HEURES D'ANGOISSE
Tandis que le lieutenant Franck faisait le chemin de Batna, Eric, assisté de Ben-Titi et d*une poignée de goumiers, relevait avec conscience le contour occidental du Chott.
Il ne croyait pas que Lala Aichouch réussirait à cacher bien longtemps lagonie de Sultan Abderrhaman, Il frémissait à la pensée que sa petite amie pouvait trouver la mort dans une de ces révolutions de Palais qui, à chaque étape de succession, marquaient lavénement au trône d'un nouveau Sultan.
Éric était dans ces inquiétudes quand près de TOued- Oucif, où il levait ses plans, un goumier l'avertit que le lieutenant Larbi-Mamlouk venait d'arriver à M'Raier par la route de Tougourt.
— Seul? demanda-t-il avec tant de violence que l'indigène en fut épouvanté.
En un temps de galop, il avait regagné l'oasis.
— Abderrhaman, répondit Larbi & ses questions tumultueuses, n'a pas fini de mourir. Il se rend compte de son état. Il rédige im testament. Ourida l'apportera à nos chefs dès que le Sultan y aura apposé son cachet. Je lui ai proposé d'attendre son départ. Ellemême m'a supplié de me mettre en route et de t'indiquer le motif de son retard.
Larbi semblait si tranquille que son camarade en fut impressionné favorablement. Il se laissa emmener dans le village de Toasis où l'oflBcier indigène avait installé son gîte.
— Tu loges donc chez l'habitant? demanda Éric.
— J'habite chez moi, répondit Larbi... Je suis marié à M'Raier I
— J'aurais dû le deviner I répondit Éric en éclatant de rire. Et comment s'appelle ta femme du Chott?
Mamlouk fit, de bonne humeur :
— Elle se nomme M'Barkha. C'est une petite rouara, un peu négresse. Mais M'Raier est une étape où l'on ne s'attarde pas, et si ma femme du Chott tire un peu sur l'ébène, elle a une mère merveilleusement avisée qui me tient au courant de tous les potins de sa banlieue...
La femme que Larbi-Mamlouk avait à M'Raier portait le bandeau noir des filles de Tougourt et pardessus le voile bleu. Son nez de mulâtresse, son visage sombre et tatoué n'avaient guère de rapport avec l'aristocratique blancheur d'Ourida. Mais, de dos, perdue dans les plis de son voile, M'Barkha avait, elle aussi, une grâce d'enfance qui évoquait vivement pour Éric le souvenir de sa petite amie»
Deux jours passèrent, mortellement pesants. Sur la
fin de la seconde soirée, un message du Sud vînt, fort à propos, réconforter la patience d'Éric.
Un méhariste, expédié en courrier par les marabouts de Témacin, apporta la nouvelle que l'état d'Abderrhaman n'avait pas empiré. Ourida était sur le point de se mettre en route sous la conduite de Bouchemall. Éric aurait souhaité recueillir de la bouche même du méhariste ces nouvelles agréables. Mais Larbi-Mamlouk répondit assez évasivement que le messager était déjà reparti.
Ce fut Ben-Titi qui apprit à son maître le secret de cette réserve.
Le spahi aborda la conversation avec ces ruses de pitre qui lui servaient à tâter son interlocuteur :
— Le lieutenant du Goum, demanda-t-il, il t'a parlé, aujourd'hui?
Et, de ce ton de chanteur de carrefours dont il psalmodiait ses couplets assonés, Ben-Titi lança :
— ' C'est bien clair.
(( L'un aime à conter, l'autre à se taire ! »
Éric était occupé à établir, sur un trépied, sa boussole de topographe ; il se retourna vivement :
— Trêve aux singeries! Que veux-tu dire?
Le spahi jeta tout à Tentour un regard circonspect; puis, certain qu'ils étaient seuls :
— Le lieutenant Larbi-Mamlouk, fit-il, il t'a conté que le méhariste qui lui apportait des nouvelles il était retourné à Témacin ?
— Il m'a trompé ?. . .
— C'est toi qui le dis ! nota Ben-Titi avec prudence. Mais le dromadaire et le méhariste, ils n'ont pas quitté M'Raier... Et moi, ton fidèle serviteur je sais où ils ont couché.
— Et tu as attendu pour m'avertir ! s'écria Éric avec colère, que nous soyons ici dans la dune? Que sais-tu de plus sur cet homme et sur son message P Gare à toi si j'apprends que connaissant la vérité tu me l'aies cachée !
— Mon père, répondit Ben-Titi avec philosophie, était un homme de bien ; chaque matin en se levant, il répétait: (( S'il est écrit qu'aujourd'hui tu dois toucher quelque chose, de l'argent ou du bâton, tu le toucheras. » Moi, son fils, je dis : « Si tu te fâches, ma tête oublie tout. »
Sûr d'avoir mis son maître à ce point de curiosité, où il paierait généreusement le renseignement qu'on lui apportait, Ben-Titi conta à Éric les confidences que le méhariste avait faites aux goumiers.
Il avait failli avoir la route coupée par un parti de cinq ou six cents Trouds qui, la veille, étaient tombés comme la foudre sur Toasis d'Ourlana.
— Et Lala Aichouch ignorait leur incursion ?
demanda Éric avec angoisse.
— Du moins, répondit Ben-Titi, elle ne s'en préoccupait pas encore quand le méhariste a passé devant les portes de la Casbah.
— Sait-il si Bouchemall et Ourida avaient déjà quitté la ville ?
Le Spahi ne répondit point.
— Voilà les nouvelles que Larbi me cachait ? s'écria Éric avec douleur. Quelle trahison!..*
En une seconde, il eut plié son bagage de topographe, et, au grand galop de chevaux, les deux cavaliers se rabattirent sur M'Raier.
Dès le premier mot de reproche, Larbi-Mamlouk arrêta son compagnon :
ig4 OENS DE POUDRE
— En effet; dit-il, je t'ai caché cette nouvelle qui, depuis vingt-quatre heures, me cause de Tangoisse. it tenu qu'à moi, tu aurais jusqu'au bout 3S inquiétudes.
c'est cette dissimulation que je ne te pars ! riposta Éric.
ne de Larbi-Mamlouk semblait croître avec de son compagnon . Il interrogea :
î veux-tu entreprendre ?
le demandes 1 Me porter au secours de cette use enfant ! . . .
n'attendais bien à cet élan généreux, répondit . Malheureusement, ton effort serait inutile, {flexion, tu y renonceras.
3t tout réfléchi, dit Éric.
;u vas te porter contre ces Trouds ?
c notre poignée de goumîers.
»f amlouk baissa les yeux et ses sourcils se t:
te trompes, Éric, dit-il, si tu crois que ces ont te suivre au massacre. Je les entends puis hier. Il ne faudra pas tarder trop longions replier sur Biskra, si nous voulons les ous.
t, dit Éric, je partirai seul, entre ses genoux, il serrait Mansour, et le enlevait :
été ! cria Larbi. Je t'ai dit les paroles que raison. Tu n'es pas convaincu, tu obéis à ... Il ne sera pas dit que Mamlouk, s'est toi dans un tel péril.
me temps, il ordonnait h M'Barkha de lui m cheval.
— Tu vas au-devant de ton destin I murmura la petite négresse en levant vers le maître adoré ses yeux noyés de larmes.
D posa la main avec douceur sur cette tête crépue et dit :
— Nul n'évite Dieu... Il saurait bien me surprendre entre tes bras.
Déjà, il avait rassemblé son cheval et il s'élançait sur les traces d'Éric.
Ils n'allèrent pas plus loin que ce bouquet de palmiers que les soldats désignent aujourd'hui sous le nom de « Père Philippe » et qui alors plongeait ses racines dans une source désormais tarie. Par la route de Sidi-Khélil, un groupe de cavaliers arrivait sur eux dans un. galop de déroute. Le nuage de sable, soulevé par les sabots des chevaux, était si épais qu'il était impossible de compter les sabres et de distinguer la couleur des burnous.
Mais de toute la force de leurs poumons, Éric et Larbi-Mamlouk crièrent des paroles rassurantes. On leur répondit du nuage. Les mors se renversèrent, l'escadron affolé s'arrêta.
— Nomme-toi I lança Éric en s'avançant au-devant d'un personnage que la hauteur de son turban désignait comme chef.
L'homme abaissa le voile qui lui cachait le visage, et dit:
— Bouchemall.
— Et Ourida ?
— Enlevée...
— Par qui ?
— Je ne sais pas...
— Sur quelle route ?
igÔ GENS DE POUDRE
— Du côté du Souf...
— Va tn AS vivant ?
sur ses étriers, le sabre levé, irta son manteau sans répondre. En ité et à la poitrine, son burnous était