ORGIE
Le lendemain du retour d'Éric à Biskra, le lieutenant Auër se rendit après l'exercice chez le gargotier italien.
— Bien que tu ne sois, dit-il, qu'un fils de sacristain et non de cardinal, comme tu voudrais nous le faire croire, j'ai décidé de te donner...
Cypriani s'attendait à voir le mot « acompte » tomber des moustaches arrogantes de son débiteur. Auër fit une pause pour jouir de cette naïveté. Puis, avec la majesté qui ne le quittait jamais, il ajouta :
— ... De te donner une dernière preuve de ma bienveillance. Pour fêter le retour du lieutenant Éric et l'heureux succès de sa mission, j'ai résol" '^'^ *—•*-ce soir tous ces messieurs du mess : monsii
taine Clavel, monsieur le capitaine de I monsieur le capitaine Vindrios, monsieur L Van Boom, monsieur le lieutenant d'Yar
igS GENS DE POUDRE
sieur le sous-lieutenant Jouannot; sept con\dves en
dehors du lieutenant Éric et de moi-mêhae. Mais tu
prépareras un dîner pour dix, bien que nous ne soyons
îar j*ai Vintention de boire et de manger
de Cypriani s'était allongée en croissant
croyais, dit-il avec hésitation, que vous roir au sujet de ma note. Je suis gargotier s dites, mon Heutenant, je ne suis pas banlonneur que vous m'avez fait en distinguant sèment a épuisé mes ressources, rit superbement :
! donnera de l'argent, bandit, dès ce soir... !... A la condition que tu te distingues, parlait avec assurance. Cypriani n'osa r de sa parole; d'un commun accord, ils ) menu et la carte des vins :
idrait, dit Auër, que tu nous découvres i un décor un peu plus brillant que ta salle j régal sera complet : je me propose de faire dessert des musiciens et des danseuses qui aîchement débarqués de l'Oued-El-Lahm.
3is, dit Cypriani, que je pourrai vous satisms tout justement de louer une maison à \ qui retourne dans son pays. Je veux vous '. Il y a, au milieu, une belle cour. Vous lise pour donner votre « bita » et souper
int manifesté le désir d'inspecter les lieux. ! conduisit dans la cour intérieure d'une te voisine. Des arcades primitives occu- [ des côtés de ce rectangle. Au milieu des
autres faces, deux tiîches ogivales élevées d'une marche au--dessus du sol de la cour, abritaient des bancs de repos.
Auër se déclara enchanté de ce décor. Il prit congé sur la recommandation de soigner les vins, et la promesse renouvelée de donner prochainement au gargotier à flairer Todeur de l'argent.
A cet effet, il se rendit chez Van Boom qui s'était chargé d'une négociation urgente. Il s'agissait de faire vendre en sous-main un bracelet enrichi de pierres et de perles. Tounis-Bent-Djellab, la fenunedu Cheikh- El-Arab l'avait envoyé aux messagers inconnus qui, dans un panier de fruits, lui avaient fait tenir la précieuse amulette. Auër et Van Boom avaient accepté sans scrupule ce qu'ils appelaient cyniquement leur pourboire. Ils s'étaient adressés au marchand de beignets pour découvrir un acquéreur.
Auër trouva Van Boom assez satisfait du marché. Cent douros d'Espagne étaient en tas sur son lit dans un plat à couscous.
— Cette canaille de Cypriani, dit Auër avec un soupir, a plus de chance qu'il ne mérite. La journée ne finira pas sans qu'il voie la couleur de notre argent I Je commence à croire qu'il ne ment pas. . . Un de ses parents immédiats a dû être canonisé!...
Éric ignorait encore le projet que l'on formait de l'honorer avec tant d'éclat. Auër et Van Boom prirent le chemin de son logis. Ils voulaient inviter leur hôte principal avec cérémonie.
Ils surprirent leur camarade étendu sur son lit de camp, les mains jointes sous la nuque, les yeux au plafond. Aux premiers mots d'Auër, il esquissa un sourire qui demandait grâce.
'aOO GENS DE POUDRE
— Ne pourrait-on, împlora-t-il, remettre cette fête ?
— On te répète, riposta Auër, que les bouteilles sont déjà à rafraîchir.
Et, se montant soudain au ton d'une amicale gronderie :
— Qu'est-ce donc qui te prend ?... Es-tu ambitieux?... Le « Père la Légion » t'a félicité ce matin au front des troupes... As-tu la fièvre?... On va t'envoyer le médecin. . . Es-tu amoureux ?. . . Il y aura des dames après les bouteilles... Des jeunes personnes qui n'ont presque pas de service... un convoi de primeurs... la fine fleur des Ouled-Nayls!
— Soit, dit Éric en souriant. Mais promets-moi, au moins, que tu ne placeras pas en face de moi le lieutenant Franck? Sa tête me déplaît.
— Franck ! répondit Auër avec brusquerie, Franck est à Batna, auprès du colonel Desvaux. Mais, dans un aucun cas je ne l'aurais invité. Je n'ai pas plus que toi de tendresse pour les policiers. Celui-ci me fait bien plus l'effet d'un roussin que d'un soldat.
L'aspect que présentait, ce même soir, la cour de la maison mozabite où Cypriani avait dressé la table du banquet, était merveilleusement pittoresque. Comme on avait décidé de souper à la nuit pleine, le gargolier avait tendu d'un bout de la cour à l'autre plusieurs cordes, qui supportaient des lanternes de papier. Dans cette lumière tremblotante, les brillants uniformes des officiers apparaissaient éclairés d'une lueur mystérieuse. Les capitaines Clavel et de Bonnemain portaient le képi bleu, le petit dolman pourpre, à brandebourgs noirs, les larges pantalons bleu de roi à bandes rouges, les glands d'or, les amples galons des spahis. Le dolman d'Yanville, lieutenant
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aux chasseurs d'Afrique, était bleu pâle, ajusté comme un corsage de danseuse, avec des passementeries noires et des broderies d'argent sur les manches et sur le képi. Le lieutenant Jouannot et le capitaine Vindrios, tous deux oflBciers au 3® régiment de tirailleurs indigènes, étaient boutonnés dans cette longue tunique, à basques amples et plissées comme une jupe, qu'une large ceinture rouge, nouée sur la hanche, par des glands de même couleur, serrait à la taille. Éric et Van Boom arboraient les uniformes variés des officiers détachés à la Légion. Le Hollandais et le topographe apparaissaient dans la tenue élégante des officiers d'infanterie légère, coiffés du haut bonnet de police, de la capote à double rang de boulons et longues basques, cambrée comme une redingote de gala. Mais quels que fussent la beauté et l'éclat de ces vêtements miUtaires, Auër les éclipsait tous avec sa voyante fantaisie d'officier au Goum. Par-dessus sa veste écarlate soutachée d'or, il avait jeté un ample manteau pourpre doublé de blanc qui, relevé d'un côté sur une des épaules, découvrait le gilet bleu, comme les pantalons à l'indigène, enfoncés dans des bottes rouges en filali.
DiscipUnés et muets, des jeunes garçons, coiffes de chéchias tunisiennes, tournaient autour de la table : ils versaient à boire sans relâche. De ce fait, la conversation lut bientôt montée au ton où le Madgyar désirait qu'elle planât. Lui-même donnait l'exemple des soifs inextinguibles. La fête, commencée dans la cordialité et l'éclat de la belle humeur, tournait à l'orgie, quand Cypriani vint annoncer que les danseuses étaient là.
L'une après l'autre, par une porte dissimulée, elles
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entrèrent dans la cour de la « bita ». Elles arrivaient
enveloppées de voiles de premières communiantes qui
les cachaient, de la coiffure au pied. Elles feignirent
de grands effarements de pudeur, quand elles virent les
r^ffîr^iara ge Icvef cu tumultc. Il y avait là une dou-
Fatmas, de Nouras et de Féridjés. La plus
t vingt ans à peine, la plus jeune dix tout
Auër prit par le bras Éric qui se disposait à
de ses compagnons pour aller s'étendre dans
oggias qui s'ouvraient sur le côté droit de la
nagine, dit-il, que tu ne vas point brûler la à ces dames? Elles se disposent à varier )i toutes les attitudes de leurs danses. Elles remuer ton indifférence et mériter Thonneur hoir.
avait pas moyen de résister à cette humeur
Éric s'assit avec résignation au milieu du
officiers qui lui faisaient un cadre d'honneur.
Lier, un peu chancelant sur ses bottes, était
debout. Il allait d'une danseuse à l'autre, il
lait le menton, il les caressait. Comme elles
à s'exciter autant qu'il l'eût souhaité, il
à un infaillible artifice. Sournoisement, il
La avec une paire de pistolets et, tous deux
il les déchargea au-dessus des belles houris.
comme un signal de théâtre. En une seconde,
le la poudre grisa ces fiUes de guerriers.
isemble, elles lancèrent en chœur un « You I
formidable, aigu, déchirant. Elles commen-
faire rouler leurs hanches, à s'aborder, à
1 taper dans leurs mains, à rire aux grands
e nègre qui battait du tambour, le flûtiste qui
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soufflait à pleines joues dans sa « khiata » s'emballèrent comme les danseuses. Et, debout, devant le décor de la table desservie, des bouteilles en débandade, des candélabres qui mouraient, le gigantesque Auër leva au ciel une dernière coupe de Champagne en criant de sa voix de stentor :
— Aux Vénus du Désert... Aux Amoureuses de Poudre ! . . . Aux baisers sans fond des Ouleds-Nayls ! . . .