TROIS LETTRES
Le retour d'Éric au camp de M'Raier surprit ses deux amis à Timproviste.
— On ne croirait pas, dit Auër, que, tant à Faller qu'au retour tu viens de courir cent lieues. Voyons les chevaux.
Us se rapprochèrent de Mansour et d'El-Biod. Ben- Titi venaient de les soulager de leurs selles :
— Cela n'est rien ! dit le spahi. Regardez comme ces buveurs d'air se secouent... Comme ils grattent du pied... Comme ils hennissent à l'approche de l'orge... Comme ils entrent leurs têtes dans les musettes... Comme ils mordent le grain avec furie ! L'étrier est leur vie... Ils sont aussi rares que de vrais amis... Quand ils mourront, leurs selles verseront des larmes ! . .
Les officiers avaient établi leur campement en dehors de l'oasis, au bord de la piste.
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— Notre position, dit Auër à Éric, est plus critique que tu ne l'imagines . En effet, nos éclaireurs viennent de nous apporter la nouvelle qu'à l'instigation de Selman, qui s'est réfugié dans le Souf, un gros parti de nomades a quitté El-Oued ces jours derniers. Ces bandits remontent vers le Nord, à l'abri du Chott Melrir, par la route de Tadjer et de Bâadja. Je te cite là des noms que nous avons relevés au petit bonheur : ils ne représentent pas grand'chose pour nous. Il paraît que l'intention de ces Soufas est de venir tomber sur nos bons amis les Ksouriens d'Oumach, de les razzier, de piller leurs silos de grains, de leur voler leurs dattes et de nous couper la route de Biskra. Nous avons payé ces renseignements le prix qu'ils valaient... Aussitôt, d'autres hommes de bonne volonté ont surgi du Chott. Ils sont venus nous assurer par serment que les Soufas n'avaient pas du tout pris la route du Nord, mais que, bien au contraire, ils se disposaient à descendre sur Ourlana pour intercepter le chemin de Tougourt et punir les clients de Sultan Abderrhaman de la bonne volonté qu'ils témoignent pour nous... Il n'y avait pas de raison pour ne pas acheter cette information-là aussi cher que l'autre. Nous avons donc payé une seconde fois... Mais comme, en ce monde, il faut prendre un parti, et comme ces amateurs de razzias seraient très capables de nous bloquer par en haut et par en bas, puis de nous jeter dans le Chott, nous avons décidé d'envoyer en diligence un express au « Père la Légion » pour l'avertir et pour prendre ses ordres.
Éric n'avait retenu de ces explications qu'une information qui le jetait dans l'inquiétude. Il était vraisemblable que les nomades du Souf se préparaient à tomber sur la banlieue lougourtaine Elle oflFrait
pour eux moins de danger que les abords de Biskra. Que deviendrait alors la petite caravane d'Ourida? Bouchemall , Larbi - Mamlouk lui - même, seraient impuissants à la défendre.
Si préoccupé qu'il fût par ces mauvaises nouvelles, Eric tenait trop à sa réputation d'enfant sans souci pour en laisser deviner la cause à ses compagnons. Il fit donc en apparence le meilleur accueil au repas extraordinaire que l'ingénieux Auër avait préparé pour se consoler de l'inaction où l'on croupissait depuis le début de la semaine. C'était d'abord un couscous à la poule, puis, quatre ou cinq espèces de ragoûts de mouton, si agréablement pimentés qu'il fallait vider entre chaque cuillerée un demi-seau de lait de brebis. Une gaieté énorme sortait pour Van Boom et Auër de ces plats enflammés. La pensée que, peut-être, à cette minute, les nomades les enserraient dans une tenaille dont ils ne sortiraient pas vivants, ne les empêchait point de jouir avec sérénité des plaisirs de l'heure.
Aussi, quand leur faim robuate fut rassasiée, ils se lamentèrent à l'unisson sur la médiocrité des distractions qu'ofirait le séjour de M'Raier. L'un et l'autre avaient vainement rôdé autour des puits à l'heure où les femmes vont à l'eau. Les Ksouriens, méfiants, avaient envoyé, à la corvée du soir des vieilles si horrifiques, que les deux compagnons avaient fui épouvantés.
— Quand je pense, s'écria Van Boom, que notre tour d'amourette va passer pour la seconde fois !
— As-tu emporté la feuille du roulement ? demanda le Madgyar.
Van Boom l'avait dans la poche de son dolman. Il la déplia avec mélancolie.
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— Lundi, soupira-t-il, j'étais de service auprès d'Aïcha...
— Et moi, mardi, continua Van Boom^ auprès de Khadidja.
— Mercredi, si d'Yanville avait été de semaine, c'était moi qui prenais le café avec la délicieuse Faby.
— Et ce soir? demanda le Hollandais avec un soupir, voyons quelle dame j'aurais trouvée dans mon jeu...
Du bout du doigt, il suivait attentivement la troisième colonne, où les uns sous les autres étaient inscrits les noms des officiers. Et, soudain, il poussa un cri où la joie se mêlait au regret :
— Farfaria !... C'était mon tour de Farfaria !... Et je suis à M'Raier à guetter, sur la grand'route, le retour d'un méhari !
Éric eut le sentiment qu'il n'était pas à l'unisson de ses compagnons. Leur gaieté lui parut pesante. Il accueillit comme une délivrance la nouvelle que le courrier, annoncé par Van Boom, venait, en effet, d'apparaître sur la route de Ghegga.
Le méhariste n'était point descendu de sa selle que, déjà, mille questions l'assaillaient :
— J'apporte, dit-il, trois lettres : l'une pour le lieutenant Éric, elle est du commandant Carbuccia ; l'autre pour le lieutenant Van Boom, elle vient de l'étranger ; la troisième pour le lieutenant Auër, on me l'a remise au moment de mon départ.
— Voyons la mienne, dit le Hollandais.
Il reconnut la main qui avait tracé l'adresse, et le timbre de son pays :
— Agnès!... murmura-t-il, la chère enfant I...
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Et, à la dérobée, il baisa ce billet qu'une blonde fiancée lui envoyait de si loin.
Cependant, Auër, lui aussi, avait fait sauter l'enveloppe du poulet qui lui était destiné. Sans doute, il contenait une désagréable surprise, car la physionomie du géant revêtit cette expression de formidable mépris qui terrifiait les légionnaires et mettait les goumiers en fuite :
— Une mauvaise nouvelle? demanda Van Boom qui, les yeux humides, pliait le billet de sa cousine Agnès, pour le serrer sur son cœur.
— Misérable Cypriani ! vociféra le Madgyar. Croirais-tu que cet Italien sans vergogne a l'audace de m'envoyer sa note ? Il m'adresse ici la liste des bouteilles que j'ai bues dans sa gargote, pendant ces trois derniers moisP II choisit l'heure où nous sommes à M'Raier, condamnés au petit lait et à la cuisine nègre, pour me prier de régler des bombances, depuis longtemps digérées et dont la gratuité était le meilleur assaisonnement 1
— Ordre du commandant, dit Éric en s'avançant entre ses deux camarades. C'est à moi que le « Père la Légion » adresse la réponse que vous attendiez. Il me charge de vous en donner communication.
Il lut :
« Les renseignements qui vous ont été communiqués par vos informateurs volontaires me semblent empreints d'exagération. Sûrement, Selman cherche à soulever les gens du Souf ; mais il ne paraît pas que, jusqu'à cette heure, il ait triomphé de leurs hésitations.
» A tout événement, je désire qu'au reçu de cette
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lettre, nos cavaliers se replient en bon ordre sur Biskra. Les lieutenants Aùër et Van Boom assureront cette retraite dans de bonnes conditions de dignité et de promptitude. Quant à vous, mon cher lieutenant, si vous estimez que votre déguisement indigène vous protège suffisamment contre les curiosités dangereuses et qu'il vous soit possible, sans péril pour votre vie, de prolonger votre séjour dans les environs de M'Raier, je vous demanderai de relever aussi exactement qu'il vous sera possible les passages du Chott. Il semble que les décisions du colonel Desvaux s'orientent vers une importante démonstration dans le Sud. Je serais heureux de lui fournir, à ce moment-là, des itinéraires un peu exacts. J'aurai plaisir à les lui présenter de votre part. »
Auër et Van Boom accueillirent cette lettre avec faveur. D'autre part, ils ne cachèrent pas à Éric qu'ils lui déconseillaient de demeurer en arrière :
— Otez-moi donc, dit Éric, la seule inquiétude dont je sois travaillé. J'ai pris l'engagement de faire remettre en secret à la belle Tounis, la favorite du Gheikh-El-Arab, un bijou que sa sœur Ourida lui envoie. Il conviendrait de le lui faire tenir le jour même de votre arrivée, dans un panier de fruits. J'avais donné ma parole de conduire cette intrigue à sa fin. C'est mon honneur que je vous confie.
— Et tu sais qu'il est en bonnes mains, répondirent d'une seule voix les deux compagnons. Quand il faudrait jeter le mari dans un silo pour arriver jusqu'à sa femme, ta commission sera faite et bien faite.
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— Plût à Dieu, dit Auër, qu'il fut aussi facile de trouver de l'argent pour régler la note de Cypriani !
— Ou de découvrir dit Van Boom, cette mystérieuse « Julodis deserticola » qui tient mon bonheur entre ses antennes.