas fait un esclave avec un homme libre ?

La Petite-Rose avait baissé les yeux :

— Si tu es de moi, dit-elle, fais ce que je te demande...

Il ne protestait point ; elle continua :

— Si j'ai besoin de toi, tu en seras averti...

— Mais comment?

— Je t'enverrai un signe.

— Lequel ?

— Tu sais cette petite bête qui court dans la dune et que ton ami veut envoyer, très loin, à celle qu'il aime? Si, un jour, quelqu'un t^apporte cet insecte dans ce kébouch que voilà...

Elle montrait un médaillon d'argent pendu à sa hanche...

— Tu te diras : « Ourida est dans le péril, elle demande mon secours. »

Alors, seulement, la Petite-Rose releva ses paupières abaissées et, comme si elle venait de régler avec soimême quelque décision intérieure qui lui rendait la paix, elle appella d'une voix joyeuse :

— Mamlouk I... Mamlouk ! Dis à notre ami que

GENS DE POUDRE I -jS

Bouchemall est suffisamment sûr, qu'on peut se fier à lui pour commander la petite troupe qui, dans quelques jours, me fera escorte jusqu'à Biskra. Toimême, peut-être, tu te joindras à nous à ce momentlà, si les ordres dont tu es chargé par tes maîtres, sont accomplis ?...

— Certes, dit Mamlouk. Le commandant Carbuccia m'a demandé de visiter de sa part les marabouts de Témacin. Je resterai près d'eux jusqu'à ce que la nouvelle de la mort d'Abderrhaman leur soit connue, afin de disposer leurs esprits à la justice et au bien. Mais, ce devoir rempli Larbi-Mamlouk sera à ton service.

— Nous irons donc, dit la Petite-Rose, porter au chef que vous appelez votre Père, les dernières volontés d'Abderrhaman. Sans doute, elles demanderont votre appui pour son fils contre Selman et la tutelle pour Lala Aichouch. J'ajouterai mes supplications à ces prières. Et le cœur du commandant sera ému... Dieu bénit celui qui étend sa main sur les enfants sans père !

Le jour commençait de baisser, et, de toutes les maisons du village, par les sentiers abrupts, les femmes, chargées de cruches, descendaient en théorie vers les puits de l'oasis.

— Je veux, dit Ourida à Éric, monter sur une de nos terrasses pour te voir partir. Attends que j'aie franchi la porte de la Casbah pour mettre le pied à l'étricr. Ici, nous nous séparerons sans parler davantage, car les adieux amollissent le cœur.

. . . Une heure plus tard, ayant pris congé de Larbi- Mamlouk et enfourché leurs chevaux, Éric et le Spahi sortaient des jardins de Sidi-Yahia.

Les remparts de Tougourt se découpaient sur la

nuit en masses opaques. Gomme il passait au large de la Porte de la Trahison, Éric leva les yeux vers la Casbah.

Dans l'ombre où elle était plongée, son amoncelle* ment semblait une ruine où rien ne vivait plus. Pourtant, au moment où les cavaliers passaient au large, la lueur d'une petite lampe s'alluma au front de la citadelle, et, un instant, dans les ténèbres, elle vacilla, entre les mains qui la portaient.

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