‹ Gens de poudre: roman d'histoire et d'aventuresChapitre 32 sur 55 · MARI ET FEMME · texte numérisé non relu

MARI ET FEMME

Cependant la belle humeur qui avaît marqué le début du repas s'était changée en excitation fiévreuse. Les compagnons d'Auër commençaient de déraisonner. L'entrée d'une danseuse inconnue qui semblait s'être réservée pour cette minute où la chaleur du vin, des musiques et de la poudre aurait définitivement enflammé les cerveaux des convives, provoqua des cris si violents que la silhouette de Cypriani, inquiet pour les destinées de sa vaisselle, se montra un instant sous les arcades.

La houri qui venait de paraître était d'une taille plus élevée que ses compagnes. Un costume d'un surprenant éclat l'habillait sous le voile dont elle restait enveloppée, de la tête aux pieds, sans doute afin d'exciter le désir de sa révélation. Un hennin doré surmontait le turban noir qui couvrait ses cheveux, jusqu'aux sourcils. Le tout élait recouvert d'une gaze

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parsemée d'étoiles. Voluptueux et souple, le corps ondulait dans une mousseline qu'une tunique de couleurs changeantes crevait aux épaules et aux manches. Une large ceinture, alourdie d'une serrure symbolique, soulignait le ventre, très bas. Et sur ces étoflfes flottantes, pendait une telle profusion de sequins, de chaînettes, de bijoux, de pièces enfilées, d'amulettes d'argent et de corail, que chaque mouvement de la belle houri se prolongeait dans un zigzag de lumière.

D'un geste noble, elle remercia les spectateurs enthousiasmés. Puis, faisant signe à l'orchestre, elle s'avança au milieu de la cour.

Aussitôt, le joueur de « tarabouk » commença de tourmenter son instrument et l'autre musicien de souffler dans sa flûte de bois. Il enflait ses joues à les crever, et, pour s'étourdir soi-même, ainsi que les spectateurs, de droite à gauche, il faisait parcourir de brusques sursauts au pavillon de son instrument. La houri attendit que le crescendo de ce tapage la grisât à son tour ; soudain, elle frappa le sol d'un coup de talon. C'était le signal.

D'abord, elle se haussa sur ses orteils, et, à bout de bras, très haut au-dessus de sa tête, elle éleva ses doigts joints. Ainsi allongée, elle se balançait comme une fumée au-dessus d'un feu de bivouac.

Van Boom, plus que gris, demanda :

— Qu'est-ce que cela signifie?

Son oiseuse question fut couverte par des huées.

Mais la houri avait mis la main sur ses yeux. Elle regardait au loin, elle voyait venir... Un ami ou un ennemi? Assurément, quelque objet d'effroi. Car, sur son visage qu'on devinait charmant, elle épaissit encore les plis du voile. En avant, elle étendait les mains pour

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repousser. Elle se renversait en arrière comme pour échapper à des bras qui l'auraient saisie :

— Je vole à ton secours I s'écria Van Boom.

Il allait s'élancer, on le rattrapa par les basques de sa tunique. Ses protestations se perdirent dans le charivari. La « khiata » et le « tarabouk » avaient haussé leur fanfare d'un ton. On ne s'entendait plus.

La houri ne luttait plus contre son adversaire invisible que par rafiSnement de coquetterie. D'un geste langoureux, elle écarta le voile qui couvrait sa gorge. Sous les amulettes, les seins parurent, éblouissants, perlés de sueur.

— Voulez-vous me lâcher, oui ou non ? hurla Van Boom, en faisant im nouvel effort pour échapper à ses camarades, qui l'invectivaient en riant.

Maintenant les pieds de l'aimée avaient perdu leurs ailes. Collés l'un contre l'autre, ils ne songeaient ni à la danse ni à la fuite. Mais d'arrière en avant, infiniment lente, voluptueuse, une secousse faisait rouler la taille, offrait le plaisir conmie un fruit. On le sentait, derrière le voile, la houri avait fermé les yeux. La saccade de sa ceinture devenait plus violente, elle appelait des bras pour y défaillir. Alors, un paroxysme de fureur s'empara des musiciens. Le Soudanais écrasa dans un seul hurlement, les quatre notes de sa flûte, tandis que le « tarabouk » emphssait la cour d'un roulement de tonnerre :

— Vite 1 dit Auër en frappant de la main sur l'épaule d'Éric, tu es le sultan de la fête et nous attendons ton choix.

Le vin que l'ami d'Ourida avait bu dans cette soirée n'avait servi qu'à creuser sa mélancolie. Il se leva connue un automate :

— J'ai le droit, dit-il, de jeter le mouchoir à qui je veux?

— Dans le tas 1 rugit Van Boom. Seulement dans le tas I Le numéro un, on va le tirer à la courte paille !

— Tu ne m'empêcheras toujours pas, dit Éric, d'offrir avant toi à cette belle aimée un témoignage de ma satisfaction?

n avait tiré de son dolman un douro d'Espagne et il s'avançait vers la danseuse afin de le lui coller au milieu du front, selon la mode de la Rue Sainte. A cet effet, il approchait sa main pour écarter le haïck qui couvrait encore le visage de Talmée ; mais la jeune femme rejeta son buste en arrière, et, à deux mains, élevant au-dessus de sa tête le voile qu'il allait saisir :

— Me reconnaissez-vous? dit-elle.

Éric recula comme devant un prodige.

— Vousl gémit-il. Vous!... Sonia!... Ici!...

Elle n'avait pas bougé, attendant qu'il la frappât,

jouissant de l'émotion unique.

La décision d'Éric fut si brusque, qu'emportant l'aimée dans ses bras, il avait déjà disparu sous les arcades, quand Auër et ses convives s'aperçurent du rapt. D'un seul élan tous furent debout. Ils crurent à une joyeuse plaisanterie et ils se précipitèrent à la poursuite de leur compagnon en bousculant sur leur passage danseuses et musiciens.

Mais déjà, chargé de son vivant fardeau, Éric s'était jeté dans une des chambres qui entouraient la cour, et derrière soi, il avait verrouillé la porte. A travers la fenêtre grillée, un reflet des lanternes éclairait cet obscur réduit. De ses robustes mains, il appuya la jeune femme à la muraille comme un épervier que l'on cloue.

— Tu sors donc de Tenfer ! bégaya-t-il enfin, dominant l'émotion qui Tétranglait.

Elle murmura :

— Éric...

Il ne l'avait pas oubliée, cette voix, il les connaissait, ces lèvres suppliantes, ce regard éperdu d'amour , la fraîcheur de ce corps qu'elle s'efforçait de détacher de la muraille pour lui mettre entre les bras.

Il répéta :

— Que viens-tu faire ici? Je t'ai chassée de ma vie... Je t'ai divorcée...

Malgré la vigueur de l'étreinte qui l'appuyait au mur, elle réussit à faire glisser ses poignets entre les doigts d'Éric. Plus proche, elle le frôlait de sa gorge découverte, du souvenir de leurs voluptés :

— Éric... Éric... dit-elle d'une voix défaillante, je ne peux plus être ta femme... Je peux encore être ta maîtresse!...

— La mienne ou celle du Ueutenant Franck ?

Il n'entendit pas la réponse : la bande, en ébriété, venait de se jeter sur la porte. Toutes les bottes, tous les pommeaux de sabres l'ébranlaient à la fois, il dut se pencher jusqu'à effleurer la joue de la jeune femme, pour lui crier dans l'oreille :

— Tu ne vois donc pas que je sais toutl... que je devine tout!... Ta prostitution à ce poUcier !... Qui sait.î^... Peut-être à Sérokal... Peut-être au Cheikh- El-Arab ! . . . Peut-être à ce nègre dont tu as armé le bras!... Tu l'aurais chargé de m'assassiner, moi aussi, si tu n'éprouvais pas plus de volupté à me déshonorer qu'à me faire mourir !.. . Ose dire que ce n'est pas toi qui as frappé Sultan Abderrhaman 1

— Oui, dit-elle. J'ai fait cela...

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— Dans quel but ?

Ils avaient les yeux dans les yeux, leurs visages si rapprochés que leurs souffles se confondaient en une seule flamme :

Elle répondit d'un mot :

— Ourida.

Il eut un tel, haut-le-corps, que tous deux en furent secoués. Et, dans un éclat de mépris qui domina le tumulte des assiégeants, il ricana :

— Tu voudrais me faire croire à ta jalousie ? Elle riposta sans faiblir :

— Crois-tu du moins à ma haine?... Me crois-tu quand je te dis que celle-là non plus tu ne l'auras pas?... J'ai suivi ses pas, depuis le jour où je l'ai aperçue rôdant autour de ta maison jusqu'à celui où je l'ai surprise à ton chevet?... Ah I ah I les amants!... Vous aviez cru m'échapper en vous sauvant à Tougourt 1 Tu t'imaginais que j'allais te laisser recommencer ta vie quand mon bonheur à moi est fini, puisque nous nous détestons et que je ne peux pas en aimer un autre 1

Éric n'entendit point ce cri de sincérité tragique ou il le dédaigna. Contre la porte, les coups devenaient plus sourds, les ferrures se disloquaient. Il n'avait plus qu'une seconde pour faire jaillir de cette âme le secret dont, à cette heure, il avait besoin pour vivre :

— Ourida, fit-il, tu sais où elle est ?

— En mains sùrés I

— Tu vas me dire où?

— Jamais !

Il lâcha un des poignets porta rapidement la main à sa ceinture.

Au milieu de sa poitrine découverte, la jeune femme sentit le contact d'une chose glacée. Elle la reconnut :

— Tire ! commanda-t-elle. Mais tire donc I Ah I tu n'oses pas ! ... Tu ne le feras pas ! . . . Tu as peur de tes compagnons qui vont entrer 1... qui vont te saisir!... A l'aide! A l'aide!... Éric m'assassine!... Il m'appuie son pistolet sur le cœur I...

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