‹ Gens de poudre: roman d'histoire et d'aventuresChapitre 29 sur 55 · DOUBLE INTRIGUE · texte numérisé non relu

DOUBLE INTRIGUE

Éric et Ben-Titi avaient brûlé les quatre étapes qui séparent Tougoiirt de M'Raier, à une allure qui défiait toute poursuite. D'autre part, Corail s'était véritablement engagé, comme il l'avait promis dans les dunes du Souf. Cependant, à la minute même où le commandant Carbuccia décachetait dans son bureau le message d'Éric, le bruit de l'attentat de Tougourt se répandit sur le marché de Biskra. En une seconde, la foule fut en ébulUtion. Oubliant leurs rancunes de races, les Kabyles au front bombé, les Juifs inquiets, les Mozabites, pâles comme des cierges, les Arabes de l'Est et de l'Ouest, les Berbères de l'Aurès et les métis de rOued-Rir sortirent des petites boutiques du Souk, entourèrent les orateurs du Marché qui commentaient la nouvelle.

Il n'y avait pas apparence qu'une indiscrétion de Ben-Titi eût été l'origine de cette rumeur. Il avait

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quitté Tougourt sans connaître la cause du châtiment de Corail. D'autre part, Auër et Van Boom eux-mêmes, ignoraient la tentative d'assasinat.

Le commandant Séroka fit, par la suite, une enquête sur la façon dont le renseignement avait été transmis et propagé. Comme toujours, en pareil cas, elle demeura sans résultat.

Depuis que des nécessités de sécurité nous ont mis dans l'obligation d'épier les mœurs secrètes de l'Islam, nous avons percé presque tous les mystères dont il s'enveloppe. -Nous connaissons, à cette heure, les rites des plus occultes francs-maçonneries. Les conventions de cette singulière télégraphie qui, par un geste de burnous, un chant de petit berger, un flottement de manteau, propage les nouvelles à travers le pays indigène avec une rapidité qui déconcerte, nous demeurent inconnues. On dirait une transmission de la pensée pure, voyageant d'une cervelle à l'autre, à des distances incommensurables, avec la rapidité de l'éclair.

Bien entendu, l'imagination populaire aggravait la nouvelle. On ne disait pas qu'AbdeiThaman était blessé, mais qu'il était mort. Ce dénouement causait, dans la foule, des émotions diverses. Les Rouara en étaient attristés ; ils prévoyaient que la régence de Lala Aichouch serait une occasion de troubles dont leurs palmiers paieraient les frais. Au contraire, la clientèle du Cheikh-El-Arab exultait sans vergogne. Elle ne doutait point que son maître ne profitât de l'occasion pour aller occuper, au nom des Français, les oasis du Sud et elle comptait bien tirer quelques profits déshonnêtes de cette conquête facile.

Ce fut le marchand de beignets qui porta le premier, à la maîtresse du lieutenant Franck, la nouvelle du

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meurtre. Il n'avait point oublié que la dame aux che veux d'or avait généreusemeut payé sa friture. Il avait deviné qu'elle n'était pas moins friande des renseignements qui venaient du Sud.

— Mort?... s'écria la belle houri. Tu dis qu'il est mort? Tu en es sûr?...

Le Sfandji recommença le récit en y ajoutant des circonstances de son invention, tout à fait merveilleuses, qui lui paraissaient donner de la valeur à son message.

La jeune femme l'écoutait en souriant. Elle avait envie de demander : « Et Corail ? » Mais, évidemment, la discrétion du Sfandji était aussi trouée que l'écumoire où il faisait frire ses beignets, et la dame blonde ne posa pas la question qui montait à ses belles lèvres.

L'impatience qu'elle avait de voir rentrer le lieutenant Franck était si vive, qu'oubliant la réserve dont elle s'était fait une loi, elle se pencha par la fenêtre afin d'apercevoir, dès le coin de la rue, le messager de bonne nouvelle. Elle guettait là, sous le store soulevé, avec un léger froncement de ses beaux sourcils, une moue de sa bouche qu'un artifice de couleur ou la fleur de la jeunesse faisait vermeille comme une blessure.

La maîtresse du lieutenant Franck était dans tout l'éclat de cette beauté qui, chez certaines femmes, fleurit si voluptueusement autour de leur vingt-cinquième année. Ses cheveux d'or, ses yeux pers, bizarrement entourés de cils sombres, indiquaient un métissage imprévu. Les grâces romanesques de la femme blonde, la douceur un peu enfantine des Èves germaniques étaient soutenues chez elle par quelque chose

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de félin et de fort qui se cachait dans les profondeurs de l'être comme un piège tendu sous un appât. Ce qui perçait alors sous l'enveloppe de réserve septentrionale, c'était cette ardeur d'Orient qui meut les hanches de la femme comme un berceau, les arrondit pour endormir, et, tour à tour, réveiller le désir de l'homme. Et cette langueur d'Asie ne sortait point de quelque ghetto où les os, les attaches des plus belles créatures se sont déformés pendant des siècles d'obscurité et de peur dans de serviles besognes. Les aïeux masqués de celle-ci semblaient bien plutôt quelques-uns de ces bohémiens, enfants du plein air, de la grande route et de la danse qui, parfois, ont vu la folie de l'amour ouvrir à leurs filles les plus aristocratiques maisons de Pologne et de Russie.

Enfin, la jeune femme se leva : un soupir soulevait sa belle gorge ; le lieutenant Franck venait de tourner le coin de la rue. Elle courut à la porte pour le recevoir :

— Il est mort ?

— Tu dis.^^

Elle lui jeta un regard où il y avait de la haine.

— Mais il n'en a pas pour longtemps !

— Ah ! tu me fais respirer. Il faut que tu m'envoies le Cheikh-El-Arab.

— Il viendra te voir dès qu'il aura fini de conférer avec le capitaine Séroka. C'est égal ! pour une fois que le « Père la Légion » a voulu jouer contre nous autres, ses adversaires du « Bureau-Arabe », une partie un peu hardie, il n'a pas eu la main heureuse.

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— A qui le dois-tu ?

Elle tendit son front avec un sourire qui enivra le lieutenant.

— Hélas ! dit-il, il va falloir que je te quitte !

— Tu pars pour Tougourt?... Je t'accompagne.

— Non. Le capitaine m'envoie à Batna porter ses réflexions au colonel Desvaux. Dix jours d'absence, au moins.

— Tu sais, fit-elle, ce que disent les gens d'ici? « L'absence élargit le cœur. »

Il la quitta, pensant qu'elle lui cachait sa mélancolie. Mais seule, la partie engagée intéressait la jeune femme. C'était le Cheikh-El-Arab qu'elle attendait à présent avec une impatience fébrile.

Il vint, hésitant, comme d'ordinaire, à la minute de la décision.

— Il faut, dit-elle, que tu descendes jusqu'aux portes de Tougourt avec ton Goum. Tu n'auras pas de peine à persuader à ces niais du Bureau-Arabe et au Commandement supérieur, que tu vas là-bas pour surveiller leurs intérêts.

Le Cheikh-El-Arab la regardait avec une surprise mêlée de défiance :

— Qui es-tu donc ? demanda-t-îl.

Elle le regarda en face.

— Peut-être une femme qui t'aime...

Il avança les bras. Elle recula avec un éclair de mépris :

— ... Mais qui t'appartiendra seulement le jour où tu l'auras conquise.

Il dit à voix basse :

— Comment te gagne-t-on ?

— Par la force.

Elle lui expliqua ce qu'elle devinait des projets du Bureau-Arabe :

— Je connais, dit-elle, au moins en partie, le contenu de cette lettre du capitaine Séroka, que Franck portera ce soir au colonel Desvaux. Il va demander qu'on t'envoie dans TOued-Rir. On te remettra quelque lettre qui t'accréditera comme le candidat de la Franceàl'Aghalicatde Tougourt. Ce jour-là, seulement, tu seras le vrai Cheikh-El-Arab, non pas celui des Ksours, mais celui du Désert... Alors...

— Tu te donneras ?. . .

— A une condition .

— Parle.

— ... Tu abattras le dernier obstacle qui s'élève entre toi et moi.

— Et c'est?

— ... Cette petite fille qui nous a trahis tous les deux, puisqu'elle a conspiré contre ton honneur.

Le sang monta au visage du Cheikh :

— Ourida? dit-il. Par la tête du Prophète, je te vengerai mieux qu'en la faisant égorger ! Je la marierai par la force à mon oncle, un vieillard podagre et tout couvert d'ulcères que la Fontaine-Chaude ne soulage plus. Ainsi les Ben-Djellab ne pourront pas m'accuser de ne point songer à établir les femmes de leur sang. Je les consolerai de la défaite par une noble alliance.

EUerit:

— Voilà, dit-elle, comme je t'aime... Un grand politique !

Elle avait fait un mouvement qui rapprochait leurs lèvres. Une seconde fois, il crut que l'heure était venue et il essaya de la saisir, mais déjà, elle s'était reculée:

— ... Quand tu te seras vengé...

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